Divers idéologues occidentaux ont fortement contribué au déclenchement de la guerre en Ukraine. Les médias (alternatifs du moins) parlent souvent de leurs agissements politiques, mais bien moins des idées philosophiques qui les inspirent ou, en tout cas, desquelles ils se réclament. Ce sujet est pourtant d’un grand intérêt, car ces idées dépassent très largement le problème de l’impérialisme états-unien ; en effet, elles occupent une place très importante dans les cultures occidentales contemporaines. Nous allons nous pencher ici sur les idées en question – ou au moins sur certaines d’entre elles –, en rapport avec plusieurs personnalités très influentes. Dans la seconde partie de l’article, nous aborderons des approches qui, elles, ouvrent des voies tout autres.

LA DOMINATION ÉTATS-UNIENNE COMME « SEULE ALTERNATIVE »
Parmi les personnalités évoquées, Zbigniew Brzezinski et Georges Soros comptent sans doute parmi les plus déterminantes. Ayant déjà abordé leurs actions politiques[note], nous allons nous limiter à en rappeler l’essentiel (en apportant quelques compléments), avant d’en venir aux idées dont il s’agit.
Zbigniew Brzezinski (1928-2017) fut politologue et professeur à l’université de Columbia. Il conseilla aussi Barack Obama, président lors du déclenchement de la crise ukrainienne, en 2014. Selon Le Figaro, Brzezinski était, en 2014, « toujours très influent auprès de l’administration Obama[note] ».
« La seule alternative [au « leadership mondial des USA »] se résumerait à l’anarchie sur le plan international. »
Z. Brzezinski
Nous avons déjà eu l’occasion de citer des passages de son livre Le grand échiquier (Bayard, 1997). Ajoutons quelques extraits très significatifs. Dans cet ouvrage, l’auteur parle surtout de ce qu’on nomme l’Eurasie, terme désignant l’Asie et l’Europe comme continent unique. On y lit notamment que « quiconque contrôle ce continent, contrôle la planète » (p. 24) et que trois quarts des ressources énergétiques mondiales connues se trouvent en Eurasie (p. 59). Brzezinski va jusqu’à qualifier l’Europe de tête de pont des USA vers l’Eurasie : « Un simple regard sur la carte de l’immense territoire eurasien suffit à comprendre l’importance, pour l’Amérique, de la tête de pont européenne » (p. 104). À cet égard, l’Ukraine joue pour cet auteur un rôle particulièrement important (comme déjà évoqué, il qualifie ce pays de pivot géopolitique, p. 74). Brzezinski qualifie aussi l’OTAN de « support essentiel de l’influence américaine » (p. 78) et de base de « la suprématie globale américaine » (p. 53). Passage essentiel : selon ce politologue, « la seule alternative [au « leadership mondial des USA »] se résumerait à l’anarchie sur le plan international. » (p. 250).
