
Disparu il y a tout juste 40 ans, Philip K. Dick (1928-1982) est plus que jamais d’actualité. À travers une œuvre foisonnante, qui dépasse largement l’étiquette « science-fiction », il a brillamment anticipé des phénomènes qui font partie intégrante de notre quotidien, rarement pour le meilleur, souvent pour le pire : globalisation du capitalisme, Internet, intelligence artificielle et objets connectés, manipulations politico-économiques de grande ampleur, surveillance de masse et intrusions croissantes dans la sphère privée. Mais au-delà de ses fulgurances visionnaires, l’auteur de Blade Runner et du Maître du Haut Château nous pose aussi des questions philosophiques essentielles : qu’est-ce que la réalité ? Où se situe la frontière entre le réel, l’illusion et le simulacre ? Qu’est-ce qui distingue l’humain de la machine et du non-humain ?
Quel lecteur de Philip K. Dick, avouant sa prédilection pour l’auteur d’Ubik, ne s’est-il pas vu gratifié un jour d’un « Je ne savais pas que tu aimais la science-fiction », aux intonations parfois légèrement condescendantes ? En fait, le malentendu est total : Dick se situe bien davantage dans la lignée de Swift, Huxley et Orwell, voire d’un Dostoïevski qu’il dévorait dans sa jeunesse, que d’un Jules Verne, de H.G. Wells ou d’Isaac Asimov. Même si, pour des raisons alimentaires, il y a parfois sacrifié dans ses premières nouvelles publiées au début des années 1950, Dick n’a jamais été adepte d’une S. F. « traditionnelle », avec martiens belliqueux, petits hommes verts inquiétants ou autres monstres aux yeux en boule de lotto. Pas davantage n’a-t-il donné dans le space opera, ce genre épique et souvent boursouflé pratiqué par Edmond Hamilton et, plus sporadiquement, par Robert Heinlein qui figureront parmi les inspirateurs de George Lucas et de sa saga Star Wars. L’œuvre de Dick se situe à des années-lumière de cette S. F. quelque peu naïve, littéralement dans une autre galaxie.
S’il fallait à tout prix rattacher le jeune auteur californien des années 1950 à une école ou à des pairs, c’est plutôt du côté de personnalités comme Fredric Brown ou Richard Matheson qu’il faudrait lorgner. Des écrivains, note Emmanuel Carrère dans la biographie qu’il consacre à Dick, « qui se mirent à publier des récits d’un humour sec et noir, ancrés dans un quotidien que leurs intrigues tordues faisaient verser dans le cauchemar. Récits à chute souvent, construits en vue d’un retournement final qui brouillait les repères et sapait sournoisement l’ordre des choses[note]. » Une tendance souvent plus proche d’une sorte de fantastique moderne que de la S. F. canonique, et dont on retrouvait l’esprit dans des séries comme La quatrième dimension (à laquelle ces auteurs fournissaient d’ailleurs nombre de scénarios) ou dans des films du type L’invasion des profanateurs (1956), de Don Siegel.
UNE CRITIQUE ACERBE DU CAPITALISME AMÉRICAIN
Au début des années 1960, les romans de Dick vont prendre une nouvelle dimension et s’ancrer dans une réalité que l’auteur dépeindra sans concessions. Alors que la S. F. traditionnelle est souvent amarrée à l’idée de progrès techno-scientifique neutre ou positif, chez Dick, elle est au contraire vécue comme quelque chose d’inquiétant, d’agressif voire de régressif. Au détour d’une scène d’apparence secondaire, on débouche souvent chez lui sur une critique acerbe du capitalisme américain et des progrès technologiques destinés, au mieux, à booster la consommation et à élargir les marchés et, au pire, à manipuler et contrôler les esprits. Ainsi, dans Simulacres (1964), l’un des meilleurs romans de cette période, Dick imagine-t-il des publicités volantes et mécanisées, sortes d’insectes bourrés d’électronique qui viennent vous harceler jusque dans vos toilettes en débitant, en un flot ininterrompu, des flashs commerciaux tonitruants. L’un des personnages du roman y réagira de manière plutôt radicale : « La réclame de Theodorus Nitz couina : “En la présence d’étrangers, avez-vous l’impression de ne pas tout à fait exister ? Dans un autobus ou un astronef, vous arrive-t-il de regarder autour de vous et de découvrir que personne ne vous reconnaît et qu’on va peut-être…” Avec son fusil à bioxyde de carbone, Maury Frauenzimmer abattit soigneusement la réclame Nitz qui adhérait au mur situé à l’opposé de son bureau encombré. Elle s’était infiltrée durant la nuit et l’avait accueilli au matin de sa harangue perçante[note] ».
