« Tu es fasciste parce que tu es bête, autoritaire, incapable d’observer la réalité, esclave de quelques principes qui te semblent si inébranlablement justes qu’ils sont devenus une foi[note]. »
Pier Paolo Pasolini
« […] la confusion du ou des discours, loin de l’accident “technique” de raisonnement, est un symptôme totalitaire[note]. »
Marc Weinstein
Ne confondons pas le confucianisme, vénérable philosophie chinoise, avec le « confusionnisme », dernière lubie en date d’une certaine extrême gauche jouant maintenant à armes égales avec le « complotisme », et lui étant liée. Dans l’ère post-moderniste, on adore inventer. La créativité lexicale des cyber-politologues est féconde, autant que le ventre de la bête immonde qu’ils prétendent combattre. Qu’est-ce donc que ce nouveau machin ? Pas une idéologie mais un procédé argumentatif qui viserait à jeter des passerelles entre les idées d’extrême gauche et d’extrême droite, organiserait le brouillage des concepts et aboutirait au capharnaüm cognitif. À l’Athénée, en 1980, notre professeur d’histoire nous enseignait cette vieille scie : les extrêmes politiques ne sont pas opposés de part et d’autre d’une ligne droite, ils se touchent en un cercle presque refermé sur lui-même, et hop ! Alors, la gauche et la droite, serait-ce du pareil au même ? Certes non, les fondements philosophiques sont toujours bien distincts. Au-delà, dans la pratique, les différences s’amenuisent… C’est principalement la nébuleuse antifasciste qui popularise la notion de confusionnisme, au moyen de théorisations sophistiquées et prétentieuses dont leurs sites regorgent. Pour les antifas, le problème n’est pas que l’extrême gauche phagocyterait l’extrême droite — ce n’est pas le cas, et ce serait tellement bienvenu —, mais l’inverse. C’est toujours celle-ci qui serait agissante, opportuniste, manipulatrice, « récupératrice », et celle-là, acculée à se défendre. Ce faisant, ils reconnaissent la supériorité tactique de leur adversaire. Ils proclament que leurs propres idées sont acceptables, légitimes, saines, morales et intelligentes, tout le contraire de l’autre bord. Ils cultivent « la certitude d’incarner l’idéal du souverain bien[note] ».
CONFUSIONS ANTIFASCISTES
Conséquence du post-modernisme, la confusion idéologique n’est pas un phénomène neuf, mais l’événement covidien l’a précipitée, au sens chimique du terme. Là aussi, il a agi comme un révélateur. Entendons-nous : cet article n’a évidemment pas pour but de prendre la défense de l’extrême droite, même indirectement, mais de mettre à jour les méthodes peu honnêtes de l’autre extrême, de démystifier son auto-complaisance et les satisfecit qu’elle se décerne à longueur d’articles et de « post » sur les réseaux (a)sociaux, en se référant souvent à un volumineux ouvrage du sociologue Philippe Corcuff paru récemment, sorte de « bible de l’antifascisme 2.0 » dont j’avoue n’avoir pas eu le courage de lire les 672 pages (!), La grande confusion. Comment l’extrême-droite gagne la bataille des idées (éditions Textuel) ; alors que, vu la virulence des luttes intersectionnelles, décoloniales et queer (en un mot, woke), obligeamment relayées depuis plusieurs années par les médias dominants et alternatifs (tous d’accord !), nous pourrions tout aussi bien soutenir la thèse opposée[note]. À moins que, comme l’avait prédit Pier Paolo Pasolini à la fin de sa vie, un vrai danger futur aurait été l’émergence d’un fascisme antifasciste dont on se demande s’il n’est pas devenu réalité aujourd’hui… Les deux factions sont en miroir, les divers fronts antifascistes ont par définition un besoin vital de leur double fasciste pour exister[note], double dont ils reprennent, en l’inversant, le discours martial et les méthodes musclées. Comme au temps du maccarthysme on voyait des communistes partout, aujourd’hui ils voient des fachos partout. Partout ? Pas vraiment, uniquement chez les sans-grade du peuple, en ignorant leur légitime exaspération face au délire hygiéniste dont ils paient le prix fort (faillites, licenciements, dépressions, suicides) — est-ce bien là une attitude de gauche ? Les membres des gouvernements et plus généralement des « élites » échappent, eux, à leurs critiques et investigations parce que, d’une part, ce serait bien inutile — tout le monde sait que les gouvernements sont composés de gens diplômés, sérieux, probes et démocrates dans l’âme — et d’autre part, contre-productifs — cela « ferait le jeu des fachos ». « Qui se cache derrière X, Y ou Z ? » est leur question récurrente[note] à laquelle leur réponse est invariable : l’extrême droite, ces p… de néo-nazis, encore et toujours eux ! Que ferions-nous, diable, sans leur perspicacité ?
