
Tout « (re)monte », de nos jours, les courbes de contamination comme l’extrême droite ! Ressassée dans les médias et les conversations, la « montée de l’extrême droite » est un cliché mondain, un clin d’œil attristé entre démocrates inquiets, enrobé d’une réflexion paresseuse. Ici encore, c’est la confusion. Une question fondamentale à se poser est celle-ci : que signifie être d’extrême droite, de nos jours ? Tentons l’exercice : éprouver de la nostalgie pour le Troisième Reich, le pétainisme ou le franquisme ? Se délecter en regardant Nuit et brouillard ? Voter pour le Vlaams Belang ou le Rassemblement national ? Préférer le viril Poutine ou le délicat Zelensky ? Aller à la messe à l’église de Saint-Nicolas du Chardonnay à Paris ? Lire Valeurs actuelles ou Éléments ? Être un fervent défenseur du capitalisme ? Être un fervent anticapitaliste ? Critiquer les antifas et leurs méthodes ? Défendre l’État de droit et les libertés ? Préférer celles-ci à la sécurité ? Refuser les injections expérimentales de Big Pharma ? Oser évoquer un totalitarisme hygiéniste qui nous tombe dessus ? Manifester contre le gouvernement, ou au contraire rester dans son gourbi à prier ou à méditer ? Être un adepte du développement personnel ? Adhérer à la théorie du complot ? Se plaindre de la corruption systémique ? S’inquiéter de l’arrivée rampante du crédit social à la chinoise dans nos contrées ? Détester Klaus Schwab et ses Young Global Leaders ? Dénoncer l’influence de McKinsey dans les décisions politiques ? Se montrer sceptique vis-à-vis des experts de plateau ? Dire du mal des médias dominants ? Continuer à reconnaître la sexuation homme/femme ? Ne pas s’enthousiasmer pour le wokisme et le multiculturalisme ? Ignorer l’écriture inclusive en rédigeant son article ? Préférer la campagne à la ville ? Être en faveur de l’allaitement et de l’accouchement à domicile ? Aimer le pain, le vin et le fromage ? Se raser le crâne pour aller à un concert de Rammstein ? Cette liste à la Prévert est à compléter… Il y a fort à parier que chacun d’entre vous s’y reconnaisse en partie et en conclue qu’il est parfois « d’extrême droite ». Faudra-t-il bientôt un algorithme dédié pour trancher la question ? En attendant, nous ne pouvons nous fonder que sur les opinions. Et certains placent le seuil de tolérance excessivement bas. Dans quel but ? Apparaître comme politiquement très perspicace ? Se décerner un brevet de bonne moralité ? Montrer qu’on est un « pur » qui ne fait aucune concession à la bête immonde ? Ou pire, donner un coup de pouce aux pouvoirs en place qui ne ratent pas une occasion d’inquiéter la population avec la montée de l’extrême droite, face à laquelle ils constitueraient le seul rempart ?
Inversement, qu’est-ce qu’être antifasciste, de nos jours ? Surfer 7/7 24/24 sur la « complosphère » pour y traquer le facho, pratiquer le doxxing[note], la délation et le cyber-harcèlement ? Pour les têtes brûlées, molester les fachos dans l’espace public ? Faire systématiquement corps avec les autorités politiques pour barrer la route au « populisme », tout récemment en reconduisant Jupiter-le moindre-mal à la tête de la France ? Aller chahuter les conférenciers « confusionnistes » ? Surenchérir dans le puritanisme panmédicaliste ? Ou plutôt tourner son regard vers le sommet de la pyramide sociale, là où les fachos sont diplômés, habillés de marques et roulent en BMW ? À chacun son antifascisme, camarades antifas ! Prenons un exemple tiré de l’actualité. En Ukraine, il est avéré que le régiment Azov, truffé de néo-nazis, collabore avec le ministère de l’Intérieur. La propagande de l’OTAN ayant univoquement pris le parti de l’Ukraine en fermant les yeux sur Azov, comment allez-vous vous positionner ? Contre le dictateur Poutine qui a juré de « dénazifier » l’Ukraine ou contre le démocrate Zelensky et ses copains d’extrême droite ? À qui apporterez-vous un soutien stratégique et temporaire ? Comment dans ce cas « ne pas faire le jeu des fachos » ? Allez-vous renvoyer les deux camps dos à dos ? À vos contorsions argumentatives !
