Ce texte prolonge le débat sur la décision médicale et sanitaire qui avait été initié autour de l’Evidence-based-medecine (EBM) avec la carte blanche intitulée : « le rôle de la formation des médecins et de l’épistémologie médicale dans la crise de la Covid 19 ». Discussion qui s’est poursuivie au sein d’une deuxième carte blanche, centrée – comme son titre l’indique – sur une critique du principe de précaution : « Principe de précaution ou « risque du blâme » ? » A suivi l’interrogation sur la déstructuration du système de santé au regard de l’incapacité à reconnaître les ressources propres à celui-ci, question introduite avec une troisième carte blanche : « Globalité, partenariat, autonomie en santé. Quand l’urgence balaie tout, mais révèle l’essentiel ! ». Toujours sur notre fil épistémologique, nous avons ensuite abordé la question des émotions dans la formation médicale : « Crise de la Covid et intelligence émotionnelle : le maillon manquant ». La cinquième carte blanche intitulée :« De l’âme végétative par temps de Covid » a permis d’ancrer cette dimension psychologique dans nos corps, rompant avec toutes formes d’idéalisme.
Par [note]:
Florence PARENT, médecin, docteur en santé publique, coordinatrice du groupe thématique « Éthique des curriculums en santé » de la Société internationale francophone d’éducation médicale (SIFEM).
Fabienne GOOSET, docteur en lettres, certifiée en éthique du soin.
Manoé REYNAERTS, philosophe, membre du groupe thématique « Éthique des curriculums en santé » de la Société internationale francophone d’éducation médicale (SIFEM).
Helyett WARDAVOIR, master santé publique, membre du groupe thématique « Éthique des curriculums en santé » de la Société internationale francophone d’éducation médicale (SIFEM).
Dr Isabelle François, médecin et psychothérapeute, membre du groupe thématique « Éthique des curriculums en santé » de la Société internationale francophone d’éducation médicale (SIFEM).
Dr Benoit NICOLAY, médecin, anesthésiste-réanimateur, micro-nutritionniste.
Dr Emmanuelle CARLIER, médecin, pédiatre.
Dr Véronique BAUDOUX, médecin généraliste.
Jean-Marie DEKETELE, professeur émérite de l’UCL et de la Chaire UNESCO en Sciences de l’Éducation (Dakar).
« Je vais danser.
Parce que je suis en colère et désespérée, à n’en plus finir. Je vais danser parce que tout ce merdier me conduit à la mort économique, parce que j’ai peur pour mes libertés et que c’est le seul moyen que j’ai pour ne pas crever face à l’absurde. Je vais danser pour l’excellence à la française, qui ne se fera pas toute seule. Je vais danser pour qu’on puisse me voir, m’entendre, enfant non reconnue que je suis. »
Katia Benbelkacem[note]
C’est sans doute d’une perte, « en chemin de la modernité », de nos âmes sensibles (Carte blanche 4) et végétatives (Carte blanche 5) dont nous souffrons aujourd’hui le plus, décideurs, médecins, actants et populations, dans cette crise sanitaire, historique.
Et ceci parce que ce sont elles, nos capacités sensorielles, sensitives et émotionnelles, qui nourrissent la capacité – ou faculté – à imaginer, permettant cette imagination créatrice, en mouvement, qu’il s’agit avec Isabelle Stengers[note] de différencier du « manque de toute imagination » propre à nos gouvernements, médecins et experts dont les décisions sont fondées sur un imaginaire statique et univoque : « Parce qu’il faut faire une différence. L’idéalisme de nos gouvernants et de tant d’autres, c’est un imaginaire. C’est leur horizon, c’est leur réalité. L’imaginaire qui fait réalité. L’imagination c’est pouvoir prévoir les difficultés, pouvoir anticiper, savoir que ce qui est normal aujourd’hui pourrait tout à coup changer…, et le penser sérieusement, …pourrait tout à coup ne plus l’être demain. Donc l’imaginaire c’est une anesthésie de l’imagination et c’est bien de ça que nous souffrons. »
Le problème n’étant pas l’imaginaire en soi, mais bien l’impossibilité de se mettre en mouvement et d’imaginer d’autres mondes possibles, d’autres imaginaires. Penser son propre monde comme étant le monde réel, sans comprendre qu’il s’agit d’Un imaginaire – c’est-à-dire Une interprétation subjective de celui-ci- ne permet pas l’adaptation au contexte, ce à quoi fait référence, ci-dessus, le concept d’imagination, plus en proximité avec le verbe d’action – « imaginer » – manifestant par là le mouvement de pensée.
