
« Les multiples conflits partiels qui font la trame de l’existence sociale paraissent de moins en moins susceptibles d’être rapportés à un macro-conflit central, si bien que la droite et la gauche, qui étaient les agents de cette centralisation et en tiraient leur raison d’être en retour, semblent irrémédiablement obsolètes et comme “ à côté de la plaque” »[note].
Alain Caillé, 1991
ans ses ouvrages parus ces quinze dernières années, le socialiste admirateur d’Orwell Jean-Claude Michéa tire sans complaisance le bilan de la gauche et du progressisme. Il note entre autres le « coma intellectuel » dans lequel ces mouvances sont tombées, à force de renoncements, d’opportunisme et de lâcheté. La gauche institutionnelle a d’abord abandonné la référence au marxisme, en 1959 au congrès de Bad Godesberg, pour finir « naturellement » par se rallier au Consensus de Washington dans les années 1980. François Mitterrand avait ouvert le bal en 1983 avec le « tournant de la rigueur » ; Tony Blair (avec son « État social proactif ») et Gerhard Schröder avaient achevé le boulot dans les années 1990 et 2000. Cette dérive néolibérale déjà ancienne aurait pu prendre fin à l’occasion de l’événement covid, lequel aurait pu faire office de salutaire électrochoc. Aurait pu… Car depuis le début de cette mauvaise affaire virale — dans les deux sens du terme —, force est de constater, dans toute la gauche (institutionnelle, syndicale, radicale, écologiste), l’atonie ou l’obéissance aux diktats du psychobiopouvoir[note], exceptionnellement une prudente critique en gants de velours, en se tenant dans le juste milieu ou dans la « nuance » [sic]. En Belgique, du côté des politiques, on a d’abord vu un ministre socialiste, Elio Di Rupo, en remettre des couches sur la dangerosité du virus, la nécessité absolue des mesures
non pharmaceutiques et des gestes barrières, et in fine la vaccination. On a vu son collègue du gouvernement fédéral, Frank Vandenbroucke (Vooruit), prendre le relais de Maggie De Block au ministère de la santé d’une manière plus rigide et autoritaire. Pendant un an, on a vu Marc Van Ranst, le virologue flamand n° 1 opposant à la N-VA, adjurer l’exécutif de maintenir les mesures, et même de les durcir, comme si l’éradication du Sars-Cov-2 et de ses variants était devenue une affaire personnelle. On a vu le PTB se contenter de réclamer un égal traitement des gens concernant la vaccination, ainsi que la fin des brevets sur les vaccins appelés à devenir un bien public. Sans faire preuve de beaucoup d’imagination, il proposait aussi que les riches soient taxés pour aider les indépendants en difficulté. Les écosocialistes et une partie de la mouvance décroissante[note] s’abreuvent aussi sans complexe à la doxa dominante. En mai 2021, le PS et Ecolo, membres de la majorité gouvernementale, ne bronchaient pas sur le caractère anti-démocratique de la future « loi Pandémie ». En France, Olivier Faure, secrétaire général du PS, est muet. Seul Jean-Luc Mélenchon (LFI) a donné de la voix au printemps de l’an dernier, avertissant l’Assemblée nationale de la menace pour les libertés que représentaient les mesures sanitaires, citant André Comte-Sponville : « Je préfère contracter le covid dans un pays libre que d’y échapper dans un État totalitaire » (cf. l’interview dans ce même numéro). En juillet 2021, il alertait à nouveau sur les dérives anticonstitutionnelles dans son pays, avant de bizarrement se désolidariser des manifestations contre le pass sanitaire (par calcul électoral pour 2022 ?). Pour le reste, c’est silence radio : les politiques de gauche et leurs soutiens militants — dont les antifas — ont déserté le débat, sauf pour hurler contre les sorties de l’extrême droite et des « complotistes » auxquels ils laissent le monopole de la contestation, cherchez l’erreur…
Des intellectuels, de gauche comme de droite, ont été décevants dès le début de la « crise ». Le philosophe humaniste-déontologique-kantien Francis Wolff se réjouissait que les pouvoirs publics aient « choisi la vie plutôt que l’économie », oubliant que l’économie c’est aussi la vie, et que derrière elle, il y a des vraies gens qui, une fois ruinées, tombent en dépression et pour certaines se suicident ; son confrère étasunien Michael Sandel, tout aussi humaniste-déontologique-kantien, ne voyait pas de faute morale à ce que les jeunes générations soient poussées à se sacrifier pour la survie des seniors — dont il fait partie —, au nom de la solidarité intergénérationnelle ; au printemps 