
1664 : la compagnie du Saint-Sacrement, fer de lance du parti dévot, tente de faire interdire le Tartuffe de Molière au motif qu’il attaquerait la religion et serait blasphématoire. Certains en appellent même à brûler le dramaturge. Cet épisode, resté dans l’Histoire sous le nom de « cabale des dévots » devrait nous alerter. Aujourd’hui, à travers le politiquement correct et la « cancel culture », ou culture de l’annulation, de nouvelles formes de censure et d’autocensure se mettent en place et prennent pour cible la culture et les arts en général. État des lieux d’une société où les libertés de création et d’expression se trouvent, à nouveau, menacées.
Il n’y a pas longtemps, sur le plateau d’une télévision régionale bruxelloise, une élue Ecolo bon teint discourait doctement de « consommation éthique de la culture » et mettait en garde contre des œuvres jugées moralement douteuses. Je ne sais plus trop à quelles œuvres sulfureuses elle faisait allusion ni à quel type de morale elle se référait, mais l’expression utilisée par cette dame était frappante et révélatrice d’un certain climat : « consommation éthique de la culture », comme si moralisation et marchandisation marchaient de pair. La culture ne serait donc plus d’abord une source de plaisir, de partage, de réflexion, de curiosité des autres et de soi, de doute, de remise en question des évidences ou, pourquoi pas, d’indignation. Non, elle serait d’abord un objet de consommation, mais attention, de consommation morale, bienpensante, évitant tout dérapage, contrôlé ou non. Analysant l’emprise croissante du politiquement correct dans les sociétés occidentales, Natacha Polony et Jean-Michel Quartrepoint constatent : « Il n’est plus question de délibérer, d’arbitrer, en faisant émerger le bien commun à travers la participation de l’ensemble des citoyens. Il s’agit de régir les sociétés à partir de principes moraux appuyés sur la prééminence de la susceptibilité des individus et leur capacité à imposer cette susceptibilité à chacun, par l’éclatement de toute règle majoritaire. Le fractionnement de la communauté politique la rend beaucoup plus poreuse aux logiques de marché : il ne s’y trouve plus que des individus et des communautés, jaloux de leur identité, et désireux de l’afficher par différents signes de reconnaissance. Donc des consommateurs[note]. »
Il y a encore quinze ou vingt ans, la question du rapport entre culture, art et morale, en Europe tout au moins, semblait obsolète, voire incongrue. Le fait qu’une morale ou une éthique donnée, aussi progressiste soit-elle en apparence, puisse imposer sa propre logique et ses mots d’ordre militants à une quelconque forme d’art paraissait douteux, sinon carrément suspect. Avec l’extension rapide de la political correctness importée d’Outre-Atlantique, la situation paraît aujourd’hui bien différente. Finie l’exception culturelle, balayée l’autonomie intangible de l’artiste, acquise de haute lutte dans un mouvement historique qui prend timidement son essor à la Renaissance (à la fin du XVIe siècle, le peintre Volterra est encore chargé de dissimuler les sexes des personnages peints par Michel-Ange au plafond de la Chapelle Sixtine) pour s’affranchir progressivement des dogmes religieux, des interdits moraux et des censures politiques, et connaître ses premières véritables victoires à l’époque des Lumières et du mouvement encyclopédiste. Aujourd’hui, le balancier de l’Histoire semble curieusement s’être arrêté, pour repartir avec d’autant plus de vigueur dans l’autre sens. Ce mouvement a été analysé par Carole Talon-Hugon, qui en donne de nombreuses illustrations dans son essai intitulé L’art sous contrôle : « Après les polémiques suscitées par le festival d’Avignon en 2005, la provocation n’est plus vraiment de mise dans son édition 2018, largement centrée sur des questions sociétales : celle du genre, de la cause LGBT, du handicap ou des migrants… L’artiste indifférent ou provocateur a largement cédé la place à une autre figure : celle de l’artiste sérieux, vertueux et engagé. Ce tournant moralisateur ne consiste pas seulement dans le développement de nouvelles formes de fonctionnalisme artistique, mais aussi dans la montée en puissance de la critique morale et de la censure[note]. »
DE L’AUTOCENSURE À LA CANCEL CULTURE
Même si cette façon de voir peut paraître quelque peu tranchée, l’artiste « engagé » ou « sérieux » n’étant pas nécessairement moins légitime que l’artiste provocateur ou indifférent (on peut d’ailleurs être engagé et provocateur), il n’en demeure pas moins que les thuriféraires de la nouvelle doxa dominante et du « prêtà-penser » politiquement correct ne se privent pas de recourir à diverses formes d’intimidation face aux œuvres, aux artistes ou aux intellectuels qui ne répondent pas à leurs critères moraux ou à leurs objectifs politiques. De pressions diverses aboutissant souvent à l’autocensure à l’anathème excluant, de la condamnation à l’emporte-pièce à la cancel culture qui désinvite et déprogramme les « indésirables », ces censures « new look » revêtent souvent un parfum de maccarthysme inversé. Quelques exemples récents illustrent cette nouvelle « tendance » : en octobre 2019, une conférence de la philosophe Sylviane Agacinski à l’Université de Bordeaux Montaigne est annulée sous la pression d’associations de défense des droits LGBTQI+ pour « empêcher que l’oratrice n’exprime ses opinions hostiles à la GPA et la PMA pour toutes les femmes. », selon un communiqué des associations en question[note]. La même année et toujours dans un contexte universitaire, la conférence d’Alain Finkielkraut intitulée « Modernité, Héritage et Progrès » à Sciences Po Paris n’a pu se tenir en raison de huées et d’invectives organisées. Le collectif à l’origine de ce bashing a justifié son action en proclamant qu’il « ne peut exister de dialogue avec des individus aussi profondément réactionnaires, qui par leurs propos et idées mettent nos existences en danger[note]. » On est décidément très loin de Voltaire et de son fameux « Je ne suis pas d’accord avec ce que vous dites, mais je me battrai pour que vous ayez le droit de le dire ».