Nous rejoignons le point de vue de cette scientifique et philosophe des sciences qui nomme « idéalistes » de tels décideurs. Isabelle Stengers précise que, face à la menace et à la panique, ceux-ci montrent un effondrement de la pensée de l’État à travers une attitude de paralysie, que nous interprétons comme le symptôme d’un manque d’émotion. Émotion dont il importe de rappeler l’étymologie latine « movere » qui signifie précisément ébranler, mettre en mouvement. Or : « On ne sait plus quoi faire, on arrête tout ». Ce qui implique, aussi, l’oubli de l’ensemble des groupes plus vulnérables, celui des personnes âgées, des travailleurs dans tous les métiers de contact, de la restauration, de l’art, des personnes hospitalisées privées de visite, des personnes devant être opérées et dont l’intervention est reportée sine die etc., mais également le travailleur au noir qui, même en objectant que l’État ne peut pas l’aider, existe ! Sauf à créer un imaginaire totalitaire, qui l’exclut du réel.
« Depuis un an, alors que le confinement est une mesure par définition temporaire, c’est devenu l’une des principales politiques pour aplatir les courbes. À ce sujet, Jean-Loup Bonnamy, interviewé par Eddy Caekelberghs, critique une gestion trop émotionnelle et se demande comment des sociétés aussi développées en viennent à faire l’usage de cette méthode moyenâgeuse. »[note] Ce « trop émotionnelle » renvoie en fait à un dysfonctionnement émotionnel – ou immaturité émotionnelle – par manque d’intelligence émotionnelle ou par incompétence émotionnelle (nous avons développé cette dimension des connaissances dans la carte blanche 4 de même que la dérive dans l’usage du principe de précaution, notamment avec le confinement, dans la carte blanche 2).
Face à l’absence d’imagination, le formel, la norme et la règle s’imposent à l’« homme démuni ».
Cela commence au sortir de l’enfance…
« Sur ce dont on ne peut parler, il faut garder le silence »[note] et le silence se fit de façon magistrale, abyssale, tel un gouffre de solitude dans lequel les frontières érigées et héritées dans les plis et replis de nos traces mnésiques et de nos circonvolutions cérébrales maintiennent nos identités à l’abri du chaos, croyance héritée, culturellement ancrée.
Et pourtant le chaos nous habite de façon particulièrement exacerbée dans le monde médical tant la certitude forgée sur des décennies d’un méta paradigme épistémologique positiviste (carte blanche 1) a favorisé la fermeture – ou tout au moins a asséché les portes – de la créativité, d’autres imaginaires, du doute nécessaire à de nombreuses formes d’éthique et donc de praxis.
Sortons du silence et osons ouvrir la boite de Pandore ! Ceci d’autant plus que l’avancée des neurosciences vient, paradoxalement, nous soutenir dans un tel effort.
À nouveau, c’est bien d’épistémologie[note] qu’il s’agit. En effet, il est non seulement essentiel de comprendre « l’imaginaire positiviste » comme Un des imaginaires possibles mais il importe, plus fondamentalement, de questionner le fait que : La part d’imaginaire de l’être humain est sans doute trop occultée ou, du moins, pas valorisée comme un objectif d’apprentissage et de développement dans les programmes de formation, alors même que l’ensemble de nos sociétés et de nos rapports humains sont fondés sur de telles capacités individuelles et collectives, souvent inconscientes. Par exemple, toutes les religions s’inscrivent dans un réseau d’images symboliques, organisé en mythes et en rites. Selon Edgar Morin, « l’imaginaire ne peut se dissocier de la “nature humaine” – de l’homme matériel. Il en est partie intégrante et vitale. Il contribue à sa formation pratique. Il constitue un véritable échafaudage de projections-identifications, à partir duquel, en même temps qu’il se masque, l’homme se connaît et se construit. L’homme n’existe pas totalement, mais cette demi-existence est son existence. L’homme imaginaire et l’homme pratique (homo faber), sont les deux faces d’un même “être de besoin” selon l’expression de Dionys Mascolo. «Les neurosciences insistent par ailleurs désormais beaucoup sur le rôle de l’imaginaire dans l’apprentissage, en suggérant que l’imagination est un processus de fabrication d’images en liaison avec un objet de pensée. »[note]
« Le lendemain revint le petit prince.