Dans les mondes en trompe-l’œil forgés par Dick, les agressions publicitaires sont omniprésentes. Une nouvelle intitulée Argument de vente démontre qu’elles peuvent prendre un caractère encore plus inquiétant. Un homme qui vit sur terre, mais travaille sur Ganymède, une lune de Jupiter, voit un jour, au retour de son exténuante navette quotidienne, débarquer chez lui un robot multifonctionnel. Ce dernier se met à creuser un tunnel dans le sol de son appartement, troue le mur d’un coup de poing, pour lui montrer comment se défendre en cas d’agression, puis répare sommairement les dégâts tout en pulvérisant un gaz contre les bactéries. Atterré, l’homme le somme de s’en aller, ce à quoi le robot répond : « Vous n’avez pas d’ordres à me donner. Jusqu’à ce que vous m’ayez acheté, au prix indiqué. » Et de conclure : « Vous vous sentirez mieux lorsque vous m’aurez délégué toutes vos responsabilités. »
On voit comment Dick procède : sous un habillage science-fictionnel, et à travers le miroir déformant de situations en apparence absurdes, parfois dignes d’un cartoon de Tex Avery, il se livre en réalité à la dénonciation de pans entiers de l’American Way of Life, devenu entre-temps planétaire. Après tout, que faisons-nous d’autre quotidiennement que « déléguer nos responsabilités », chaque fois que nous cliquons sur « accepter » et ouvrons, peutêtre inconsidérément, notre porte aux petits insectes cookies et autres logiciels espions qui veulent tout savoir de nous, pour notre plus grand bien, comme il se doit…
Chez Dick, tout est simulacre et les androïdes ne sont pas seulement des produits de consommation ou des gadgets perfectionnés. Dans plusieurs de ses romans, ils font également des présidents assez convaincants pour tromper la population sur leur véritable nature et sur les motivations réelles du système. Tel est le cas dans La vérité avant-dernière où les dirigeants font croire à une population parquée dans des abris souterrains qu’une guerre se poursuit inlassablement à l’extérieur et que la surface, contaminée par des émanations radioactives, est inhabitable. Par écrans télé géants interposés, ils exhortent le peuple souterrain à produire toujours davantage de robots soldats. En réalité, la guerre est finie depuis longtemps et ces robots sont amenés à servir une élite restée en surface, qui jouit tranquillement des richesses accumulées. L’illusion est d’autant plus prégnante que des moyens technologiques sophistiqués sont mis au service de cette propagande insidieuse : images truquées, scènes guerrières reconstituées en studio, discours écrits par des ordinateurs et débités par le président androïde pour entretenir la tension guerrière. C’est donc toute la société qui est mobilisée dans la fabrique du mensonge et du consentement qu’il doit générer. Toute ressemblance…
Dans un essai intitulé Si ce monde vous déplaît…, Dick commente en ces termes les enjeux du roman en question : « Le problème est bien réel, ce n’est pas seulement un divertissement intellectuel. Car nous vivons aujourd’hui dans une société où des réalités trompeuses sont fabriquées par les médias, les gouvernements, les multinationales, les groupes religieux, les partis politiques[note] ».
QU’EST-CE QUI DISTINGUE L’ANDROÏDE DE L’HUMAIN OU L’ANDROÏDISATION DE L’HOMME ?
Les androïdes rêvent-ils de moutons électriques ?[note] (1968) marque un tournant dans l’œuvre de Dick. À la série des chefs-d’œuvre du début des années 1960 axés sur la manipulation politique et la critique virulente du capitalisme américain (thématiques que Dick n’abandonne pas, mais traitera de façon plus souterraine), succède ce que l’on pourrait appeler la veine ontologique de Dick. À la question « par qui sommes-nous manipulés, comment et pourquoi ? » s’en ajoute désormais une autre, peut-être plus fondamentale encore : qu’est-ce qui différencie l’humain du non-humain ? Et l’humain de l’androïde ? Certes, d’innombrables robots plus ou moins humanoïdes peuplaient ses nouvelles et romans précédents, mais ce qui différencie Blade Runner et en fait la richesse, c’est la dialectique à double sens : humanisation des androïdes, toujours plus perfectionnés et, parallèlement, « androïdisation » des hommes, de moins en moins humains.