Prenons deux exemples frappants de confusion intellectuelle dans le chef d’une certaine gauche. Le premier s’est observé l’été dernier lors des manifestations contre le pass sanitaire en France. D’aucuns se sont offusqués d’y voir des panneaux aux inscriptions nauséabondes (sic). On a lu sur l’un le simple mot « Qui ? », ce qui a provoqué une levée de boucliers médiatique ; sur d’autres, beaucoup plus nombreux, était fait le rapprochement entre la situation actuelle et le sort des Juifs en Allemagne dans les années 1930 : « Non au pass nazitaire ». Certains manifestants portaient des étoiles jaunes. Des commentateurs actifs sur plusieurs sites[note] ont cru y discerner des professions de foi antisémites. Mais par quel biais de raisonnement la dénonciation du nazisme et de la discrimination envers les Juifs, et l’identification à ceux-ci, quelque 80 ans plus tard, en viennent-elles à passer pour de l’antisémitisme[note] ?!? Comprenne qui pourra, comme l’aurait dit ma grand-mère issue du milieu ouvrier, « C’est le monde à l’envers ! ». Le second est un commentaire laissé en décembre dernier sur les réseaux (a)sociaux par un antifa liégeois : « Le racisme n’est pas l’unique marqueur du fascisme (même s’il en est un composant essentiel au bout du compte). Le fascisme se caractérise aussi par une haine violente des journalistes, des élites financières et intellectuelles […] ». Doit-on en déduire que la gauche radicale se caractériserait inversement par « un doux amour des journalistes, des élites financières et intellectuelles » ? Le cas échéant, elle serait tombée bien bas, mais plus rien ne m’étonne vraiment… Si non, il lui faudra bien admettre la mort dans l’âme qu’elle présente au moins un point commun avec le fascisme. De grâce, les antifas, pourriez-vous revenir à la raison ?
LA GAUCHE LARGUÉE, UNE FOIS DE PLUS
Pour quelle(s) raison(s) l’extrême gauche a-t-elle inventé le confusionnisme ? Avançons une hypothèse[note]. La gauche (en général) a perdu le monopole de la critique sociale — on l’a vu avec les Gilets jaunes et lors de l’événement covidien[note]. Dans le même temps, la politique ayant horreur du vide, c’est l’ensemble de la droite (libérale, conservatrice et extrême) qui en a repris le flambeau[note], au grand dam de la gauche radicale qui se voit concurrencée sur son terrain de prédilection, celui qui pouvait encore lui donner une légitimité et une estime d’elle-même quand, dans les urnes, elle était boudée[note]. Pourtant, il fallait ne s’en prendre qu’à soi-même : depuis François Mitterrand, la gauche a abandonné le terrain social (le travail, le partage des richesses) pour le terrain entrepreneurial (la glorification de l’Entreprise), sociétal (les mœurs) et moral (l’antiracisme, l’antifascisme, le droit-de-l’hommisme), la lutte des classes pour le « vivre ensemble » dans le respect des différences, des identités et des minorités, la France périphérique pour la France métropolitaine[note]. Il fallait donc continuer à faire tourner à plein régime l’industrie de « l’anti » : -impérialisme, -fascisme, -racisme, -sexisme, -âgisme, -validisme, -populisme, -complotisme et désormais -confusionnisme. Natacha Polony constate que « la politique se résume à nouveau à jouer les vigies[note] ». Même s’il n’est pas non plus inutile de militer pour l’abolition des prisons et la réinsertion des détenus, n’y aurait-il pas aussi d’autres causes à défendre ?