– Il eût mieux valu revenir à la même heure, dit le renard. Si tu viens, par exemple, à quatre heures de l’après-midi, dès trois heures je commencerai d’être heureux. Plus l’heure avancera, plus je me sentirai heureux. À quatre heures, déjà, je m’agiterai et m’inquiéterai ; je découvrirai le prix du bonheur ! Mais si tu viens n’importe quand, je ne saurai jamais à quelle heure m’habiller le cœur… Il faut des rites.
– Qu’est-ce qu’un rite ? dit le petit prince.
– C’est aussi quelque chose de trop oublié, dit le renard. C’est ce qui fait qu’un jour est différent des autres jours, une heure, des autres heures. Il y a un rite, par exemple, chez mes chasseurs. Ils dansent le jeudi avec les filles du village. Alors le jeudi est jour merveilleux ! Je vais me promener jusqu’à la vigne. Si les chasseurs dansaient n’importe quand, les jours se ressembleraient tous, et je n’aurais point de vacances.
Ainsi le petit prince apprivoisa le renard. »[note]
À quoi servent les rêves, les fantasmes, les fictions, les utopies, les mythes ou les rites ?
Pourquoi et comment faut-il favoriser, dans le champ de la santé, pour les patients comme pour les professionnels, des capacités à créer des images, à écouter ses rêves, à développer des temps propices à l’évasion et la création.
Car le risque est grand comme nous le rappelle Stendhal : « Tout sentiment qu’on n’éprouve plus est un sentiment dont on n’admet point l’existence. »[note] S’agit-il en effet pour un professionnel de la santé, comme on l’a longtemps dit des émotions, de « laisser à la porte de l’hôpital » son imagination et ses croyances, au motif que ces dimensions, préjugées comme très personnelles, n’y auraient pas leur place ? Qu’il faudrait dès lors les considérer uniquement comme des dysfonctionnements contre-productifs, ou tout au moins inutiles dans la pratique médicale et la prise de décision, ce que viennent démentir les recherches les plus actuelles dans les champs de la psychologie des émotions et des neurosciences. L’art thérapie, à titre d’exemple, nous en parle[note].
Le monde médical reflet d’une société désenchantée
« Nous sommes abandonné∙es. C’est difficile parce qu’on se sent comme des moins que rien, comme si nous, les artistes, nous n’étions pas important∙es. »[note]
Nez de clown !
« C’est un cri du cœur, un véritable appel à l’aide qu’ont lancé samedi après-midi 180 acteur∙ices, danseur∙ses, chanteur∙ses et circassien∙nes. Ces artistes montpelliérain∙es se sont réuni∙es en collectif au nom évocateur : Les Essentiels. Leur essentialité, c’est ce qu’on leur refuse depuis le début de la crise sanitaire. Réuni∙es sur l’esplanade Charles-de Gaulle, ielles protestent contre le report de l’ouverture des lieux culturels, pourtant annoncé le 15 décembre. Ielles devront patienter, au mieux, jusqu’à début janvier. Et pour protester, quoi de mieux que de faire ce qu’ielles savent faire le mieux ? Quoi de mieux que de faire ce que le confinement et les directives sanitaires les empêchent de faire depuis plusieurs semaines ? Sur leurs habits noirs, un seul élément se détache. Un nez de clown rouge, symbole de l’image qu’ils semblent avoir aux yeux du gouvernement. Ou de celle qu’ils ont de la ministre de la Culture. »[note]
Le tableau de Gauguin, ‘’l’autoportrait au Christ jaune’’ 1889, témoigne par le biais d’une crucifixion et d’un masque proche d’une image de musèlement, de cette incompréhension profonde de l’expérience de l’artiste, toujours singulière, qui telle [l’expérience de] Roméo et Juliette, devrait vivre à jamais « la solitude de l’excès du particulier », rejeté loin de ce qui fait la norme se voulant structure, Institution, fondée d’abord, et de plus en plus exclusivement avec cette crise, sur de l’universel en opposition au particulier.
