Vive la prudence égoïste !
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Vive la prudence égoïste !

Antoine Demant
Antoine Demant

Pour ce billet, j’aimerais ne pas poser une seule fois la lettre « e » avec l’accent grave. Question de caprice de star ? Pourquoi pas, après tout, suite à mon merveilleux billet sur le vaccin. À ce sujet, d’ailleurs, je voudrais exprimer avec force ma tristesse, ma frustration, même. Je m’attendais à tes tombereaux d’insultes, des montagnes de quolibets, des injures comme « sale complotiste ». Rien du tout. Sachez que cela m’a esbaudi. La saison chaude m’aura permis de lire bien des choses amusantes, en premier lieu la question double, celle de l’égoïsme vaccinal et des personnes imprudentes, mises au pilori par d’autres personnes sans doute plus altruistes avachies dans leur sofa. Je suis devenu prudent avec le temps et n’ambitionnerai que de vous parler de la prudence et de la providence. Et si j’escompte ne pas employer la lettre e et son accent grave, adressez-vous à mon revendeur de drogues et d’ordinateurs qui m’expliquera que le clavier est à bout de course — après 5 ans — et que je ferais bien de cesser l’exploitation de cette machine en en rachetant une autre. Je ne me montrais pourtant pas bien prudent dans mes propos. Je suivais en cela l’adage du Père Chirac qui n’a, dit-on, pas dit que des conneries, il en a aussi fait (allô, 1997 ? Tonton Jospin vous dit merci). Chirac disait : « Lorsque la prudence est partout, le courage est [sic] nulle part ». 

Or donc, voici que, entre trois vagues du coronavirus et trois piqûres de rappels vaccinaux, l’expression où le lien se faisait ouvertement relativement à la prudence et à ce fait de ne (peut-être) penser qu’à soi, entre les personnes qui souhaitaient avoir du recul, invoquant la prudence, et ne pas se faire vacciner et ceux d’en face (le bon camp, bien sûr) qui les accusaient de ne penser qu’à leur gueule et même qu’ils sont anti-vaxx et qu’ils vont voter pour Eric Zemmour (ou s’enflammer pour Lionel Messi, chacun sa came). Or, premier point d’un argumentaire qui en comptera 375 sans les annexes (je sais comment motiver un lectorat), l’attitude dont les premiers font preuve ne me fait pas penser à autre chose qu’à ce terme prodigieux, la prudence. 

Comme d’habitude, cet article n’a aucune vocation à se montrer rigoureux et encore moins fiable. Il me semble à tout le moins respectueux du lectorat de Kairos d’effectuer cette mise en garde liminaire. Puisse la noble audience de ce journal me pardonner. 

Or donc, qu’est-ce que la prudence ? Sortez votre Gaffiot, qui nous apprend que le mot « prudence » provient de prouidentia, substantif féminin de la 1ère déclinaison, provenant lui-même de prouidens, participe présent magnifiquement banal émanant de prouidere, verbe du 2ème groupe (amis du latin, bonsoir !). Pro a un sens intéressant : il évoque à la fois l’avant (en termes géographiques) et l’après (en termes temporels). Quant à uidere, à une époque où on ne cesse de ratatiner les oreilles de ses interlocuteurs à coups de « tu vois ? », je ne vous ferai pas l’injure de … Oui ? Bon. Uidere comporte la polysémie du verbe « voir », autant « observer de ses yeux physiques » que « regarder au moyen de ses yeux de l’esprit » …d’où « comprendre, saisir ». Arrêtons-nous donc un instant sur cette abondance de sens : il s’agit autant de « voir plus loin que le bout de son nez » que de ne pas avoir les yeux plus grand que son estomac » ! 

Révolutionnaire ! C’est qu’il est question ici autant de penser à ce que votre geste provoquera — sur vous-même comme sur les autres — que de vous montrer tatillon, pesant le pour et le contre, allant voir plus loin dans le temps et dans l’espace que ce que vos journaux favoris vous recommandent. En d’autres termes, il s’agit de prendre le temps, sans se laisser harceler par le ballet incessant des titres et des annonces qui promettent des lendemains qui chantent aux personnes qui se vaccinent. C’est beau, l’union nationale. Voilà donc le cas de la prudence réglé. On notera pour la bonne bouche que l’adjectif « prude » dériverait (c’est bien le seul cas où cela dériverait !) lui aussi de la même racine que « prudent ». 

