Démocraties et États profonds
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Démocraties et États profonds

Titom

1. LA NAISSANCE
DE LA DÉMOCRATIE DIRECTE (VI
e SIÈCLE) 

L’histoire de la « démocratie » commence à Athènes en 507 avant notre ère avec les réformes de Clisthène et se termine en 338 avec la soumission de la Cité au roi de Macédoine. La période s’étirant entre la naissance de Périclès (495-429) et la mort d’Aristote (384-322) – et plus particulièrement le « siècle de Périclès » (qui s’étale en fait de 462 à 429) – constitue indubitablement l’âge d’or de la civilisation hellénique. La démocratie signale l’avènement d’un espace social entièrement nouveau : les constructions urbaines ne sont plus groupées, comme auparavant, autour d’un palais royal, demeure privée, privilégiée s’il en était, cernée de fortifications. La ville est maintenant centrée sur l’Agora, l’espace public par excellence, et la parole discursive est l’instrument du pouvoir que tous y ont en partage. La démocratie directe, c’est-àdire la gestion des affaires publiques par la communauté civique avec vote à main levée, plusieurs fois par mois des citoyens assemblés, constitue l’accomplissement anachronique de la célèbre formule de Lincoln : le « gouvernement du peuple par le peuple et pour le peuple » (discours de Gettysburg du 19 novembre 1863). En (très) bref, ses vertus cardinales sont les suivantes : l’égalité face à la loi ; la liberté citoyenne ; les devoirs citoyens ; la culture partagée. 

1.1. Lois 

L’idéal démocratique est simple : établir le règne de la loi. Les conditions de possibilité de l’avènement de la démocratie directe remontent à la rédaction par (le plus ou moins mythique) Dracon des premières lois athéniennes écrites (vers 620). En imposant la suprématie de la loi et de l’arbitrage de l’État, Dracon affaiblit significativement la solidarité exclusive de l’aristocratie. 

Les institutions spécifiquement démocratiques sont issues des réformes de Clisthène (508) et de Solon (593) qui opèrent une réorganisation politique au détriment de l’aristocratie avec la création de deux assemblées de citoyens, l’Ekklésia (l’assemblée gouvernante de tous les citoyens) et la Boulê (le Sénat), de deux catégories de dirigeants, les stratèges et les archontes, et de deux tribunaux, l’Aréopage et l’Héliée (tribunal dont les magistrats étaient élus et les juges tirés au sort). 

1.2. Citoyenneté 

Cet idéal est toutefois bridé par les contingences de la citoyenneté. La Grèce a créé la liberté et l’égalité politiques en les arrachant collectivement au destin et aux dieux (souvenons-nous de Prométhée) et en inventant l’esclavage : ni l’une ni l’autre n’existaient auparavant sous une forme constitutionnelle aussi achevée. Est citoyen tout homme libre de plus de 18 ans qui est né de père et de mère athéniens et a rempli ses obligations militaires (deux ans d’« éphébie »). Une ligne de démarcation claire traversait la vie de l’homme grec : la vie publique, politique (koinonia), et la vie privée, familiale (oikia), soumise à la plus stricte inégalité. La seconde vie n’existait qu’en vue de la première. Athènes aurait compté 50.000 citoyens bénéficiant de l’égalité face à la loi (isonomia) et de l’égalité de parole (isègoria). En marge du système démocratique se trouvaient 100.000 femmes et enfants, 300.000 esclaves (qu’Aristote considère comme « propriété – ou outil – animé ») et 50.000 métèques (résidents étrangers). En pratique donc, seuls 10 % de la population bénéficiaient des droits démocratiques. (Les chiffres exacts sont difficiles à établir et très disputés.) La démocratie grecque n’aurait simplement pas été viable sans l’exploitation d’une main-d’œuvre corvéable à merci. De plus, les déplacements étant difficiles en Attique, il semble qu’il y ait rarement eu plus de 2 à 3.000 citoyens rassemblés à l’Ekklésia, la plupart originaires d’Athènes et du Pirée. Ce déficit démocratique théorique constitua un avantage de fait car les démocrates se concentraient précisément à Athènes. De plus, seuls les orateurs les plus brillants prenaient la parole dans une Assemblée généralement très houleuse. 