Face à une intelligence artificielle aussi poussée et performante, qu’est-ce qui fait encore la spécificité de l’humain ? C’est l’une des questions que se pose le « blade runner », mi-policier, mi-chasseur de primes, chargé de les repérer et de les « réformer », c’est-àdire en fait de les exécuter car, s’étant échappés de la colonie martienne où ils étaient confinés, ils représentent désormais une menace : « Rick songea que les androïdes de type Nexus 6 surpassaient plusieurs classes de spéciaux quant à l’intelligence. Autrement dit, les andros ainsi équipés représentaient l’aboutissement d’une évolution qui les avait conduits de l’état d’outil perfectionné à celui de quasi être humain… À certains égards, le serviteur surpassait maintenant le maître[note] ». Distinguer l’humain de l’androïde est à ce point devenu difficile que Dick a recours à un test imaginaire et sophistiqué, le test de Voigt-Kampff, basé non sur l’intelligence, mais sur la capacité d’empathie. Dépourvus de cette dernière qualité, les androïdes échouent systématiquement à ce test. Mais le problème, c’est que certains humains y échouent aussi. Alors, la frontière est-elle si nette, se demande Rick Deckard qui, à certains égards, en éliminant sans états d’âme (du moins au début) des êtres si proches des humains ne fait pas montre d’une empathie débordante. À noter que le nom et les initiales du « héros » de Dick le rapprochent fortement d’un certain René Descartes, le philosophe du « cogito » et du doute méthodique, mais aussi celui qui imagina qu’un malin génie pouvait se plaire à nous induire en erreur en forgeant pour nous un monde d’apparences trompeuses.
ARTISANS ET TRAVAILLEURS MANUELS VERSUS TECHNOCRATES
Dans maintes dystopies de Dick, les vrais héros sont souvent d’humbles travailleurs manuels ou des artisans qui, même s’ils n’arrivent pas à changer l’ordre des choses, conservent en eux une part de dignité, cette common decency chère à Orwell. On y croise par exemple un artisan bijoutier (Le maître du Haut Château), un réparateur de poteries (Le guérisseur de cathédrales) ou encore quelqu’un qui rechape des pneus (Message de Frolix-8). Dans Les marteaux de Vulcain, Dick fera dire à l’un de ses personnages : « Vous avez mis fin au culte des technocrates. Je suis diablement dégouté de ce bourrage de crâne. Comme si des compétences manuelles, faire de la maçonnerie ou ajuster des tuyaux, ne valait rien… Je suis fatigué que ces gens soient encore relégués au second plan[note] ».
Dick, qui se considérait lui-même comme un artisan, s’est souvent identifié à ce type de personnages humbles et empathiques qui, bien que socialement méprisés, détiennent, souvent à leur insu, la clé d’une révélation importante ou d’un changement sociétal attendu. De même, l’auteur de Blade Runner s’intéresse-t-il aux marginaux ou aux malades, personnages auxquels il confère souvent une prescience des événements et une sensibilité hors normes. Ainsi en est-il du handicapé mental (c’est du moins ainsi que le dépeint son entourage) John Isidore dans Blade Runner ou de Manfred, l’enfant schizophrène de Glissements de temps sur Mars. Tous deux semblent partager une faculté particulière à détecter les processus d’entropie (autre obsession dickienne) et de dégradation qui frappent les gens et les choses.
FIN DE PARCOURS ET RÉVÉLATION MYSTIQUE
Au cours des mois de février et mars 1974, Philip K. Dick fait une expérience mystico-religieuse : la rencontre avec une entité qu’il appellera Valis, un acronyme signifiant « Système vaste, actif, vivant et intelligent. » Cette expérience singulière, il l’a relatée sous une forme autofictionnelle dans trois romans, formant la trilogie divine (Siva, L’invasion divine et La transmigration de Timothy Archer). Elle forme aussi en grande partie la trame de L’Exégèse, une œuvre non fictionnelle, sorte de journal de bord rempli de considérations ésotériques et mythologiques. Certains y ont vu le signe d’un déclin de l’auteur qui, sombrant dans une phase mystico-délirante, aurait été perdu pour la littérature.
À y regarder de plus près, les choses sont toutefois moins simples qu’il n’y paraît, et les romans correspondant à cette dernière période, où Dick devient en quelque sorte un personnage d’un roman de Philip K. Dick, sont loin d’être négligeables : dans Siva, par exemple, où l’auteur se dédouble et discute avec un autre luimême dénommé Horselover Fat, on trouve encore, outre de nombreuses idées brillantes, une description précise et savoureuse de la Californie des années 1970, prise entre la paranoïa de l’affaire du Watergate, les ultimes soubresauts de la guerre du Vietnam et les derniers feux d’une contre-culture agonisante. Comme le souligne le philosophe David Lapoujade dans son essai sur Dick, « Si l’on a pu dire de Philip K. Dick qu’il avait “accompli” la SF, c’est moins parce qu’il épuise le genre — explorant le genre et la parodie du genre — que parce qu’il révèle la tentation religieuse ou mythologique qui loge peut-être au fond de tout récit SF. Ce qui caractérise l’ensemble de ces délires, ce n’est pas que des hallucinations ou des visions “subjectives” soient tenues pour réelles, c’est bien plutôt qu’elles permettent de tenir de faux mondes pour irréels[note] ».