« L’homme-démuni » peut-il Voir que justement est là, avec le particulier, son Salut !
Comme le souligne dans son ouvrage « l’Art comme expérience » John Dewey, philosophe et pédagogue : « C’est l’expérience esthétique qui donc permet au philosophe de comprendre ce qu’est l’expérience. ». Le philosophe étant vu ici comme l’homme rationnel, qui inclut le scientifique.
C’est à partir d’une telle considération qu’un article princeps, auquel nous invitons le lecteur curieux à se référer[note], développe une perspective épistémologique renouvelée des études médicales, centrée prioritairement sur l’expérience (particulier), – et non le savoir (universel) – et sur une ouverture esthétique, artistique, émotionnelle et sensitive de cette même expérience.
L’enjeu de la dissidence : le particulier[note]
En effet, comme nous l’avons déjà souligné de diverses façons dans nos précédentes cartes blanches, la pratique médicale est d’abord un colloque singulier entre un médecin et son patient dans un contexte spécifique, en reconnaissant la particularité de l’expérience. C’est en quelque sorte ce que manifestent (dans le réel sens de manifester une opinion divergente, voire dissidente dans le contexte de la crise qui nous concerne) certaines initiatives tel le collectif initié par Violaine Guérin, endocrinologue et gynécologue, fondatrice du mouvement « Laissons les médecins prescrire » (analyse développée dans la carte blanche 3).
Cette pratique se fonde sur l’état de la science et des techniques à un moment donné. Cependant la technoscience ne peut prendre la place de la praxis, de l’expérience soignante ou du vivre avec la maladie, au risque d’un rapport qui s’inverse et peut devenir hégémonique. C’est celui du savoir et des technologies sur la pratique (l’expérience ancrée, corporelle et située, de la rencontre entre deux personnes, un praticien et un patient), annihilant la notion même de personne (l’Autre et soi-même soignant) et/ou la (les) réifiant en « savoir-technique ». La réification sera, d’une part, pour le médecin ou tout soignant, le positionnement en tant que « sachant », fusionnant avec les seuls savoirs, voire avec la technologie dans le sens d’un logos purement technique (protocole, algorithme, preuve et probabilité). D’autre part, elle apparaîtra, pour le patient, sous les traits d’une identité diagnostique, maladie, catégorie nosographique, procédure inédite, nouveau vaccin, basculant tout, de manière déséquilibrée, vers un seul lieu : l’universel de la technoscience.
La normativité (normes) et le formalisme (logique formelle) emboîtent aisément ce pas qualitatif vers un glissement quantitatif et catégoriel, sans même avoir conscience du processus d’élimination des dimensions qualitative et appréciative à l’œuvre, comme le révèle Roland Gori[note]. Ceci est d’autant plus réel que le monde médical évolue dans une culture du résultat et de la performativité productiviste dont la logique compétitive, -de rivalité-, commence dès la « Première année » pour citer le film très juste de Thomas Lilti[note], voire en classe préparatoire[note]. Avec Albert Jacquard[note] nous pourrons nous inquiéter, relativement à notre problématique actuelle, celle de la gestion de crise de la Covid, des capacités à faire bouger les lignes quand les actants d’un tel environnement sont du côté de la répétition, enjeu de la science, plutôt que de la diversité – et du particulier – enjeu de la personne. Parlant de son expérience d’étudiant en polytechnique et de celle de professeur de première année de médecine, le scientifique et essayiste français s’interroge : « C’est quoi être les meilleurs ? c’est faire acte de soumission, c’est faire preuve de conformisme et actuellement le principe des grandes écoles ne fait que sélectionner les plus conformes. Or, on entre dans un monde qui va se renouveler et, plus on est conformiste, plus on est dangereux. Par conséquent, on est en train de sélectionner les gens les plus dangereux, ceux qui ne sont pas capables d’imagination ».[note]
De la vie sociale comme théâtre….