IMPÉRIALISME ET IMPÉRATIF CATÉGORIQUE
Il est très intéressant de constater que dans son livre Power and Principle, Brzezinski fait référence à une idée centrale d’Emmanuel Kant (1724-1804, sans doute le penseur le plus influent de notre époque). Plus précisément, il évoque la morale de l’impératif catégorique. Déplorant un effondrement des valeurs, il exhorte à revenir aux « impératifs moraux », en lesquels il voit la « forme centrale, voire unique de la certitude[note] ». Mais Kant n’était-il pas un philosophe des Lumières et donc de la liberté individuelle ? Cette référence de Brzezinski n’est-elle donc pas clairement une simple instrumentalisation ou récupération malhonnête ? C’est très possible, mais il vaut la peine de se pencher sur les idées de Kant sur la gouvernance. En effet, il ne concevait pas celle-ci comme pouvant se développer par un libre dialogue entre les personnes, mais prônait la construction d’une alliance à partir d’un État puissant, que les autres États rejoindraient petit à petit. Dans son Essai philosophique sur la paix perpétuelle, Kant évoque en effet, pour les États, « le devoir de former une alliance d’une espèce particulière, qu’on pourrait appeler alliance pacifique […] en ce qu’une telle alliance terminerait à jamais toutes les guerres […] si le bonheur voulait qu’un peuple aussi puissant qu’éclairé pût se constituer en République […] il y aurait dès lors un centre pour cette alliance fédérative […] [qui] pourrait ainsi s’étendre insensiblement et indéfiniment. » L’intention humaniste est sans doute manifeste et Kant aurait probablement été tout à fait critique vis-à-vis d’une alliance impérialiste comme l’OTAN ; mais cela n’empêche pas son approche d’être extrêmement discutable, en particulier en lien avec la question de savoir si une puissance étatique peut être vraiment éclairée et pacifique (n’est-ce pas en vain qu’on cherche une telle puissance, que ce soit actuellement ou dans l’histoire ?) En outre, ce genre d’idées peut bien sûr servir à merveille des idéologues comme ceux de l’hégémonisme états-unien. Mais surtout, de telles conceptions révèlent clairement l’opinion que les choses doivent se faire par le « haut » et par la force, plutôt que par la discussion et l’accord de l’ensemble des personnes individuelles, de l’ensemble des sociétés civiles.
Cette approche politique de Kant contredit-elle le reste de ses idées philosophiques ? Rappelons ses conceptions centrales en matière de connaissance d’abord : Kant avait la conviction que la vraie connaissance est impossible[note], impossibilité sur laquelle se construit toute sa fameuse Critique de la raison pure, notamment. Il déclare certes qu’une science est possible, les êtres humains ayant les mêmes facultés de connaissance ; mais il contredit en même temps totalement cette idée, puisque suivant l’ensemble de son approche, cette « science » ne peut au fond avoir aucun rapport avec la réalité en elle-même. Or, la perte de l’espoir de pouvoir comprendre la réalité peut facilement mener au fait de s’en remettre à des autorités, qu’il s’agisse d’institutions ou de principes fixes et uniques, qui s’imposeraient à tous. Une telle imposition peut même apparaître ici comme quelque chose de vital. En effet, l’idée qu’on ne peut trouver aucun fondement pour une vraie connaissance peut aisément mener à la crainte que chacun développe des visions du monde inconciliables avec celles de ses semblables ; et que, par conséquent, la société soit vouée au chaos. D’où l’importance, chez Kant, de ce qu’il nomme l’impératif catégorique, une loi morale faisant taire les inclinations individuelles. Et le fait qu’une telle loi puisse être intériorisée ne la rend pas personnelle pour autant ; en effet, on n’est pas là dans le domaine de la compréhension, du suivi d’une idée grâce à son élaboration par la personne libre, ou grâce à la saisie de cette idée par son esprit indépendant ; on est bien plutôt dans le domaine de la croyance ou de l’inféodation.