2020, l’astrophysicien vedette de la Toile Aurélien Barrau déroulait un désolant plaidoyer en 20 points en faveur du port du masque, dont certaines prédictions se sont avérées fausses[note] ; tombé également dans la foi covidienne le polytechnicien-philosophe Jean-Pierre Dupuy, qui voit certainement dans l’épidémie un syndrome de son catastrophisme plus si éclairé que cela, pendant que Michel Onfray, Raphaël Enthoven, Philippe Marlière et l’économiste atterrant Thomas Porcher se lançaient dans l’apologie de la vaccination et la condamnation morale de ceux qui la refusent. Si les analyses anticapitalistes de Daniel Tanuro[note] sont la plupart du temps convaincantes, elles ne l’ont pas empêché de souscrire à toutes les mesures sanitaires, en les dissociant toutefois de l’arrière-fond idéologique néolibéral des gouvernements. Du côté des communistes, Alain Badiou défendait la politique du confinement généralisé de Macron, fustigeait les réseaux sociaux repaires de la fachosphère en omettant d’incriminer la télévision, la radio et la presse quotidienne pour leur rôle dans la conversion des masses à la nouvelle religion covidiste ; et comble de l’abjection, la sociologue Danielle Bleitrach[note] milite aujourd’hui pour la vaccination obligatoire. Pendant ce temps, les meilleures critiques — voire les critiques tout court — venaient des camps libéral et conservateur. Cela ne fait pas plaisir à tout le monde, mais l’honnêteté nous force à le reconnaître. On attend maintenant que les hérauts de la gauche se montrent aussi covido-sceptiques[note], ce serait tout à leur honneur…
De leur côté, le peuple de gauche et ses activistes n’ont pas trop protesté contre le totalitarisme qui se mettait en place depuis un an. Bien au contraire, par leur stricte observance des gestes barrières, ils le plébiscitaient à leur corps défendant. Est-ce par naïveté, pensant que la survenue d’une épidémie aurait réussi à rendre les gouvernants soudainement bienveillants et soucieux de l’intérêt commun ? Est-ce par calcul politique ? Assurément chez certains dont le dogmatisme marxiste ne les empêche pas de faire provisoirement — mais depuis plus d’un an quand même — l’union sacrée avec un gouvernement bourgeois contre l’ennemi viral, en espérant un « retournement dialectique » par la suite, en tablant sur les fameuses « contradictions internes du capitalisme qu’il faut faire jouer comme jamais dans ces circonstances historiques pour enfin aboutir au vrai socialisme ». Quand la pureté idéologique remplace la pensée…
L’explication spirituelle et philosophique tient aussi la route. Quand on a évacué toute transcendance, le risque est de se retrouver prisonnier de l’immanence angoissante, de la désymbolisation et d’une forme desséchante de matérialisme. Mécréants envers Dieu mais dévots de la Science, les électeurs-consommateurs ont chassé le prêtre pour mieux accueillir l’expert. Depuis toujours, les progressistes ont parié sur les inévitables bienfaits des fétiches Science et Technique, censés apaiser les antagonismes sociaux et apporter bonheur et prospérité à l’humanité. Quand on ne croit pas au Royaume des cieux des chrétiens, aux houris du paradis d’Allah ou à la réincarnation des bouddhistes, ne reste que son unique petite vie biologique (ou vie nue) à préserver « quoi qu’il en coûte », puisque faute d’elle on perd toute la mise. « Sur quelles libertés [en effet] les populations ne sont-elles pas disposées à transiger, quelles sujétions ne sont-elles pas prêtes à accepter, pour fuir devant cette terreur [Ndlr : la mort], avec laquelle plus aucun rite ne permet de composer ?[note] », se demande Olivier Rey. Que le psychobiopouvoir ait interdit les rites funéraires lors du premier confinement ne relève certainement pas du hasard. En réifiant les dépouilles mortelles considérées comme toujours contagieuses et en maintenant les proches à l’écart, l’angoisse de la mort, déjà latente en temps normal, s’est intensifiée, faute d’être métabolisée dans des cérémonies. Et une population angoissée est d’autant plus manipulable. Si la religion[note] a encore un rôle psychosocial à jouer, c’est bien en contexte catastrophique, comme l’indique Bertrand Méheust : « […] si l’adhésion à une conception religieuse du monde enferme la condition humaine dans une dimension particulière, en même temps elle l’agrandit en l’ouvrant sur un ailleurs symbolique[note] » ; il déplore que « la laïcisation […] finit par “attaquer” tous les logiciels symboliques qui donnaient du sens à la vie humaine[note] ».