Force est de constater avec Erwin Goffman que « La vie sociale est un théâtre, mais un théâtre particulièrement dangereux. À ne pas marquer la déférence qu’exige son rôle, à se tenir mal, à trop se détacher des autres comédiens, l’acteur, ici, court de grands risques. Celui, d’abord, de perdre la face ; et peut-être même la liberté : les hôpitaux psychiatriques sont là pour accueillir ceux qui s’écartent du texte. Il arrive ainsi que la pièce prenne l’allure d’un drame plein de fatalité et d’action, ou l’acteur-acrobate – sportif, flambeur ou criminel – se doit et nous doit de travailler sans filet. Et les spectateurs d’applaudir, puis de retourner à leurs comédies quotidiennes, satisfaits d’avoir vu incarnée un instant, resplendissant dans sa rareté, la morale toujours sauve qui les soutient. »[note]
…à l’émancipation de nos êtres-au-monde.
Il apparaît aujourd’hui une forme d’urgence de favoriser d’autres rendez-vous spatio-temporels de reliance entre nos ‘anciens’ mondes, sensibles et intelligibles, et de plonger à bras le corps ou à cœur perdu dans la complexité de nos agirs, ou du potentiel de nos agirs. Car devant la peur du robot, c’est surtout de la peur de la capacité humaine à mimer le robot – capacité de mimésis – dont il faudrait, sur un plan métaphysique ou ontologique, rendre compte.
De là, la nécessité de l’esthétique et de la poétique[note] pour rompre les dualismes et mieux ouvrir, avec une circularité élargie, les frontières de nos pensées et de nos capacités à penser. Et ce, afin de nous aider à briser nos conditionnements psychoculturels et nous mener vers un rivage nouveau, tout étourdis et témoins d’une poiësis[note] renouvelée, puisqu’aussi :
« Ce qui caractérise de la façon la plus expressive l’homme dont la formation est déjà développée, c’est l’intelligence du regard, et la bouche qui dépeint les élans les plus intimes du cœur. »
Johann Gottlieb Fichte
Car, si l’esthétique contient le mot éthique elle ne garantit pas celle-ci sans la mise en place de formes de réflexivité et de subjectivation. Travailler ces liens entre esthétique et éthique par le biais des reliances à imaginer et créer, entre poétique et poiësis, entre esthétique et création, dans le « Faire » du quotidien peut être source d’utopie. Cette utopie est à rechercher dans nos pratiques professionnelles les plus quotidiennes, celles que la cité nous demande de « Faire » : « faire-soigner » ; « faire-droit » ; « faire-loger » ; « faire-manger » ; « faire-éduquer » ; « faire-citoyen » ; etc.
Cependant cette phrase « Et tout le reste est littérature », qui concluait un poème de Verlaine, utilisée comme synonyme de « le reste n’a que peu d’importance »[note], est d’une prégnance particulière dans la formation des « métiers de service », soignants, avocats, architectes, ingénieurs et chez les médecins très spécifiquement.
Relier notre Agir (en santé), notre praxis, -pratique professionnelle quotidienne-, spécifique de nos métiers au-delà des fonctionnalités qu’un matérialisme scientifique réducteur va nous proposer, n’est-ce pas cela le rôle propre de l’Art et de l’Esthétique, permettant à tout Agir de devenir reflet d’une poiësis, d’un « Faire-global », d’une création singulière continuellement renouvelée, seule garantie d’une perspective éthique nécessairement située, contextuelle et, toujours particulière. En ce sens l’universel est rejoint.
Cependant si la peur est beaucoup plus contagieuse que la Covid comme le souligne Marie-Estelle Dupont[note], c’est que l’enjeu de la crise qui nous concerne est bien celui de faire face, avec compétences, au trop plein d’incertitude et aux émotions qui s’y fracassent. Et seule l’intégration du particulier, condition « d’individuation » (cf. carte blanche 7)[note], permettra une sortie de crise émancipatrice et non réductrice à nos individualités, atomisées et universalisées.
Que va-t-il arriver ?