Dans le domaine spécifiquement culturel, les exemples foisonnent également : en 2018, le spectacle Kanata du metteur en scène québécois Robert Lepage, traitant notamment de la thématique des Indiens du Canada, a fait l’objet de tentatives de boycott pour cause d’ « appropriation culturelle » : entendez le fait de dépeindre, dans un roman, une pièce de théâtre, un spectacle de danse ou toute autre forme artistique, une situation de racisme, de discrimination, de domination ou de harcèlement sans en avoir été soi-même victime ou, tout au moins, sans que les interprètes et/ou l’auteur appartiennent eux-mêmes au groupe victime. En l’occurrence, Lepage, qui s’était engagé à faire jouer les comédiens de la troupe, d’ailleurs multiculturelle, d’Ariane Mnouchkine n’avait pas fait appel à des acteurs indiens, ce qui lui fut reproché. Dans le domaine des arts plastiques, des associations ont exigé qu’un tableau de Dana Schutz intitulé Open Casket, s’inspirant du visage tuméfié d’un adolescent noir victime d’un lynchage dans les années 1950 soit décroché des cimaises du Whitney Museum de New-York. N’obtenant pas satisfaction, des militants se sont interposés pour empêcher que le tableau soit vu. La raison ? La peintre, en tant que blanche, n’était pas légitime pour représenter les souffrances d’un jeune Noir. Dans le même ordre d’idées, les réalisatrices Sofia Coppola et Katryn Bigelow furent également la cible d’attaques virulentes, la première pour ne pas avoir donné suffisamment de place aux personnages noirs dans son film Les proies (2017)[note] et la seconde, pour avoir évoqué dans son film Detroit (2017) les émeutes raciales de 1967 sans être noire elle-même.
Cette accusation d’appropriation culturelle, souvent portée par divers groupes de pression, est intéressante en soi parce qu’elle ne se contente pas de porter un jugement moral sur une œuvre artistique, ce qui est après tout légitime même si l’on se place dans une optique d’autonomie culturelle. Cela va beaucoup plus loin, non seulement parce que ces critiques morales ou éthiques s’assortissent généralement de tentatives, souvent réussies, de boycott ou de censure des œuvres en question. Mais aussi parce que ce qui est réellement visé, au-delà de l’œuvre, c’est la personne même de l’auteur, auquel est en quelque sorte dénié le droit à l’empathie, le droit de se mettre dans la peau de l’autre par-delà toute assignation identitaire, qu’elle soit d’ordre « ethnique », sexuelle ou communautariste. Dans cette logique, comme l’indique Monique Canto-Sperber, « l’intérêt que l’on ressent pour une culture minoritaire est soupçonné de vouloir transformer l’oppression dont cette culture fut victime en une occasion de jouir à bon compte d’une expérience d’altérité sans rien subir des souffrances qui l’accompagnent… Ce n’est qu’un signe du fait qu’on ne comprend tout simplement pas de quoi il s’agit alors que la seule attitude légitime devrait être la reconnaissance de dette et la demande de pardon[note]. »
Domaine par excellence de la circulation des idées et de l’ouverture vers un imaginaire sans frontières, communautaristes ou autres, la littérature est elle aussi devenue la cible de formes parfois insidieuses de politiquement correct. Dans un texte intitulé « Bréviaire d’incorrection littéraire », l’écrivain Frédéric Beigbeder liste quelques affaires récentes, symptomatiques d’un climat délétère : aux Pays-Bas, sous la pression des réseaux sociaux, la traductrice Marieke Lucas Rijneveld a dû renoncer à traduire la jeune poétesse américaine Amanda Gorman. On l’a vu en effet, une blanche ne saurait traduire une noire sans se rendre coupable d’appropriation culturelle. Des groupes féministes radicaux ont pointé du doigt La Belle au bois dormant, qui serait en fait une apologie déguisée du viol. Aux États-Unis, des étudiants en lettres ont exigé que Gatsby le Magnifique de Francis Scott Fitzgerald soit accompagné d’un trigger warning (bandeau d’avertissement au lecteur) pour signaler les scènes de harcèlement de Daisy par son mari Tom Buchanan, susceptibles de choquer les lecteurs sensibles. Le roman Dix petits nègres d’Agatha Christie n’est plus disponible en librairie ou sur Amazon que sous son nouveau titre passe-partout de Ils étaient dix.
