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Waarom ontgroening?

Noir&Clair

La civilisation occidentale mondialisée a atteint un point de rupture qui ne tardera plus à se manifester sous une forme insurrectionnelle – à moins que des réformes radicales ne soient promptement mises en œuvre. Encore faudrait-il identifier la source des différentes crises qui convergent à l’heure actuelle et en déduire un modus operandi[note]. Trois questions devraient être systématiquement envisagées ; nous n’esquisserons que la première. 

Primo, la crise globale systémique étant une crise de la croissance autant que celle des ressources et de la spéculation, nous avons maintenant le choix entre subir une sévère récession ou adopter la décroissance et ses idéaux subsidiaires que sont la simplicité volontaire et la transition. 

Secundo, cette crise est une crise du pouvoir, c’est-à-dire une crise de sadisme ; seule l’anarchie (au sens de Proudhon) pourrait nous venir en aide[note]. 

Tertio, le pilotage de la crise demande à être réformé : sans un retour de la culture, et tout particulièrement de l’idéal de la démocratie participative, les politiques terroristes visant à instaurer un totalitarisme numérique et sanitaire se poursuivront. 

Selon les exigences de l’agenda médiatique, on nous parle tour à tour d’une crise sociale, économique, financière, énergétique, écologique, climatique, démographique, géopolitique, technoscientifique, culturelle, sanitaire, voire idéologique. L’écologie politique insiste, disons depuis avril 1968 (avec la création du Club de Rome) et mai 1968 (à l’occasion des « événements »), sur la finitude de notre monde et sur la nécessité de réformer nos pratiques économiques afin d’intégrer ce paramètre fondamental, car intangible. Depuis le Rapport Brundtland (1987), on parle plus volontiers de (l’impossible) « développement durable », tandis que les plus hardis en appellent à la décroissance, à la transition urbaine et à la simplicité volontaire (Richard Gregg, dès 1936, après Gandhi, les philosophes cyniques, etc.). 

L’appel à la décroissance ne peut toutefois être que paradoxal et contradictoire. Du point de vue existentiel, la Vie, en tant qu’elle est biologique et spontanée, n’est en effet qu’un immense appel à la croissance, au dépassement, à la créativité. Du point de vue du vécu, la quotidienneté nécessite, dans une certaine mesure, l’accumulation et la propriété, qui est du coup reprise dans la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789 (parler de « possession » aurait été plus idoine). Du point de vue de la vulgate capitaliste, une économie saine et équitable ne peut être qu’en croissance. Le paradoxe est donc le suivant : au nom de l’élan vital, au nom des conditions de possibilité de la vie quotidienne et au nom de la santé de l’économie démocratique, il faudrait promouvoir la décroissance. Mais cet appel est au surplus contradictoire parce qu’en portant sur le fondement du capitalisme – l’économie en tant que pilote de la technoscience qui est elle-même socialement transformatrice –, l’attaque ne semble pouvoir éviter de se produire sur le terrain de prédilection de l’adversaire, ce qui lui permet de déjouer très efficacement l’argumentation qui lui est opposée. C’est très précisément ce qui s’est passé dès 1972. 

Le climat serait dérégulé, les gaz à effet de serre (GES) devant être incriminés ? Qu’à cela ne tienne, on peut « technomoduler » le climat, par exemple en capturant les GES dans des sites géologiques appropriés. Famine et désolation ne manqueront pas de s’installer dans les contrées refusant le contrôle des naissances… à moins qu’elles n’investissent dans les OGM. On s’inquiète des conséquences du pic pétrolier, de l’impraticabilité des agrocombustibles, de l’impossibilité de retraiter les déchets radioactifs ? Voici le réacteur électronucléaire sous-critique au thorium, alimenté en neutrons rapides par un cyclotron. Et ainsi de suite. 

Certains croient pourtant pouvoir s’en remettre à l’argument-obus de la finitude de notre monde : la croissance infinie n’est-elle pas un mythe dans un monde fini ? Certes oui du point de vue du sens commun, mais absolument pas du point de vue de la technoscience et de son pilote capitaliste. Du point de vue de la technoscience, et, répétons-le, c’est elle qui donne des ailes au capitalisme depuis 1780, notre monde n’est pas fini. Et il ne l’est pas plus du point de vue de l’accumulation du capital. 

Les deux infinis principaux auxquels nous avons affaire sont microscopiques et cosmologiques. Le monde bio-nano-technologique, baptisé théoriquement par Richard Feynman en 1959, puis par Eric Drexler en 1986, et mis en œuvre pratiquement en 2000 avec les travaux de Gardner et de Collins (sur les bactéries contrôlables par interrupteur) annule une première fois cette intuition du sens commun. De même, le monde cosmologique (l’univers infini « découvert » par Galilée en 1610) est en demande de territorialisation depuis que la conquête spatiale est devenue une réalité. C’est ainsi que retentissent depuis 1961 – alors que Youri Gagarine retrouvait le plancher des vaches – des appels à la terraformation de planètes du système solaire ou même d’exoplanètes (par exemple par Carl Sagan) et à la colonisation de la galaxie (par Stephen Hawking). L’univers témoigne, comme le rappela encore Neil Armstrong en juillet 1999, soit 30 ans après son alunissage, de l’infinité des opportunités. Nous ne sommes pas enchaînés à jamais sur la Terre, une nouvelle vie nous attend ailleurs ! De fait, il est de plus en plus fréquent de lire qu’une nouvelle planète susceptible d’accueillir le genre humain lorsque la Terre sera inutilisable (disabled) a été découverte dans notre galaxie, autant dire la porte à côté. 

