Débarqué dans le sillage des mouvements MeToo et Black Lives Matter, le mouvement Woke (de l’anglais « To wake », s’éveiller) s’attaque à toutes celles et ceux qui ne respecteraient pas les codes de l’antiracisme et de l’antisexisme. De l’écriture inclusive à l’installation de toilettes transgenres, de l’élimination de certains mots trop « connotés » à la révision de pans entiers de l’ histoire, rien n’échappe à la vigilance de ce mouvement qui se drape dans les meilleures intentions du monde : la lutte contre les discriminations en tous genres et l’antiracisme. Mais que se cache-t-il exactement derrière cette nouvelle mode idéologique ?
Tentative de décryptage
Dans 1984, George Orwell avait imaginé que le pouvoir totalitaire instauré par Big Brother introduirait progressivement une novlangue destinée, à terme, à supprimer l’« ancilangue », l’anglais traditionnel. Le but de la manœuvre ? Reformater les esprits selon les canons de la nouvelle idéologie et empêcher le « crime par la pensée », faute de mots à même de le concevoir. Le wokisme, c’est d’abord une affaire de mots destinés, eux aussi, à « penser correctement » et à éviter tout « dérapage ». Racisés, cisgenre, non-binarité, intersectionnalité, décolonialisme, linguistique dégenrée : autant de termes nouveaux qui balisent un territoire en expansion constante, et dont le simple usage vous confortera déjà dans le sentiment rassurant d’appartenir au camp du Bien. Car aujourd’hui, pour certains, oser critiquer le wokisme et ses avatars ultra-communautaristes, c’est déjà verser dans les ténèbres et l’obscurantisme. Annonçant la couleur dès le titre de son récent ouvrage[note], le chercheur français Alex Mahoudeau n’y voit par exemple rien d’autre qu’une « offensive réactionnaire » de petits bourgeois blancs et frileux qui ne comprennent décidément rien à la modernité. Et quand on n’est pas réac ou « néo-réac », c’est qu’on est carrément crypto-fasciste. La bonne vieille reductio ad Hitlerum, méthode éprouvée pour discréditer le contradicteur et couper court à tout débat, empêchant par là-même un examen critique, distancé et objectif.
Réduire la critique du wokisme à des visées réactionnaires, c’est d’abord passer sous silence qu’il existe une critique de ce mouvement émanant spécifiquement de la gauche et aussi, de façon peut-être plus surprenante, une critique libérale du wokisme, non pas au sens néo-libéral, mais au sens historique du terme, s’adossant notamment à des penseurs tels que Alexis de Tocqueville et John Stuart Mill[note].
Proche de la gauche antilibérale espagnole, le journaliste Daniel Bernabé démontre dans Le piège identitaire comment, en Europe et aux États-Unis, les gauches de gouvernement se servent du wokisme, du communautarisme et des obsessions identitaires qu’ils véhiculent comme véritables idéologies de substitution et comment ces mêmes partis « progressistes » ont fait litière de sujets liés à l’économie, tels que les salaires, les conditions de travail, la redistribution des richesses ou le logement au profit de thématiques « sociétales » telles que le genre ou la « race ». Pour bien comprendre comment ce tour de passe-passe politique en forme d’OPA a pu se produire, il n’est pas inutile de jeter un petit coup d’œil dans le rétroviseur.
La période charnière se situe en 1979-1981, avec l’arrivée au pouvoir de Margaret Thatcher en Grande-Bretagne et de Ronald Reagan aux États-Unis. L’heure est au libre marché et à la dérégulation, au « dégraissage » des services publics et à la première grande vague de la mondialisation. Dans un tel contexte, les expériences de gauche sont prises à contre-courant. L’exemple français est parlant. Parti pour « changer la vie » en mai 1981, le socialisme mitterrandien prend dès 1983 le « tournant de la rigueur », euphémisme pour désigner une politique d’austérité. Un moment tenté de poursuivre une politique de relance keynésienne et de se retirer du serpent monétaire européen, François Mitterrand choisira finalement de se convertir au libre marché et à l’Europe[note]. Dans la foulée, les symboles changent, eux aussi. Remisés au placard des vieilles lunes, Blanqui, Jaurès et Blum cèdent la place à de nouvelles icônes : Harlem Désir, qui préside SOS Racisme à partir de 1984 ou Bernard Tapie, qui deviendra ministre de la Ville de Mitterrand en 1992.