Tout cela ressort particulièrement clairement d’une déclaration se trouvant au tout début de La critique de la raison pure, qui montre bien que l’auteur de ce livre ne croit au fond pas à la « science » qu’il dit possible. Même si on la traduit de façon, disons, modérée, cette déclaration est déjà très significative. Cela donne en effet alors quelque chose comme : « J’ai dû mettre de côté le savoir pour faire de la place à la foi. » L’une des traductions classiques est cependant bien plus « radicale » : « J’ai dû abolir le savoir pour faire place à la foi.[note] » Quant au passage suivant, il fait particulièrement bien ressortir que l’impératif dont il s’agit est quelque chose d’extérieur à la personne, et s’imposant à celle-ci, ou que celle-ci s’impose à elle-même : « Devoir ! nom sublime et grand, toi qui ne renfermes rien en toi d’agréable […], mais qui réclames la soumission, qui […] pose simplement une loi qui trouve d’elle-même accès dans l’âme et qui cependant gagne elle-même malgré nous la vénération (sinon toujours l’obéissance), devant laquelle se taisent tous les penchants, quoiqu’ils agissent contre elle en secret.[note] »
Il n’est donc pas étonnant que ce philosophe en arrive à l’idée qu’il s’agit de rechercher le salut en une alliance autour d’un État puissant, d’une gouvernance mondiale capable d’imposer à tous les mêmes règles et la même direction. Certes, l’idée que la connaissance est impossible ne conduit pas forcément à des visions dirigistes ; chez les sophistes, eux aussi sceptiques radicaux, cette idée avait mené plutôt au cosmopolitisme. Mais, comme l’ont dénoncé Socrate et Platon, l’autre versant du sophisme est la démagogie et la conviction que seule la persuasion purement rhétorique peut mener à des « accords » entre les humains. Et là aussi, les discours médiatiques et politiques semblent le plus souvent, eux aussi, motivés par une telle conception. Par ailleurs, le scepticisme n’est pas du tout le seul courant à pouvoir nourrir le cosmopolitisme, comme cela ressort clairement des tendances profondément cosmopolites de la plupart des grands porteurs de l’idéalisme et de la philosophie de la Nature des XVIIIe et XIXe siècles, comme Herder, Goethe et bien d’autres. Autant de chercheurs qui, tout en ayant la conviction de la possibilité de l’esprit humain d’accéder aux essences des choses, étaient passionnés par l’ensemble des peuples et cultures.
KARL POPPER, GEORGES SOROS ET LA « SOCIÉTÉ OUVERTE »
Venons-en au milliardaire Georges Soros (né en 1930). Comme déjà évoqué dans ces colonnes, son Open Society Foundation a été active en Ukraine avant même l’indépendance de ce pays en 1991[note]. Cette fondation est bien connue pour avoir joué un rôle déterminant dans les « révolutions de couleur », mouvements où des protestations populaires existantes ont été utilisées pour déstabiliser des gouvernements déplaisant au pouvoir états-unien[note]. Soros s’est vanté sur CNN que sa fondation « a joué un rôle important dans les événements » qui, en 2014, en Ukraine, ont mené au renversement du gouvernement considéré comme proche de la Russie[note].
Le nom « Open Society » fait directement référence à un livre d’un autre philosophe influent, Karl Popper (1902-1994) : La société ouverte et ses ennemis (Seuil, 1979). On trouve chez Popper aussi une grande estime pour Kant, dont le livre reprend des idées centrales en matière de théorie de la connaissance (pp.74 et ss). Et ces idées semblent avoir nourri, chez Popper, des tendances très proches de celles dont il vient d’être question en rapport avec Brzezinski. En effet, traitant de ce que nécessiterait pour lui une évolution positive, Popper évoque « une société ouverte et le progrès des nouvelles idées d’impérialisme, de cosmopolitisme et d’égalitarisme. » (p.35). Oui, cet auteur met bel et bien sur le même pied ouverture, cosmopolitisme, égalité et… impérialisme. Et comme cela ressort de l’ensemble de son livre, il ne s’agit bien sûr pas de n’importe quel impérialisme, mais bien de celui de l’ouest et de ses « démocraties » dites libérales. Certes, les empires ont en effet promu l’émergence d’une citoyenneté située au-delà des frontières communautaires ; mais cela ne remet bien sûr pas en cause leur logique fondamentalement prédatrice. Et surtout, on retrouve ici, sous une forme particulièrement claire, l’idée de la nécessité d’une gouvernance à grande échelle, donc, à nouveau, la défiance envers la capacité des personnes et des peuples de s’accorder par eux-mêmes.
