De Paul Lannoye à Serge Audier : l’amour de l’écologie
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De Paul Lannoye à Serge Audier : l’amour de l’écologie

Louise Hendrickx

Dans un ouvrage riche et passionnant[note], Serge Audier, maître de conférences en philosophie à la Sorbonne, clôt un triptyque (commencé avec La société écologique et ses ennemis, continué avec L’âge productiviste) centré sur l’un de ses domaines de prédilection, l’écologie, dans toutes ses dimensions. Par la grâce de cette parution, nous nous sommes rendu compte avec stupeur que nous n’avions jamais vraiment élucidé le terme, pourtant central ! Il fallait s’en saisir, tout comme feu notre ami Paul Lannoye savait se saisir avec brio et pugnacité de grandes thématiques qui concernaient la vie des gens et le futur, climatique autant que politique, environnemental autant que mental, qu’on dessine. 

L’écologie ? Un parti qu’on devrait résumer soit à Yannick Jadot, soit à Jean-Marc Nollet ? Des combats pour un monde humain dont le développement ne peut et ne doit pas être infini ? Des manifestations pour l’arrêt des centrales nucléaires, des projets immobiliers ? Les ZAD et les conférenciers de salons qui s’offusquent des inégalités sans jeter un regard sur la misère dans leur quartier ? Sans doute, et sans caricatures, un peu de tout ça. Tels des perchistes, nous voilà condamnés, pour définir ce terme, à parcourir un fil idéologique, et étymologique. Nous voilà partis pour la Grèce antique, où la vie de la cité impliquait sans doute plus les citoyens (les libres, en tout cas). « Écologie » provient de la même racine, en partie, qu’ « économie ». « Éco » provenant de oikos, la maison — autant le bâtiment que l’ensemble des personnes qui vivent dedans, tout autant que les éléments à préserver pour que cette oikos soit la plus préservée possible. Quant à la seconde partie, « logie », elle nous fait penser à la science, à la médecine, puisque, rattachée à logos puis à logia elle signifie « la science », dans le sens d’un discours qui serait structuré et articulé — donc forcément solide ou ayant vocation à l’être. « Nomie », pour « économie », serait donc la réglementation, la structuration. Autant dire tout de suite que les deux dimensions sont indissolublement liées et nécessaires l’une à l’autre. 

Nous voilà bien avancés, comme dirait le navetteur dans un train bloqué à cause d’un trafic intense sur le réseau bruxellois ou un automobiliste piégé dans les travaux préparatoires au miraculeux tram — alleluia, alleluia — de Liège. Audier, avec énergie et une certaine dose de sado-masochisme, s’est attaqué ainsi à la monumentale littérature consacrée aux liens entre économie et écologie, entre œuvre citoyenne et ouvrage écologique, entre nature à préserver et cohésion à resserrer. L’abondante bibliographie au terme de son ouvrage (46 pages tout de même) en est l’ultime preuve. Les recensions détaillées dans ses 8 chapitres également. Audier sait que le sujet est miné. Il devine qu’il est pollué par des préjugés tenaces sur l’amour de la nature, le processus démocratique plein et entier (pas l’athénienne : quelle blague, seuls les citoyens libres pouvaient y participer !), la réflexion sur les relations entre l’Homme et la nature, la confiance dans la geste politique pour faire avancer l’ensemble de la société et la singularité mentale de chaque citoyen… La conclusion, étonnante, nous arrive comme le Graal au terme d’une ascension qui multiplie les références, accumule les preuves textuelles, empile les témoignages de toutes les époques, distille quelques piques bien placées (il approuve Hannah Arendt et Marcel Gauchet, entre autres, sur quelques points, mais les attaque sur une majorité d’autres, les jugeant soit datés dans leur approche, soit biaisés dans leurs conclusions, soit radicaux dans leurs constats). C’est souvent passionnant, c’est enrichissant, toujours, c’est ennuyeux et répétitif, parfois. 

Audier se pose la question devant une Maison-Terre qui agonise et ses habitants qui soit n’en font qu’à leur tête dans un populisme crasse (coucou Trump et Bolsonaro) soit ne font rien du tout, dans une résignation qui n’est jamais qu’un inquiétant prodrome d’une catastrophe qui s’est tellement annoncée qu’elle est déjà présente dans notre quotidien (coucou, le covid, les inondations, les tempêtes intempestives, les montagnes de déchets qu’on ne peut plus évacuer, les gigantesques pollutions numériques). Comme Paul Lannoye, dont les contributions dans Kairos étaient un prolongement naturel et formidable de son action politique et témoignaient de son souci de critiquer en cherchant des voies intelligentes et des solutions tenables sans être capitalo-centrées, Audier étudie avec acuité et une certaine rudesse, et toujours avec l’objectif de remédier au problème protéiforme qui rend la vie des humains insupportable et vide de sens. L’écologie, contrairement à ce que d’aucuns pourraient penser, est en effet… l’affaire de tous. Un retour au vrai républicanisme, régime censé être « la chose publique et de tout le monde ». 