Tentative de décryptage.
La tendance s’approfondit avec la chute du mur de Berlin et l’effondrement de l’URSS. Soutenu par Philip Gould, un publicitaire qui avait concouru à l’élection de Bill Clinton en 1992 et qui analysait l’élection comme la conquête d’un marché, avec ses niches identitaires et ses cibles communautaires, Tony Blair et son New Labour accèdent au pouvoir en 1997. Bernabé résume cette évolution en forme de révolution copernicienne : « Ainsi se sont imposées dans la société les opinions de ceux qui identifient la politique à un marché sur lequel chacun achète le produit électoral qui lui correspond le mieux. La diversité des consommateurs face à la masse anonyme de la classe ouvrière… Oubliées les politiques volontaristes des sociaux-démocrates de jadis, finis les vieux penchants marxistes : tout cela a été balayé avec la disparition du bloc de l’Est , et sous la pression d’un clientélisme électoral débridé[note] ».
LE WOKISME EN TANT QUE PRODUIT DE SUBSTITUTION
Ralliées au libre marché et à la mondialisation, les gauches dites de gouvernement non seulement n’ont pas changé la vie, mais elles se sont même avérées incapables de maintenir le statu quo d’un capitalisme tempéré par un État-Providence fort, issu du compromis de la fin de la Deuxième Guerre mondiale. Dans ces conditions, qu’est-ce qui pouvait encore distinguer, sur le « marché » électoral, une gauche « centriste » ayant quasiment évacué la question sociale et convertie à une sorte de « libéralo-progressisme », d’une droite « réformiste » qui s’attelait à adapter de façon toujours plus prégnante les États-nations à la mondialisation néo-libérale galopante ? « Well, it’s the symbolic, stupid ! » serait-on tenté de répondre, en paraphrasant la fameuse apostrophe de Bill Clinton à George Bush senior, son concurrent malheureux aux élections de 1992. Comme le résume Bernabé, « comment donner l’impression que les choses changent quand même ? Eh bien, c’est simple : en misant tout sur les guerres culturelles, ces conflits focalisés sur des questions symboliques[note] ».
Et c’est ici que le wokisme et ses multiples produits dérivés, de la Cancel Culture à l’écriture inclusive en passant par les actions « décoloniales », avec son obsession pour les identités blessées, les complexes ressentimistes et la concurrence victimaire, ont joué le rôle de parfait produit de substitution sur un marché électoral de plus en plus volatile et versatile. Et cette résurgence de thématiques communautaristes a pu constituer une sorte de divine surprise pour une gauche démonétisée et déboussolée. Selon Bernabé, « La clé qui permet de comprendre tout cela, c’est le fait que le rapport à la politique de la plupart des gens a complètement changé : il est passé du positionnement idéologique à une attitude consumériste, que le néolibéralisme a instillée par le biais de la classe moyenne. En attisant l’individualisme, ce changement a affaibli les luttes pour la redistribution et il a recodé les enjeux d’ordre matériel dans le langage de la méritocratie… Les politiques de reconnaissance de la diversité, parce qu’elles sont intrinsèquement hétérogènes, regroupant une multitude de catégories (de genre, de race, etc.), et parce qu’elles portent une conception de la différence compatible avec l’inégalité, ont été détournées par le capitalisme sur le terrain du spécifique et de l’individuel, leur composante symbolique et culturelle les rendant aisément appropriables par le marketing[note] ».
Ce positionnement consumériste du wokisme, on s’en doute, n’affecte pas que la sphère politique. Il atteint aussi les entreprises et l’économie elle-même. Le wokisme a ainsi généré un véritable woke capitalism, qui est en quelque sorte à l’économie ce que le Greenwashing est à l’écologie. Illustrant l’infinie plasticité du capitalisme et sa faculté opportuniste à se concilier les diverses « niches » de la diversité, il consistera par exemple, pour une entreprise, à mettre en valeur des personnes issues de la diversité dans ses campagnes de publicité ou encore à bannir certains mots de leur vocabulaire, par exemple le mot « blanc », pour éviter d’être associé à l’ « oppression patriarcale blanche hétérosexuelle[note] ».