« Une véritable planification contrôlée par la raison (…), un moyen de communication uniforme, (…) non (…) d’«expression personnelle», pour reprendre un terme cher à tant de nos éducateurs. »
K. Popper
Cette défiance envers la personne individuelle et cette foi en une grande puissance politique ou institutionnelle se retrouve dans d’autres passages très significatifs du même ouvrage, malgré des éléments semblant impliquer une volonté de liberté : pour Popper, « le rationalisme suppose la création d’institutions destinées à protéger la liberté de pensée et de critique […] l’exigence d’une ingénierie sociale pratiquant la méthode du coup par coup appliquée à une rationalisation de la société […], une véritable planification contrôlée par la raison […], un instrument de communication et d’information rationnelles […] non […] d’ «expression personnelle», pour reprendre un terme cher à tant de nos éducateurs. » (p.161). Pour mieux comprendre comment cet auteur en est arrivé à de telles approches, il faut savoir qu’il a écrit ce livre durant la Deuxième Guerre mondiale et la Shoah, et qu’il était originaire d’une famille d’ascendance juive ; une question essentielle pour lui était donc de savoir comment éviter que les sociétés prennent des directions désastreuses comme celles des divers totalitarismes. Force est en tout cas de constater là aussi que, même s’il parle de défense de la liberté de pensée et de critique, il n’a pas cherché du côté du développement de communautés d’esprits libres, mais misait bien plutôt sur les institutions. Et visiblement, des institutions particulièrement énergiques et interventionnistes, comme l’indiquent les évocations d’ingénierie sociale, de planification, d’uniformité en matière de communication. Quant à sa qualification méprisante de l’expression personnelle, elle rappelle fortement le dénigrement par Kant de ce qui est individuel (« Devoir ! […] toi qui ne renfermes rien en toi d’agréable […], mais qui réclames la soumission », etc.).
Cette défiance envers l’individuel et l’esprit libre se manifeste également dans la très forte hostilité de Popper à l’égard de l’idéalisme des XVIIIe et XIXe siècles, courant au centre duquel se trouve précisément l’esprit libre (malgré, certes, des tendances allant dans d’autres directions, notamment au niveau de certaines idées sur l’État). L’ensemble du second volume de La société ouverte et ses ennemis est une attaque violente contre ce courant (et surtout contre l’un de ses porteurs principaux, Hegel) ; courant que Popper présente comme glorifiant une subjectivité enfermée en elle-même, alors que tout l’effort de ces idéalistes était justement de trouver l’universel au travers des efforts du soi individuel pour s’élever.
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Tout cela devrait donc sans doute nous conduire à nous interroger sur des idées qui, comme évoqué, ont une influence déterminante sur nos cultures et sociétés. Influence qui semble pleinement se retrouver, p. ex., chez des gens comme ceux qui ont construit l’Union européenne, notamment Jean Monnet. Au niveau du discours en tout cas, celui-ci partageait tout à fait la méfiance envers l’individu et la croyance que les institutions seraient supérieures à celui-ci. Il écrivit en effet dans ses mémoires : « Une certaine force morale doit s’imposer à tous : c’est celle des règles que sécrètent les institutions communes supérieures aux individus[note] ».
Dans le même sens, tout cela devrait aussi susciter plus d’intérêt pour les penseurs qui ont cherché d’autres voies, et notamment à mettre en valeur la capacité de l’être humain à se développer en esprit libre et apte à se guider lui-même, comme l’ont tenté notamment les idéalistes et philosophes de la Nature évoqués, dont nous parlerons dans la seconde partie. L’un d’eux, Schelling, a su parler de la vraie liberté d’une manière particulièrement belle, qui sonne tout autrement que les citations qui précèdent : « …l’esprit […] aime la liberté ; tout ce qui est conventionnel l’étouffe. […] Il aime vagabonder à travers les forêts, les monts et les vallons, allaité au seul sein de la nature. Il n’est pas comme un fleuve régulier, endigué, qui ne traverse que des rives et pays qu’on lui a assignés ; il est comme l’eau souterraine, dont nul n’a sondé les voies secrètes, et qui pourtant pénètre tout, vivifie ce qu’elle veut et, claire et libre, surgit où elle veut[note] ».
Daniel Zink