Quoi qu’il en soit, lire un livre de Philip K. Dick reste toujours une expérience éminemment stimulante, permettant de (re)découvrir un zappeur de mondes visionnaire toujours d’actualité et de s’écarter résolument des sentiers du banal empruntés par les moutons de Panurge, qu’ils soient ou non électriques.
Alain Gailliard
LES DIX INCONTOURNABLES DE DICK
Même s’il est toujours périlleux de proposer un parcours de lecture, surtout pour un auteur aussi « pluriel » et multiforme, on peut néanmoins tenter de dresser une liste, toute subjective, d’œuvres qui, soit par leur forme, soit par leur thématique ou leur côté visionnaire, peuvent être qualifiées de majeures. La voici donc :
1 Le temps désarticulé (1958) : une plongée irrésistible dans les États-Unis de la fin des années 1950, à la fois humoristique et décapante, sur le conformisme et la manipulation. Ce roman a très largement inspiré le film The Truman Show, de Peter Weir.
2 Le Maître du Haut Château (1962) : ce roman valut à Dick le prix Hugo, sorte de Goncourt de la SF. L’Allemagne nazie et le Japon impérial ont gagné la guerre en 1947 et occupent respectivement la côte Est et Ouest des États-Unis. Sous la surface d’une uchronie brillante, Dick ne se demande pas seulement ce qui se serait passé si… mais pose aussi la question, bien plus inquiétante et actuelle, de ce qui subsiste du nazisme et du totalitarisme dans notre propre univers.
3 Simulacres (1964) : un univers dystopique où le président est un androïde, manipulé par des forces mystérieuses et inquiétantes. Dick au sommet de son inventivité, avec une chronologie ébouriffante, des voyages dans le temps, des rencontres avec des Néanderthaliens, le tout formant une fois encore une critique politique acérée de l’Amérique de l’époque.
4 La vérité avant-dernière (1966) : le plus orwellien des romans de Dick, dans la veine de 1984 : La guerre, c’est la paix. Une petite élite fait croire à une population vivant misérablement réfugiée dans des abris souterrains qu’une terrible guerre atomique ravage continuellement la surface. La réalité, on s’en doute, s’avérera bien différente…
5 Blade Runner (1968) : le film que Ridley Scott en a tiré a quelque peu éclipsé l’œuvre originale, plus complexe, plus philosophique et moins axée sur la « course poursuite ». Intéressant aussi par le rôle joué par les animaux artificiels dans cette société, presque totalement absents du film.
6 Ubik (1969) : une œuvre atypique, que certains considèrent comme le chef-d’œuvre absolu de Dick. Inspiré du Bardö Thodol, ou Livre des morts tibétain, il s’agit d’une réflexion sur les frontières entre la vie et la mort, assortie d’une méditation sur les processus entropiques qui n’épargnent rien ni personne.
7 Coulez mes larmes, dit le policier (1974) : une star de la télévision se réveille un jour dans un monde où plus personne ne le reconnaît. Une réflexion sur le pouvoir des médias et une anticipation du phénomène de la télé-réalité. Toujours très actuel.
8 Radio Libre Albemuth (1976) : dans une Amérique dystopique, un président nommé Ferris F. Fremont (FFF : que les esprits sagaces se révèlent) impose une dictature totalitaire, basée sur la paranoïa et le mensonge. Largement inspiré par la figure de Richard Nixon, la Némésis de Dick, le roman est en grande partie autobiographique et préfigure en ce sens la trilogie divine.
9 Siva (1980) : autofiction où Dick se divise en quelque sorte en deux : Horselover Fat, sorte de rêveur accro aux théories les plus extravagantes, obsédé par le désir d’expliquer l’univers et à qui il arrive une expérience mystique, la rencontre avec une mystérieuse entité dénommée Siva. De l’autre côté, Phil Dick, écrivain rationnel et pondéré, qui accueille les « délires » de Fat avec le plus grand scepticisme. Une plongée dans les méandres psychiques d’un auteur encore capable de surprendre par un coup de maître.
10 Les nouvelles complètes (1947 – 1981) : on l’oublie parfois, Dick fut aussi un nouvelliste hors pair, capable de faire se lever en quelques lignes une atmosphère intrigante et maîtrisant à la perfection l’art de la chute. On y retrouve bien sûr tous ses thèmes de prédilection, souvent mieux travaillés stylistiquement que ses romans. (Disponible chez Gallimard, Quarto, en deux tomes).