Du point de vue de la technoscience, on le sait, il n’existe jamais aucun problème, uniquement des solutions. Du point de vue du capitalisme, on devrait le savoir, ces problèmes, quels qu’ils soient, ne constituent pas uniquement le prétexte à la mise en œuvre de nouvelles technologies, ils définissent également de nouveaux marchés lucratifs et de nouvelles possibilités spéculatives (pensons simplement à la fonte de la calotte polaire qui permettra l’ouverture de nouvelles routes maritimes, l’accès à d’immenses ressources géologiques et la redéfinition des objectifs géopolitiques, c’est-àdire militaires). 

En somme, seul le monde profane de la vie croit à la finitude ; le monde sacré de la science connaît l’infini sur lequel la vie repose et l’infini auquel elle aspire : la conquête nanotechnologique et la colonisation spatiale. Si le paradigme technoscientifique est totalement cohérent et manifestement applicable, cela ne veut pas dire bien sûr que cette cohérence et cette applicabilité soient politiquement optimales : l’optimum est parfois local, jamais global. Penser ensemble la crise globale systémique et les vertus de la décroissance à partir de la finitude de notre environnement nécessite donc un pas de côté. Le seul point de vue raisonnable sera radical, il posera la question de la racine des manifestations critiques, et celle-ci est politique. L’enjeu n’est pas économique, technoscientifique ou idéologique, mais véritablement existentiel : assurer à toutes et à tous une vie digne d’être vécue, une vie que les philosophes appellent souvent « authentique »

Or, questionner les conditions de possibilité de l’authenticité exige de reprofiler les habitus politiques. Les conditions de possibilité de l’authenticité de la vie humaine, en tant qu’elles doivent garantir à la fois la liberté individuelle et la solidarité communautaire, nous renvoient bien directement à la question de l’agir politique. Deux problèmes deviennent alors obvies : d’une part, le monde politique n’existe plus que comme miroir sans tain des intérêts économiques ; il ne représente plus les acteurs sociaux, mais uniquement des enjeux de caste. Il suffit de contempler ses caractéristiques principales – professionnalisation, particratie, lobbyisme, populisme… – pour s’en convaincre. D’autre part, cette phagocytation du politique par l’économique produit, par le truchement de la technocratie (les individus sont envisagés à l’aide de classes abstraites), du consumérisme (on est ce que l’on consomme, ni plus ni moins) et de la technoscience (on n’utilise plus d’outils adaptés à nos besoins ou même des machines prolongeant nos désirs, mais on est affligé de machines-outils exigeant notre adaptation), des conséquences inouïes sur les conditions de vie, et de plus en plus souvent de survie, de nos contemporains. 

L’argument s’en trouve simplifié : il invite à prendre conscience de l’aliénation technique et de l’emprise funeste de la technologie sur sa vie. Avant Darwin et la révolution industrielle, le phénomène humain n’avait pas de passé, mais un futur ; maintenant, il a un passé, mais plus de futur. La crise racine est politique, car c’est dans le champ politique que se trouvent à la fois les caractéristiques les plus douloureuses de la crise et ses solutions véritables. Concédons-le : la contemplation des deux infinis convainc généralement, mais elle ne persuade pas pour autant et il est bon de prendre acte de la logique du système qui, en fait, n’a plus besoin de nous en tant qu’acteur digne (au sens kantien). 

Le nouvel « humanisme » est un « transhumanisme » : si le futur a besoin de nous (ce qui n’est pas sûr[note]), c’est sous la forme d’un cyborganisme. Déjà Donna J. Haraway, Raymond C. Kurzweil, Kevin Warwick, parmi d’autres luminaires, veulent être un cyborg. Mais est-ce bien nouveau ? Timothy F. Leary, en proposant dans les années 1970 son programme S.M.I.L.E (acronyme de Space Migration, Increased Intelligence, Life Extension), prenait pour argent comptant les intuitions aussi visionnaires que cyniques de Philip K. Dick, publiées dès 1950. La littérature dite « cyberpunk » devrait être lue par les technoptimistes qui s’ignorent. 

En conclusion, si le seul problème est politique, s’il n’est finalement ni environnemental, ni économique, ni démographique, il ne peut être résolu dans le cadre « démocratique » actuel. Dans la pratique, il importe de se référer à l’expérience concrète plutôt qu’à sa théorisation. Les efforts de conceptualisation qui sont souvent exigés avant de se lancer dans l’action politique risquent de reporter celle-ci aux calendes grecques. À bien y regarder, il n’est pas possible, ni même souhaitable, d’établir a priori un programme politique exhaustif avant de se décider à faire tomber la tyrannie capitaliste. Il faut d’abord mettre l’imposture néolibérale en liquidation. Le seul ennemi à affronter est le capitalisme génocidaire ; il n’est pas utile de s’éparpiller dans des questions de détail. On peut toutefois rester optimiste, car le lecteur attentif de la Constitution constatera que des réformes proprement révolutionnaires sont possibles sans la remettre en cause de quelque manière que ce soit. 

Michel Weber 

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