1.3. Devoirs 

Chaque citoyen a le devoir de participer à la défense de la Cité et à l’Ekklésia. Le citoyen doit être libre, prêt et capable de servir l’État. La constitution ne lui demande pas uniquement de gouverner effectivement et directement sa cité (chacun était assuré de devoir consacrer au moins une année de sa vie à siéger à la Boulê) : les citoyens avaient également des obligations judiciaires (magistrature), religieuses (prêtrise), militaires (chevalerie, hoplitie ou marine) et financières (impôts et taxes). Il ne s’agit pas pour lui de revendiquer la protection et les droits que l’État serait censé lui garantir, mais de co-créer cet État. Isonomia veut dire égalité face à la loi, réciprocité, égale participation à l’exercice du pouvoir, et tempérance. Autarcie et autonomie riment nécessairement avec responsabilité, probité et autorité. 

1.4. Culture 

La démocratie ne consacre pas la souveraineté de ceux qui constituent le demos, le peuple citoyen, mais l’isonomie est eunomique, c’est-à-dire que le meilleur pour l’individu ne peut être que le meilleur pour la société. Avant de devenir citoyen, il fallait être éduqué. L’éducation est donc une préoccupation centrale du législateur athénien : sans citoyens capables et vertueux, l’idéal démocratique resterait lettre morte et le régime démocratique lui-même serait insoutenable[note]. Après avoir été éduqué pour le bien de la Cité, le citoyen doit disposer du loisir de se livrer à l’exploration scientifique et philosophique. Sans la skholè, la quête philosophique, qui est étymologiquement amour de la sagesse, serait tout aussi impossible que la démocratie : le but théorétique est bien l’élévation spirituelle[note]. La démocratie grecque se nourrit en effet de la recherche morale de tous les citoyens, recherche qui est à la fois une et multiple. Malgré l’insistance de Platon et d’Aristote, qui demandent une démocratisation de l’éducation, seules l’éducation physique et l’instruction militaire sont publiques. 

2. LA DÉMOCRATIE REPRÉSENTATIVE (XVIIe SIÈCLE) 

La démocratie représentative reprend l’idéal (mort-né) de la démocratie directe dans le contexte des révolutions bourgeoises scellant l’alliance entre le pouvoir de l’investisseur (du capital) et celui de l’ingénieur (de la technoscience). Il meurt alors une deuxième fois, tant et si bien qu’on peine à identifier ses vertus cardinales. 

2.1. Règlements 

La prééminence de la loi, décidée collégialement par le peuple souverain, est remplacée, dans les faits, par une inflation de règlements instigués par des technocrates. Comprendre et appliquer le corpus juridique nécessite maintenant de recourir, quand on peut se le permettre, à des juristes experts. Quel sens donner alors à la réappropriation par la Constitution de la Ve République (1958, article 2) du principe de Lincoln (le « gouvernement du peuple par le peuple et pour le peuple ») ? La séparation des trois pouvoirs (exécutif, législatif et judiciaire), méditée par Montesquieu (1748), a été brièvement renforcée par l’émergence d’un « quatrième pouvoir », c’est-à-dire la presse et les médias : Balzac a ainsi pu affirmer en 1840 que « la presse est un quatrième pouvoir dans l’État : elle attaque tout et personne ne l’attaque ». 

2.2. Bourgeoisie 

Esclaves et métèques sont remplacés par les prols et les immigrés et bercés de droits factuellement infantilisants. Au cœur de ce dispositif, on trouve l’ambiguïté historique des « libéraux » : Wilhelm von Humboldt mis à part, la liberté politique est mise explicitement en équation avec la liberté économique, qui est celle d’entreprendre et de jouir égoïstement des fruits de son investissement. Avec la judéo-chrétienté s’annonce la priorité de la liberté individuelle sur la nature et sur la culture[note]. Double renversement donc : de collective et seconde, la liberté devient individuelle et première. Hannah Arendt considère cette évolution calamiteuse car destructrice des fondements de l’action et donc de la communauté. L’égalité (l’isonomie), quand elle doit se fonder sur l’individu, perd factuellement toute cohérence. Chaque individu naîtrait « égal » et se différencierait progressivement dans le cadre social… mais « égal » à quoi, à qui ? À lui-même ? Qu’apporte cette tautologie sinon une confusion de genre qui conduit bientôt à fonder théologiquement l’anthropologie ? 

Du reste, l’idéal bourgeois est celui de la classe moyenne ; il n’a pas grand-chose à voir avec les réalités de la très haute bourgeoisie (les oligarques). 