Si « la décadence d’une société commence quand l’homme se demande ‘ que va-t-il arriver’ au lieu de se demander ‘que puis-je faire ‘ »[note], nous optons, radicalement à travers ces cartes blanches, pour nous mettre en mouvement du côté du « faire ». Mais pas n’importe lequel, celui (re)liant nos « êtres-de-nature » autant que nos « êtres-de-culture », permettant de comprendre les nuances à préciser dans cette phrase de Xavier de Lignerolles : « Si nous enlevons à nos enfants la possibilité de se rapprocher de l’art, de la poésie, de la beauté, en un seul mot de la culture, nous sommes destinés à un avenir de gens superficiels et dangereux. »[note]
Car la culture, aussi, a autant besoin de nos âmes végétatives, sensitives, émotionnelles, intelligibles[note] pour éviter à Bach de résonner à nouveau dans les camps d’enfermement. On sait que l’Art peut devenir l’outil suprême de propagande d’un régime totalitaire, on sait aussi combien sont complexes et délétères, dans le milieu artistique, les fractures épistémologiques entre l’Artiste, l’Artisan et l’historien de l’Art. Néanmoins, on comprend évidemment l’importance de ce que manifeste Xavier de Lignerolles tandis que musées, cinémas, ateliers, théâtres, opéras sont fermés.
Nous terminons en donnant la parole à un artiste peintre, Bruno Edan :
« Cela résume ce qui me pousse à peindre la peur et l’inquiétude sont les pulsions qui me poussent à peindre, et en peignant, à m’évader car il n’y a pas d’autre place pour moi dans notre société. Les noirs étaient de grands musiciens car on leur refusait les places honorables réservées aux blancs, ils vivaient dans un monde tellement plus frustrant que leur blues était plein de désenchantement. Ma peinture est pleine d’amertume, et reflète un grand désenchantement car comme les noirs j’ai été très humilié jusqu’à ce qu’on me fasse sentir qu’il vaudrait mieux que je me cache jusqu’à ce qu’ils me fassent sentir que par rapport à une norme je ne suis pas dans le coup de comportement et d’esprit, je me suis toujours senti de trop ailleurs que dans ma peinture, le fait d’être exclu de bien des choses vous pousse à fuir comme un juif errant votre propre milieu surtout s’il est le reflet de ce que la vie laisse augurer de bien pâle et de superficiel, pour avoir l’impression d’exister il faut avoir parfois le courage de fuir les siens, de ne plus dépendre d’eux comme un bel animal car ils n’essayent pas de vous comprendre, ils veulent seulement rassurer leur conscience » (Journal 1978-1979).[note]
Encore faut-il vouloir comprendre… et pour cela il s’agit d’être connecté à ses émotions et donc comme chaque billet de cinéma nous y invite[note] de « cultiver ses émotions », cependant les salles de spectacle sont fermées…[note]
Et Nietzsche alors de reprendre: « Descartes était superficiel[note]» tandis que Béatrice Commengé nous donne l’opportunité de conclure, vraiment cette fois-ci, en s’ouvrant à « La danse de Nietzsche »
« Oui, il l’a dit, c’est le pied qui doit réagir à la musique et non l’esprit. Fuyons les « plaintes languides » de Parsifal, ses « fureurs pénitentielles » ; fuyons Les Maitres chanteurs, cette musique qui « n’a pas de beauté, pas de Sud, rien de la subtile clarté du ciel méridional, pas de grâce, pas de danse ». Les anciens l’avaient bien compris : la musique doit être « utile », elle seule peut nous rapprocher de l’univers invisible des dieux et « décharger l’âme de son trop plein » (que ce fut peur, manie, pitié, soif de vengeance) ». Platon lui-même n’avait-il pas remarqué que les mères qui veulent endormir leur bébé leur chantent une berceuse (« melodian ») tout en les balançant dans leurs bras ? il précise même : « Elles enchantent leurs bébés comme on enchanterait les bacchants frénétiques, par le mouvement combiné de la danse et de la musique. » Le rythme imprime au corps un mouvement qui, par sa répétition, fait sortir l’âme d’elle-même. C’est également au rythme que doit obéir le vers s’il veut toucher le cœur de l’homme. Poème, danse, musique : triade magique d’où est sortie la tragédie, dont le but n’est pas de nous conter les aventures des héros, mais de nous « préparer à l’émotion ». »[note]