L’EXTRÊME DROITE GROUPUSCULAIRE, C’EST LE DOIGT. OÙ EST LA LUNE?
On doit à Alain Deneault la géniale expression « politiques de l’extrême centre »[note]. Quelle est la fraction politique qui, durant quatre décennies de néolibéralisme, nous a menés là où nous sommes, de licenciements collectifs en signature de traités léonins (AMI heureusement avorté, Traité constitutionnel européen, TAFTA, CETA), de délocalisations en détricotage du droit du travail, de réformes des retraites en New Public Management ? Qui sont les responsables de ces vilenies ? Une bande de skinheads identitaires tatoués de croix gammées ou des cohortes de techno-bureaucrates de droite et de gauche, issus entre autres des HEC et des facultés de droit, sévissant tant en entreprise que dans les lobbies, les administrations, les cabinets ministériels et la Commission européenne ? Des tribuns dits populistes de droite (de Jean-Marie Le Pen à Nigel Farage) ou des mandataires politiques[note] souvent adeptes du pantouflage ? Qui a réellement possédé et exercé le pouvoir politique pendant cette période, et qui a cherché à le conquérir par les élections, en vain jusqu’à présent[note] ? Il faut être de mauvaise foi et/ou auto-aveuglé pour ne pas l’apercevoir, comme cette connaissance liégeoise, proche des antifas, qui en 2017 se félicitait auprès de moi de l’élection de Macron, au seul motif que son adversaire était membre du Rassemblement national. La politique, c’est simple, non ? « On réorganise mentalement le monde autour de symboles décalés, que l’on surcharge de sens, plutôt que de prendre à bras-le-corps les graves enjeux laissés sous-jacents[note] », note Deneault. Voilà pourquoi les antifas s’accrochent à des combats moraux — cette « moraline » dont se gaussait Nietszche — comme l’accueil inconditionnel de tous les migrants[note], la défense des sans-papiers, la promotion du multiculturalisme[note] et du wokisme[note]. Ils se spécialisent dans le harcèlement et le fichage des fachos (avérés ou non), le doxxing (divulgation de données personnelles sur Internet), la recherche frénétique de casseroles (vraies ou fausses, peu importe), l’empêchement des rassemblements publics de certains partis, le bashing et l’humiliation de penseurs et commentateurs désignés
par eux comme « confusionnistes », mais en laissant tranquille la classe politique aux commandes[note]. Alors que le fascisme se trouve aussi au sommet de la pyramide sociale, à cette différence près que là-bas les fachos ont le pouvoir !
Tandis que l’anarchie, source d’inspiration de l’antifascisme originel, professait la plus grande méfiance à l’égard de l’État, nous laisserons cette fois en suspens la réponse à cette question : les antifas actuels en sont-ils les complices ou les idiots utiles[note] ? Cessons de jouer à nous faire peur en accordant aux groupuscules extrémistes une importance politique qu’ils n’ont pas et ne sont pas près d’avoir, fixons les priorités, et la toute première d’entre elles : la lutte contre ce psychobiopouvoir 3.0 qui nous mène à tombeau ouvert vers la paranoïa traumatique contagieuse (Jean Furtos, 2021), l’anomie[note], la déréliction[note], la déshumanisation, la bureaucratisation et la numérisation intégrales de la vie (ou le crédit social à la chinoise mondialisé), bref la poursuite du mode de vie capitaliste-industriel jusqu’à son acmé cybernétique-totalitaire qui nous sera létal. Ça, c’est de l’antifascisme, authentique, radical et viscéral[note] !
Bernard Legros