La gauche défend aussi l’État thérapeutique en réclamant depuis longtemps un refinancement des soins de santé[note]. Par le truchement des élections, elle a toujours l’intention et l’espoir de recoloniser les pouvoirs exécutifs et législatifs acquis au néolibéralisme pour que la main gauche généreuse (re)devienne plus puissante que la main droite régalienne. Pourquoi pas ? Sauf que dans le covidisme, senestre et dextre se confondent : de quelle main un fonctionnaire de police ou du SPF Santé publique donne-t-il une amende pour infractions aux mesures sanitaires ? Spontanément, nous répondrons « de la droite », mais il serait judicieux de répondre « des deux mains ». Ce qui caractérise notre situation est un totalitarisme à prétexte sanitaire au visage tour à tour doux et féroce, maniant la carotte de la protection et le bâton de la répression, « bienveillant » envers sa population à laquelle il a juré de tout faire pour la maintenir en vie : « Mes chers concitoyens, vous survivrez au covid[note], nous nous y engageons ! À nos conditions, cependant : le prix à payer en matière de restriction de vos libertés publiques sera exorbitant ». Subitement désintéressés de la liberté qu’ils chérissaient jusqu’en mars 2020, et devenus obsédés par leur seule sécurité, les électeurs-consommateurs acquiescent. Le « je fais ce que je veux » a fait place au « je fais ce qu’ils veulent ». Et ceux qui mouftent sont traînés dans la boue par les médias dominants et les meutes des réseaux asociaux, tous unis dans le « sanitairement correct ».
Cet énième dégringolade de la gauche contemporaine appelle une énième supplique pour qu’elle se ressaisisse. Comment ? Une première piste serait de renouer avec l’idéal des socialistes utopiques qui travaillaient à articuler égalité, justice et liberté. Comme l’expliquait le philosophe Martin Buber (1878-1965), « Le socialisme “utopique” non marxiste veut un chemin qui soit identique à son but. Il se refuse à croire que, comptant sur le “bond” à venir, on doive préparer le contraire de ce à quoi on aspire. Il croit plutôt que, pour atteindre ce à quoi on aspire, on doit maintenant créer l’espace maintenant possible, pour qu’il se réalise par la suite[note] ». Son ami Gustav Landauer (1870-1919) allait dans le même sens en précisant que le socialisme ne se construirait pas dans la continuité du capitalisme, mais contre lui[note]. Cependant, la condition préalable est de faire d’abord la peau au totalitarisme, si l’on suit George Orwell. Et comme condition encore préalable, faire celle au système technicien, à suivre Jacques Ellul, Lewis Mumford et Theodor Kaczinsky. La tâche est titanesque ! Une seconde piste — qui n’est pas antinomique de la première — est de réexaminer la proposition anarchiste. Elle vise au renforcement du lien social, aujourd’hui en péril malgré les appels officiels à la solidarité [sic] qui accouchent du fait social total de la soumission individualiste, que l’on pourrait résumer par la formule lapidaire « j’obéis dans mon intérêt propre ». Franck Lepage, animateur de l’association L’Ardeur, n’a pas perdu les pédales pendant cette épidémie, il sauve l’honneur de la gauche[note], mais d’une gauche proche des Gilets jaunes que nous affectionnons à Kairos. Plus que jamais l’issue du combat est incertaine, compte tenu de ce qu’écrivait Dwight Macdonald (1906-1982) : « Le processus historique se présente aujourd’hui comme un problème autrement plus complexe et tragique qu’il n’apparaissait aux penseurs socialistes et anarchistes […] La sphère de l’imprévisibilité, et peut-être même de l’inconnaissable, semble bien plus étendue aujourd’hui qu’à l’époque[note] ». Le désespoir est-il total(ement viral) ? Raccrochons-nous à l’idée d’émergence, d’imprévisibilité et d’improbable, pour rendre hommage à Edgar Morin, devenu centenaire le 8 juillet et doyen des intellectuels francophones.
Bernard Legros