Mais on pourrait objecter que la lutte contre les inégalités d’ordre culturel ou symbolique, basées sur la « race », le genre ou l’orientation culturelle est peut-être tout aussi importante que le combat sur le terrain des inégalités socio-économiques. Encore faudrait-il savoir quelle forme devrait prendre cette lutte. Un exemple récent illustre les contradictions et les ambiguïtés des mouvements qui se disent désireux de faire justice aux minorités et/ou de rendre visible la diversité. Chaque année, à l’occasion de la Fête des Rois, a lieu début janvier un défilé de chars dans un quartier populaire de Madrid, Puente de Valleas. En 2018, un collectif de défense des droits des LGBTQI+ a eu l’idée de transformer le char des Rois mages en char de drag queens, afin de sensibiliser la population locale aux problèmes, peut-être réels, rencontrés par la communauté gay et queer. Soutenue par la majorité locale de gauche, cette initiative n’a pas manqué de susciter l’ire d’une partie de la droite et des chrétiens traditionnalistes qui ont saisi l’occasion pour monter au créneau. Jetant encore un peu plus d’huile sur le feu, les médias s’en sont mêlés et en ont profité pour faire grimper leur audimat avec des débats enflammés sur le respect des traditions, les troubles psychologiques qui pouvaient en résulter sur les enfants, avec force psychologues de service sur les plateaux. Résultat ? Outre une polarisation des esprits, tout ce battage médiatico-politique n’aura sans doute pas changé grand-chose à la compréhension des problématiques, d’ailleurs sans doute très diversifiées, rencontrées par les LGBTQI+. Relatant cet épisode emblématique d’une certaine superficialité contemporaine, Bernabé en tire la conclusion suivante : « Pour conserver son aura progressiste et masquer son ralliement au libéralisme, la majeure partie de la gauche actuelle est prête à organiser toutes sortes d’actions symboliques superficielles et dérisoires. Les libéraux eux-mêmes ne voient aucune objection à soutenir les luttes LGBT, si elles représentent une opportunité de faire du profit. C’est ainsi que les WorldPride se sont muées en une vaste et très lucrative entreprise touristique. En revanche, personne ne lève le petit doigt ni n’est prêt à dépenser le moindre centime lorsqu’il s’agit de mettre en place des solutions pérennes pour traiter les problèmes en profondeur… et passer du terrain symbolique à des formes d’intervention aux implications matérielles : aller à la rencontre des gens pour faire de la pédagogie au lieu de capter un public de consommateurs trop souvent en quête de constructions identitaires permettant de se distinguer des autres[note] ».