2.3. Droits 

Athènes était gouvernée par la convergence des devoirs citoyens ; l’État « représenté » l’est par l’entre-soi de la bourgeoisie. Lorsqu’on parle maintenant de devoir, cela équivaut à exiger l’obéissance aux diktats du pouvoir. Chacun aurait par contre des droits innés, qui sont devenus de plus en plus théoriques et infantilisants au fil du XXIe siècle. 

2.4. Cybernétique 

La culture – permettant à la fois l’individuation et la solidarité était le ciment de la démocratie. Le mécanisme, newtonien avant de devenir cybernétique, considère les individus comme nécessairement conformes et isolés, et la société comme masse. En somme, l’homme devient un animal-machine (Offroy de La Mettrie, lointain successeur de Galien) et ses vices privés font les vertus publiques (Bernard Mandeville). L’éducation à la culture est remplacée par l’enseignement d’une expertise, c’est-à-dire par l’employabilité et la profitabilité. Les mondes privé et public sont tantôt inversés, tantôt également atomisés. 

3. ÉTATS SUPERFICIELS ET PROFONDS 

Dans la configuration démocratique grecque, il y a une unité destinale qui interdit toute forme de collusion, caractéristique de l’oligarchie (qui est une forme dégénérée d’aristocratie). Ce n’est plus le cas avec les démocraties représentatives : « La manipulation consciente et intelligente des habitudes et opinions organisées des masses est un élément important de la société démocratique. Ceux qui manipulent ce mécanisme invisible [unseen] de la société constituent un gouvernement invisible [invisible] qui est le véritable pouvoir dirigeant de notre pays » (Edward Bernays, 1928). La masse est toujours déjà une nasse. Historiquement, la fédération des intérêts de caste a été – et pour cause une politique oligarchique ; l’émergence du mouvement syndicaliste dans la seconde moitié du XIXe siècle et sa lente agonie cent ans plus tard en témoignent amplement. Il tombe sous le sens qu’il est plus facile de mettre autour d’une table 1% de la population – les aliéneurs – que les 99% d’aliénés. Adam Smith faisait d’ailleurs déjà remarquer l’accumulation de réglementations qui interdisent aux travailleurs de se concerter et la quasi-absence de celles qui interdisent aux patrons d’en faire de même. La raison de ce différentiel est aussi pratique : les organisations patronales peuvent facilement se permettre des réunions plus ou moins discrètes sans éveiller l’attention tandis que les syndicats ouvriers ont bien du mal à rassembler leurs nombreux adhérents en un lieu unique, et encore moins secret. En ces matières également, tout effort de déréglementation revient à renforcer le pouvoir de ceux qui le possèdent déjà. Du reste, il n’est pas nécessaire que tous leurs intérêts convergent, raison pour laquelle il existe de nombreuses fédérations, visibles et invisibles. Avidité, cupidité, non pensée et rapacité brutale sont faites pour s’entendre. Au sens strict, l’expression « État profond » évoque des pratiques étatiques et donc l’agir de fonctionnaires prétendant servir la patrie, la nation, le peuple, le bien commun, indépendamment, ou malgré, les pouvoirs législatif et exécutif qui ont pignon sur rue. Au sens large, l’expression questionne la privatisation des processus de décision politique et le détournement de l’idée même d’État. On peut brièvement ventiler le concept en quatre étapes. 

3.1. État dévoyé 

Le concept le plus fort d’État profond correspond aux programmes de « continuité du gouvernement » qui remplacent l’exécutif et le législatif en cas de désastre naturel ou de guerre nucléaire. C’est ainsi que le 11 septembre 2001, Richard Clarke a enclenché vers 10 h un tel programme destituant le Président George W. Bush et mettant les parlementaires sous la protection de l’armée. À ceux qui assimilent ce dispositif à un coup d’État militaire, on objectera peut-être que Bush a recouvré ses fonctions en fin de journée – mais c’est précisément ce que conseillait Edward Luttwak (1968) : un bon coup d’État est celui dont personne ne se rend compte car il maintient au pouvoir ceux qui l’exercent en leur imposant une nouvelle politique. Viennent ensuite les structures étatiques qui fonctionnent en immersion périscopique : services secrets, armée, police, et leurs satellites, comme le réseau Gladio (1944), souvent composé de fascistes pur jus comme en Italie, d’anciens SS en Allemagne, et de patriotes conservateurs ailleurs. Les partis politiques semblent de plus en plus s’y apparenter. Ensuite, les organisations internationales, telle l’OMS, et supranationales, comme l’Europe communautaire, œuvrent à torpiller le fondement même de la démocratie représentative, à savoir la soumission de l’exécutif au législatif. Enfin, certains n’hésitent pas à incriminer la bureaucratie. C’est le sens premier de l’expression « drain the swamp », remise à l’ordre du jour par Ronald Reagan (1983) et, plus récemment, par Donald Trump (2016) : il faudrait couper les dépenses gouvernementales, « starve the beast » (1980)… sans pour autant régler la question des lobbies mafieux. 