Cette prégnance croissante du politiquement correct et de la cancel culture sur le domaine culturel dénotent deux caractéristiques qui font étrangement écho à la gestion de la crise sanitaire : l’infantilisation et l’hypersensibilité. Comme si les citoyens que nous sommes étaient incapables, par eux-mêmes, de faire des choix individuels : se faire vacciner ou non, accepter et comprendre qu’un roman ou une pièce de théâtre écrits dans un contexte historique donné puisse ne pas rencontrer tous les critères jugés aujourd’hui incontournables. L’hygiénisme moral prôné par des groupes hypersensibles et le sanitairement correct se rejoignent quelque part dans cette volonté un peu folle d’imposer à tous une société prétendument à risque zéro, aseptisée, moralement et physiquement lyophilisée.
RÉTRÉCISSEMENT DE LA SPHÈRE DU DÉBAT
Un autre effet du politiquement correct appliqué à la culture au sens large est le rétrécissement progressif de la sphère du débat et la moindre tolérance vis-à-vis des opinions qui s’écartent d’une certaine doxa. La crise du Covid, là aussi, en a fourni une illustration saisissante. Mais dès avant celle-ci, la tendance générale était déjà à un raidissement plus ou moins marqué. Dans le domaine culturel, la suppression de l’émission française « Ce soir (ou jamais !) » de Frédéric Taddéi en est une illustration. Réunissant en plateau des personnalités issues du monde culturel, intellectuel ou universitaire aux opinions aussi diverses et parfois carrément antagonistes, tel que Jean-François Kahn, Alain Badiou, André Bercoff, Tariq Ramadan, Natacha Polony, Edwy Plenel, ou Emmanuel Todd, l’émission de Taddéi a été qualifiée par Régis Debray d’honneur de la télévision publique française. Pourtant, en mai 2016, elle est brutalement supprimée, officiellement en raison d’indices d’audiences insuffisants. Invité en septembre 2018 sur France-Inter, Taddéi y a déclaré : « Il n’y a plus de vrai débat à la télévision française et ça n’a l’air de gêner aucun journaliste. » Depuis lors, il anime Interdit d’interdire, une émission de débat sur… RT France, branche francophone de la chaîne d’information russe RT (Russia Today). Il n’est peut-être pas inintéressant de noter, qu’à peu près au même moment, cette chaîne a fait l’objet d’un refus d’accréditation à l’Élysée, situation d’ailleurs dénoncée par le principal syndicat de journalistes français, qui y voit un « parfum de censure d’État ».
En Belgique, pays peut-être plus pragmatique et moins sensible aux débats d’idées (quoique) que notre voisin, il n’y a pas d’émissions comparables à Droit de réponse de feu Michel Polac ou Ce soir (ou jamais !). D’ailleurs, du côté francophone du moins, le fameux cordon sanitaire médiatique rend évidemment inimaginable une confrontation entre, par exemple, un représentant du PTB et l’équivalent d’un Eric Zemmour ou d’une Élisabeth Lévy. On peut d’ailleurs se demander si ce cordon « officiel » qui touche principalement l’extrême-droite ne se double pas de plus en plus d’un cordon invisible et officieux frappant ceux qui portent des positions hétérodoxes sur tel ou tel sujet (crise sanitaire ou autre). Quoi qu’il en soit, dans le domaine culturel, ce n’est pas seulement l’absence de débat que l’on peut regretter en Belgique, c’est plutôt le traitement de la culture en tant que telle. On a vu ce qu’il en a été durant la crise du Covid. Alors que, faute de pouvoir faire autrement, les gens s’entassaient dans les trains et les métros, le concert de Quentin Dujardin rassemblant quinze personnes réparties à distance respectueuse dans une église était interrompu par la police. La culture ? Inessentielle, on vous dit.
Alors, après le Covid qui l’a déjà sérieusement mise à mal, la culture sera-t-elle achevée par le politiquement correct ? Il n’est peut-être pas trop tard pour dire stop aux nouveaux dévots qui rêvent de la mettre en coupe réglée et de la conformer à leurs vues manichéennes et simplistes. Dans son roman J’ai épousé un communiste, l’écrivain américain Philip Roth fait dire à l’un de ses personnages : « Comment peut-on être artiste et renoncer à la nuance ? Comment peut-on être politicien et admettre la nuance ? Même quand on choisit d’écrire avec un maximum de simplicité, à la Hemingway, la tâche demeure de faire passer la nuance, d’élucider la complication et d’impliquer la contradiction. Non pas d’effacer la contradiction, de la nier, mais de voir où, à l’intérieur de ces termes, se situe l’être humain tourmenté. » Peut-on rêver meilleur antidote à ce curieux poison qui, voulant tout purifier, aboutit en fait à la destruction du corps social ?
Alain Gailliard