WOKISME ET INTERSECTIONNALITÉ
S’il semble s’enraciner dans un combat juste au départ[note], celui des Noirs américains en quête des droits civiques, d’une égalité de traitement et d’une meilleure représentativité dans la société, le wokisme a pris une connotation plus nettement communautariste et s’est agrégé une série de revendications identitaires, basées par exemple sur le genre et l’orientation sexuelle, qui ne sont pas sans rapport avec la Cancel Culture, dérivant ainsi vers ce que Natacha Polony et d’autres ont appelé la dictature des minorités. C’est ainsi que le droit à ne pas être offensé s’est, peu à peu et insidieusement, transformé en injonction à se taire. Seules peuvent être solidaires de communautés « opprimées » d’autres minorités, par définition elles aussi exploitées et discriminées. Par parenthèse, il peut être intéressant de noter que certaines catégories qui pourraient pourtant légitimement se plaindre de traitements discriminatoires sont curieusement absentes des combats wokistes. Par exemple les personnes âgées, isolées et interdites de visite pendant l’épidémie de covid, sans parler des maltraitances induites par le sous-financement chronique et le manque de personnel des maisons de repos. Il est vrai qu’elles votent peu et descendent rarement dans les rues pour manifester…
Mais revenons à nos genres (ou absence de genre) et à nos races, puisque le terme ne fait apparemment plus peur à la gauche « libéralo-progressiste ». Car c’est ici qu’intervient le concept d’intersectionnalité. Entendez la version woke de la convergence des luttes, étendard bigarré dont la gauche libérale progressiste n’a pas tardé à saisir le potentiel. Le principe est simple : plus vous cumulez de différences et de potentielles discriminations, en fonction de votre « race » présumée, de votre genre, orientation sexuelle ou religion, plus vous vous situez haut sur l’échelle victimaire de l’intersectionnalité. Par exemple, être femme, noire, homosexuelle, bi ou transgenre et musulmane fera de vous l’objet de toutes les attentions intersectionnelles. Il est presque inutile de préciser que, dans la réalité, ce concept, plus qu’il ne génère de convergence dans la défense de victimes de discriminations, réelles ou présumées, aboutit le plus souvent à des guerres de chapelle ou à des luttes fratricides, par exemple entre féministes traditionnelles qui pensent que le sexe est une donnée biologique naturelle et adeptes de la théorie des genres pour qui il s’agit d’une pure construction sociale impliquant des rapports de pouvoir. Et, lorsqu’elles existent réellement, les convergences intersectionnelles aboutissent parfois à de curieux rapprochements. Ainsi, les néo-féministes pures et dures et tenants d’un Islam pour le moins radical peuvent se retrouver sur la revendication d’aires de non-mixité, comme les piscines, les terrains de jeux ou les lieux de culte. Reste à savoir où se situe l’enjeu réel du wokisme intersectionnel : dans la défense des plus défavorisés ou le fait de leur donner une place et une voix, ou plutôt dans la lutte pour l’occupation de postes d’influence, généralement bien rémunérés, dans les associations et institutions subventionnées…
On l’a vu, une certaine gauche déboussolée et convertie aux vertus du marché s’est emparée d’enjeux sociétaux qui masquent largement les véritables inégalités. Ce n’est sans doute pas un hasard si les enjeux sociétaux communautaristes ont pris naissance aux États-Unis au cours des années 1950-60, certes caractérisées par la lutte pour les droits civiques et par des tensions raciales très importantes, mais aussi par un boom économique sans précédent. Avec la fin du régime ségrégationniste, surtout présent dans le Sud, la reconnaissance sans réserve des droits civiques et une meilleure insertion socio-économique et représentativité culturelle d’assez larges franges issues des minorités noires (mais aussi hispaniques), on aurait pu croire qu’un mouvement comme le wokisme ne pourrait non seulement s’implanter durablement, mais devenir culturellement dominant. Comme l’avait justement pressenti Tocqueville, les plus grandes passions égalitaires se soulèvent non quand la situation empire, mais au contraire lorsqu’elle s’améliore :
« Quand l’inégalité est la loi commune d’une société, les plus fortes inégalités ne frappent point l’œil ; quand tout est à peu près de niveau, les moindres le blessent. C’est pour cela que le désir d’égalité devient toujours plus insatiable à mesure que l’égalité est plus grande[note] ».
Aujourd’hui, en Europe, la situation est paradoxale. Alors que les inégalités socio-économiques à l’intérieur des États n’ont jamais été aussi criantes, qu’une classe moyenne déboussolée et paupérisée s’interroge sur ses capacités de résister à l’ouragan qui se prépare, l’orchestre libéralo-progressiste, gauche et droite confondues, continue imperturbablement de jouer son antienne sociétale à base communautariste et wokiste pour distraire des passagers paniqués, tandis que l’équipage s’échine tant bien que mal à poser quelques chèques rustines sur la coque du Titanic. Or, la gauche a une responsabilité particulière dans ce moment historiquement dangereux. Comme le souligne avec justesse Bernabé, « elle devrait se rappeler que ce n’est pas en changeant les mots qu’on transforme le monde, mais en transformant le monde qu’on fera changer les mots[note] ».
Alain Gailliard