3.2. Complexes 

Les lobbies les plus puissants sont bien connus : le complexe militaro-industriel (soit l’alliance de facto des militaires et des fabricants d’armes), les industries pétrolières et minières, et le secteur de la finance, de l’assurance, et de l’immobilier. Asservir par les armes, l’inflation et la dette les réunissent. 

3.3. Lobbies 

Nombreux sont les autres lobbies, mafias, et cartels qui agissent comme autant de multinationales. Historiquement, ce sont les Églises qui se sont distinguées dans ce domaine. Il faut mentionner également les boîtes à idées (think tank) au sens large et autres fédérations d’intérêts réactionnaires qui ne disent pas toujours leurs noms : le Cercle Royal du Parc (1842), la Société fabienne (1884), le Rhodes trust (1902), le Round Table Movement (1909), le Royal Institute of International Affairs (plus souvent appelé Chatham House, 1920), le Council on Foreign Relations (1921), Le Siècle (1944), la Société du Mont-Pèlerin (1947), le Bilderberg Group (1954), le Club de Rome (1968), le World Economic Forum (WEF, Davos, 1971), la Trilateral Commission (1973), la European Round Table of Industrialists (1983), le Cercle de Lorraine (1998), les Friends of Europe (1999), l’Institut Berggruen (2010)… Ses membres ont toujours le même profil, à quelques inflexions près : quel que soit leur niveau dans la hiérarchie relative qui ne manque pas de s’instaurer entre celui qui possède la banque mais ne gagne que quelques millions par mois et celui qui dirige la banque pour des dizaines de millions par mois, une posture politique de droite extrême est de bon aloi. Les grandes figures du commerce international, de la banque, des gouvernements et des grands médias y sont systématiquement présentes. Dernièrement, on s’est beaucoup interrogé sur le pouvoir réel du WEF. 

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3.4. Fraternités 

Viennent enfin des groupes plus atypiques. On évoque beaucoup la Franc-Maçonnerie, sans connaître toutefois les notables différences qui existent entre pays, obédiences et loges. On parle peu de l’Opus Dei et des autres organisations charismatiques. Malgré les travaux de Gérard de Selys (Longchamps), on ne parle jamais de l’Association de la Noblesse du Royaume de Belgique, créée en 1937. 

4. DÉMOCRATIE PARTICIPATIVE 

L’existence de ces factions ne veut pas dire qu’elles cultivent toutes exactement les mêmes objectifs les (néo-)libéraux ne promeuvent par exemple pas exactement le même programme que les (néo-)conservateurs -, mais la convergence des intérêts des oligarques est évidente et il leur est aisé de s’entendre sur le fond. L’idéal démocratique exige la disparition de ces interfaces opaques. Si la démocratie directe est difficilement pratiquable et que la démocratie représentative s’avère corruptrice, reste à tenter l’expérience de la démocratie participative, de la décroissance et de la communautarisation (pas du communautarisme). Contre Gro Harlem Brundtland (1987), ce sont Günther Anders (1956), Ivan Illich (1973) et André Gorz (1978) qu’il faudrait évoquer. La Cité demande beaucoup à ses citoyens, qui doivent pouvoir s’adonner dextrement à la politique, à la littérature, à la musique, à la gymnastique, à la philosophie, et à la guerre si nécessaire. En retour, elle offre énormément : afin d’être disponible pour toutes les tâches civiles qui lui incombent, le citoyen est, par définition, un homme libéré des contraintes économiques liées à sa survie physique et caractéristiques des espèces animales. La culture (paideia) est le cœur de la civilisation hellénique ; elle repose sur la skholè, c’està-dire sur le loisir. Ce que l’on appellerait maintenant le « temps libre » (et qui n’est plus souvent que l’exigence de l’abrutissement), c’est la liberté de s’occuper de l’essentiel : le culturel en tant qu’il est le spirituel solidement ancré dans le cosmos. Il est temps de s’en souvenir. 

Michel Weber