Et dans ce cas, cette prudence semble s’employer dans une juste proportion par ses utilisateurs. On pourra répliquer que cette prudence n’est pas de mise, que le temps manque et que le variant frappe à nos portes avec le sourire ravageur d’un ministre allemand qui participe à une cérémonie en hommage aux victimes des inondations. La prudence est ici plutôt dans le camp des personnes qui font attention et se feront vacciner quand cela leur semblera salutaire ou important (obliger quelqu’un, ce n’est pas l’inciter à être prudent, nous y reviendrons). Ils voient les effets secondaires des vaccins, leurs avantages, mais aussi les problèmes qui peuvent en découler. Si on comprend bien la logique gouvernementale (je vous assure qu’il y en a une, Jacques Attali l’a dit), elle est proprement imprudente. Elle ne vise que le court terme en évacuant les problèmes de conscience d’une frange de la population qui s’exprime, elle ne voit pas plus loin que le bout de son territoire et elle discrimine les pays autres qui n’ont pas ses moyens. La course lamentable à l’échalote vaccinale laisse encore une fois sur le bord de la route vers l’immunité collective tous ceux et toutes celles qui hésitent, qui ne savent pas, qui ont entendu des récits glaçants d’effets secondaires… Ou ceux qui n’ont pas les moyens de monter dans la Rolls des privilégiés vaccinaux. Ce faisant, ils se montrent plus pseudo providentiels que prudents. Pourtant (sentez mon amour pour les coups de théâtre et la dramaturgie appuyée) ces deux mots proviennent de la même racine. Néanmoins, la prudence est humaine et la providence est divine. Quant aux hommes providentiels, je renvoie à Kaïs Saïed en Tunisie ou à Emmanuel Macron en France… Il y a comme une aberration dans l’emploi des termes : là où on veut être prudents, on se montre comme détenteurs d’une providence forcément positive, pourtant, la providence ne s’exprime qu’après coup, en ayant justement pu voir les conséquences pratiques d’une parole, d’un geste ou d’un comportement. Moins souvent avant… Cela rejoint la phrase de Chi-Chi que j’ai prise comme un de mes points d’accroche. Elle me rappelle la savoureuse phrase de l’immense acteur et dramaturge Peter Ustinov qui disait que « le courage n’est fait que d’inconscience, alors que la lâcheté s’appuie sur de solides informations ». L’argumentaire de certains prosélytes de la vaccination obligatoire rejoint d’ailleurs ce point : qu’on se fasse vacciner, même si on est contre, mais faisons-le pour les autres… Et si on n’est pas sensible à cela, cornegidouille ! On est lâche et tellement égoïste ! D’autant plus que la prudence — voire la résignation… — est aussi de mise, et bien plus qu’on ne le croit, dans le chef de nombre de personnes qui se sont fait piquer. Ils voient l’avenir qui leur est réservé. Ils ne le veulent pas, pour leur bien-être. Ils se résignent à se faire vacciner. À cet égard, la prodigieuse campagne de publicité pour la vaccination à Bruxelles a mis en avant des bienfaits pour soi bien plus souvent que pour les autres : pour partir en vacances, faire la fête, faire du sport, aller au foot … Et les autres n’arrivent que dans une affiche (sur les 6 différentes produites). Nespresso, what else ? L’égoïsme vaccinal est ainsi partout. Et une certaine forme de prudence (on voit ce qui nous attend ou nous menace) aussi. 

Je crois en effet que nombre de personnes prudentes (c’est le moins qu’on puisse dire !), dans le premier sens du terme, au sujet du vaccin et que l’on range par facilité dans le camp des « anti-vaxx », le sont infiniment plus que d’autres, ayant reçu le vaccin et se croyant absolument tout permis, comme dans la fameuse « vie d’avant ». Ce n’est pas la totalité, il faut s’empresser de le dire. Néanmoins, cette tendance existe, et elle pourrait se résumer à « Cassons les limites puisqu’on est plus forts que le virus et que le vaccin nous rend plus fortiches que Superman (mais après trois doses uniquement) ». 

Dans le domaine scientifique, par ailleurs, il est normal d’être prudent : la vérité n’est jamais acquise pour toujours, elle se modifiera au gré des découvertes et des expériences. « Prudente » par nature, la science ne pourra jamais être taxée d’égoïsme. Sauf si les Big Pharma … Pardon ? Non, j’ai rien dit ! La prudence, vue négativement, est en réalité partout (sauf peut-être chez certains/ tous les politiciens, biffez la mention inutile). 

Revenant à mon sujet initial, et à l’égoïsme vaccinal, ce qui semble être une aberration et une horreur de langage prend tout son sens : après tout, l’égoïsme n’est rien d’autre que la prise en compte de sa personne, la protection de ce qui est le plus important pour soi. Cet égoïsme ne peut être que prudent. Mais il doit aussi se montrer réaliste : il doit se montrer nuancé avec des arguments solides, et ne pas tourner à l’égotisme qui est le vrai fléau (je laisse de côté l’égocentrisme, bien que tout dans notre société individualiste plaide pour une telle préférence : ma tronche avant celle des autres, et tout doit tourner autour de moi, comme cette Française, en pleine recrudescence de la pandémie du coronavirus aux Antilles et qui se plaignait de devoir rentrer en France, qui avait la rage et la haine…). Notre société est bien malade : elle manque de prudence, se gonfle d’égotisme jusqu’à en crever, et elle ajoute à cela (j’espère l’avoir démontré grâce à mes chroniques) un mépris total pour l’exactitude des mots. N’oublions jamais la phrase de Camus : « Mal nommer les choses, c’est ajouter du malheur au monde ». N’est-on pas en train d’agir totalement dans ce sens si on parle comme si c’était une mauvaise chose, nocive et toxique, de l’égoïsme vaccinal ? N’est-on pas en train de plonger dans une sorte de religiosité du vaccin, qui devient le véritable pass pour accéder aux activités de la société ? Et on est en mesure de se demander si, dans ce cadre, la « providence » religieuse, voire mythique, n’est pas en train, insidieusement, de remplacer la sereine, concrète et protéiforme « prudence ». 

Jean-Guy Divers