La question qu’il se pose dès lors — et nous pose aussi, avec vitalité et obstination — n’est plus tant « que faire ? », car les solutions sont, à son sens (et au nôtre aussi, vous l’avez sans doute remarqué) déjà présentes, existent et sont répétées depuis des siècles déjà par des penseurs appartenant à des écoles philosophiques théoriquement différentes, mais qui se rejoignent sur l’essentiel (on remarquera à cet égard la réhabilitation de Tocqueville ou de John Stuart Mill, dont il s’étonne qu’ils aient autant été diabolisés et catégorisés comme penseurs sinistrement libéraux). La question, donc, et nous savons qu’elle est en fait un exact retour aux sources étymologiques pour l’économie et l’écologie, est « comment le faire ? » ou, si on préfère « avec qui et avec quoi résoudre dès maintenant ce problème d’une humanité qui creuse avec entrain sa propre tombe ? ». 

Ainsi, Audier nous guide vers une intuition qu’on devine après une centaine de pages : au risque de sembler des apôtres d’un certain E.M., il nous faut opter pour un système « en même temps ». Certes pas pour plonger tête la première dans le bain dégoûtant de l’illibéralisme, mais pour signifier qu’il n’est plus temps de tergiverser et que toutes les forces doivent être mises à profit. Tout d’abord, à l’instar d’Aristote qui prônait une constitution mixte, suivi en cela par Polybe, il montre que les systèmes « uniques », prônant leurs seules vertus et rejetant avec force tout apport des ennemis idéologiques, ont clairement un bilan négatif. C’est donc que les clivages gauche/droite, libéralisme/communisme, liberté/égalité doivent être transcendés. Entre hommes de bonne volonté, il doit y avoir moyen de dialoguer, d’autant plus si on adopte un biais supplémentaire, un système de prise de décision associant étroitement et dans une confiance mutuelle l’individu (action militante, associative), l’État, auquel Audier entend rendre une part de dignité (tout en fustigeant l’aveuglement pour succomber à des lobbies ou à des impératifs non pertinents), par le prisme d’autorités de gouvernement plus locales, plus proches des citoyens. L’auteur de La cité écologique ajoute un échelon supplémentaire : le collectif, qui permettrait aux citoyens déjà réunis en associations (de militance ou pas) de prendre aussi des décisions, de réfléchir, dans des instances délibératives. Une sorte de néo-républicanisme, vivifié, revigoré, réinventé. La République, res publica, « l’affaire de tous », nous dirait sans doute Cicéron. L’affaire de tous, et pas que des humains : Audier fait un éloge particulièrement intéressant du socialisme solidariste, qui abordait la société et son histoire sous l’angle d’une multiplicité de relations, sociales comme géographiques, temporelles comme mentales, entre tous les membres de la Maison-Terre, passés, présents et à venir, pauvres comme riches, dotés de parole ou non. 

Des solutions existent donc, mais ne communiquent pas. Or, il est bien question de gérer et de réguler la maison, aux sens figuré et propre, dans une vision de protection, de sécurité et d’action. Dès lors, l’un des coups de génie de Serge Audier est de prôner autant la convivialité d’une société qui aime se retrouver sans se juger et se mépriser, et la conflictualité nécessaire pour un processus démocratique plein et efficace. Le conflit, explique-t-il, n’est pas en soi négatif. Il l’est s’il ne mène à rien : mais la confrontation des idées ne peut qu’aboutir à quelque chose de fécond. 

La lecture de ce volume est bien nécessaire, tout comme il est nécessaire de repenser au parcours de Paul Lannoye : ne jamais cesser de lutter et oser parler ici et maintenant de ce qui est important, avec franchise, lucidité, mordant mais surtout un immense amour pour toute la population de la Terre. L’humoriste dirait « La vie est une dure lutte ». Pas faux. Alors autant lutter avec les autres pour qu’elle soit la meilleure possible, ici et maintenant, mais aussi ailleurs et après nous. 

David Tong