Où faut-il voir la fraction la plus dangereuse et agissante de l’extrême droite ? Certainement pas dans les groupuscules, qui n’en représentent que l’écume « folklorique » et politiquement inoffensive. Faut-il rappeler qu’ils n’ont aucun pouvoir décisionnel, et ne sont pas prêts d’en avoir ? Regardons donc ailleurs, dans deux directions. D’abord, paradoxalement vers l’extrême centre[note] de l’échiquier politique. Ce que nous apprennent les pratiques depuis le retour du néolibéralisme, c’est que la démocratie représentative est compatible avec les profils et agissements anti-démocratiques : quand le président de la République Nicolas Sarkozy fait ratifier le traité constitutionnel européen à l’Assemblée nationale, alors que le peuple français l’avait rejeté par référendum ; quand son successeur le manager de la République Emmanuel Macron décide de confiner ses 67 millions d’administrés au printemps 2020, puis annonce vouloir « emmerder les non vaccinés » ; quand le Premier ministre Alexander De Croo ment en direct sur un plateau de télévision (« Un seul cas d’effet secondaire du vaccin en Belgique » !) et fait tout pour censurer la voix de Kairos lors des codeco ; quand le ministre de la santé, le socialiste Frank Vandenbroucke, s’acharne à vouloir piquer les soignants en période de recul pandémique ; quand le chef de l’exécutif canadien Justin Trudeau bloque le compte en banque des opposants à sa folie covidiste. Etc. Ces manières de faire peuvent sans problème être qualifiées a minima de droite, voire d’extrême droite, n’en déplaise aux ingénus qui se rassurent en ne voyant là que des petites dérives autoritaires passagères — du reste tellement nécessaires pour endiguer l’épidémie — qui seront tôt ou tard résorbées par nos solides institutions démocratiques (sic). Nous les renverrons à la lecture de La dictature, où Carl Schmitt nous apprend qu’il n’y a pas une seule forme de dictature, mais plusieurs, à des degrés d’intensité différents.
Ensuite, tournons notre regard vers les non élus : lobbies, fondations, cercles patronaux, think tanks et autres fonds d’investissement. Les exemples abondent là aussi. Dès 1987, la Table ronde des industriels européens (European Round Table) manifestait son désir de mettre la main sur l’enseignement public[note]. Une trentaine d’années plus tard, avec l’aide de l’OCDE puis de McKinsey, la mission est de mieux en mieux accomplie, du Pacte d’excellence à la numérisation à marche forcée des écoles. Les professeurs ne sont pas encore payés au mérite, mais cela ne saurait tarder ! Dans les années 2000, Henry Kissinger reconnaissait que le groupe Bilderberg, dont il est membre, exerce un pouvoir occulte dans la marche du monde (tiens, ce ne serait pas un peu conspirationniste, ça ?). Parmi ces institutions non démocratiques, n’oublions pas la Commission européenne, dont la patronne Ursula von der Leyen traite les contrats avec Pfizer par textos et appelle à abroger le code de Nuremberg, cet encombrant document qui empêche toujours d’injecter de force les ressortissants de notre beau continent, berceau de la philosophie et de la démocratie.
La « montée de l’extrême droite » est l’épouvantail qu’agitent l’oligarchie mondialiste et ses affidés élus devant le nez des masses pour se maintenir au pouvoir, en clamant, lorsqu’ils sont le dos au mur, « avec eux, ce serait pire ! ». Pour la troisième fois consécutive (après 2002 et 2017), cela a encore marché en France, qui vient d’en reprendre pour un lustre de macronisme, cette idéologie qui gère la nation comme une entreprise. En ayant dissimulé certains traits trop saillants de son corpus doctrinal (racisme, antisémitisme), cela fait longtemps que l’extrême droite est montée au pouvoir, sous le nom de néolibéralisme. Manuela Cadelli, présidente de l’Association syndicale des magistrats : « Je prétends que le néolibéralisme est un fascisme car l’économie a proprement assujetti les gouvernements des pays démocratiques mais aussi chaque parcelle de notre réflexion. L’État est maintenant au service de l’économie et de la finance qui le traitent en subordonné et lui commandent jusqu’à la mise en péril du bien commun[note] ». Autant le savoir et agir en conséquence.
Bernard Legros


