Plaidoyer pour un changement de regard sur la protection de la biodiversité
Avec l’avènement de la société techno-industrielle, la plupart des citadins que nous sommes avons perdu le contact direct avec les millions d’espèces de plantes et d’animaux avec lesquels nous partageons la planète. Victimes de l’ignorance et de biais cognitifs, nous en avons le plus souvent une vision limitée, déformée, et en fin de compte dangereuse pour la survie même de notre propre espèce. Notre société utilitariste a pris l’habitude de classer plantes et animaux dans deux grandes catégories fourre-tout: d’un côté, les « utiles », de l’autre les « inutiles », voire les « nuisibles ». Il est urgent de prendre conscience du caractère mortifère de cette logique binaire, laquelle est hélas beaucoup plus répandue qu’on ne le croit, y compris lorsque l’on pense bien faire pour l’environnement.
L’étude des pollinisateurs constitue une bonne entrée en matière pour mieux appréhender les interactions multiples entre les espèces et la nécessité de préserver la biodiversité, de façon systémique.
APIS MELLIFERA, L’ABEILLE SUPERSTAR
Depuis quelques années, impressionnés par la formule d’Einstein selon laquelle, « si les abeilles venaient à disparaître, l’humanité n’aurait plus que 4 ans devant elle », nombreux se réjouissent de l’installation de ruches sur les toits des immeubles de nos grandes villes. Fort bien, mais de quelle abeille assurons-nous ainsi la protection et faisons-nous la promotion ? Il s’agit de l’Apis mellifera laquelle, comme le nom l’indique, produit du miel. Il s’agit en réalité d’une abeille domestique qui, tout comme les vaches laitières, a été sélectionnée par l’homme pour ses qualités productives, c’est-à-dire son « utilité ». Tout comme pour les bovins, l’homme est intervenu et intervient encore à un haut degré afin d’en obtenir les meilleurs « résultats ». C’est ainsi que, comme les techno-fermiers le font pour nos génisses bleu blanc belge, des apiculteurs industriels procèdent à l’insémination artificielle des reines. Pourtant, alors que toute l’attention est portée à cette abeille d’élevage, il convient de se rappeler que celle-ci coexiste avec de nombreuses autres espèces sauvages – pas moins de 400 pour la seule Belgique – lesquelles, moins connues, voire ignorées, ne sont pas promues et encore moins protégées[note]. Du point de vue de l’écosystème global, il s’agit là d’une grave erreur. D’abord, parce que Apis mellifera n’est pas représentative de la richesse de la diversité des dites « abeilles » (l’ordre des hyménoptères), pour lesquelles on recense environ 10 % d’espèces sociales (dont elle fait partie) contre 90 % de solitaires. Ensuite, au niveau des plantes butinées, elles font partie des espèces généralistes (environ 54 % en Belgique), – c’est-à-dire qu’elles peuvent faire leur miel de toutes les fleurs –, alors que ses cousines méconnues peuvent occuper des niches écologiques beaucoup plus ciblées, voire réduites parfois à une seule espèce végétale (30 % des hyménoptères en Belgique sont considérés comme « espèces spécialistes »). Ainsi, sélectionner et promouvoir une seule espèce d’abeille au détriment des autres crée de sérieux déséquilibres, non seulement au sein de la famille des hyménoptères, mais aussi pour la productivité agricole dans son ensemble. C’est qu’au fil de l’évolution, les pollinisateurs ont développé une morphologie qui leur est propre pour accéder à la nourriture (exemple : abeilles à longue langue versus à langue courte). Ce qui fait qu’ils complètent le rôle de l’abeille domestique dans la pollinisation. Autrement dit, sans eux, il y aurait stagnation de la productivité agricole, indépendamment des abeilles domestiques mises sur le marché, en raison de la morphologie de celles-ci.

UN POT DE MIEL, 30 RUCHES OU 20.000 ABEILLES ?
On estime ainsi que, dans une grande ville, pour permettre aux abeilles sauvages de ne pas trop souffrir de la concurrence de leurs cousines domestiques, le point d’équilibre tourne autour de trois ruches par kilomètre carré. Or, à Paris, suite à une politique « verte », on compte d’ores et déjà 30 ruches par km2. Ainsi, en s’efforçant de « défendre les abeilles » en multipliant de manière exclusive et inconsidérée les ruches de mellifera, on accentue la crise justement dénoncée par Einstein. Car lorsque ce dernier parle des abeilles, il faut bien garder à l’esprit qu’au-delà de notre chère mellifera, il existe 20.000 autres espèces d’abeilles de par le monde, et que toutes participent à l’équilibre délicat de notre biosphère. Il en va de même pour tous les autres insectes. Par exemple, le bourdon est bêtement déconsidéré, car, certes, il ne produit pas de miel, mais il n’en joue pas moins un rôle essentiel de pollinisateur : sans lui, nous n’aurions par exemple ni tomates ni aubergines !
En réalité, on a mal compris Charles Darwin, dont on ne retient le plus souvent que son analyse du processus de sélection et de la loi du plus fort : manger ou être mangé. Or, Darwin a démontré, notamment dans son dernier ouvrage de 1881 consacré à l’étude des vers de terre et à leur action sur la formation des sols, qu’outre la loi de la concurrence, il existe une autre loi, complémentaire et non moins importante, qui régit les relations entre les animaux d’une part, entre le règne animal et le règne végétal, voire minéral d’autre part : il s’agit de la loi de la coopération, qui structure une multitude d’interactions « gagnant-gagnant » entre les espèces. Fondé sur la concurrence et la compétitivité, notre modèle économique et social a projeté sa propre grille de lecture sur la nature, qu’il s’agit d’exploiter plus que de comprendre et de respecter. Tout comme pour l’être humain, une telle vision est réductrice et en fin de compte mortifère.
L’« ABOMINABLE MYSTÈRE » AU CŒUR DU VIVANT
Relisons donc le grand livre de la nature au travers du double prisme de la concurrence et de la coopération. L’étude des agents pollinisateurs nous offre à cet égard une porte d’entrée merveilleuse. Depuis l’apparition des premiers végétaux sur Terre, le génie végétal a consisté à élaborer des formes de vie de plus en plus élaborées, dont le stade ultime fut l’invention des plantes à fleurs (les angiospermes).
À l’échelle du temps géologique, les plantes à fleurs sont relativement récentes : elles sont apparues à la fin de l’ère secondaire, durant le crétacé (qui s’étend de –145 à –65 millions d’années). Progressivement, leur sexualité s’est sophistiquée. Elles peuvent être soit dioïques (la séparation des individus en pied mâle et femelle), monoïques (les fleurs mâles et femelles sont sur un même pied, mais séparées l’une de l’autre) ou hermaphrodites (les deux sexes se retrouvent sur la même fleur). Au fil du temps, c’est la promiscuité des sexes qui est devenue la règle. C’est un réel avantage pour la plante. Car pour les plantes dioïques (c’est le cas de l’if ou du saule par exemple), les pieds mâles perdent toute leur utilité dès la fécondation accomplie. Elles sont considérées comme plus archaïques, car elles représentent un grand gâchis de matière première, d’énergie et d’espace. De la même façon, la pollinisation par le vent (anémophilie) est considérée comme plus primitive, car plus aléatoire. Du coup, pour optimiser ses chances de reproduction, un arbre tel que le bouleau a développé une stratégie de production astronomique de pollen. Le résultat est probant, mais au prix d’une perte d’énergie considérable. Tout change avec la révolution enclenchée il y a environ 130 millions d’années, où les plantes se sont mises à collaborer avec le règne animal (le plus souvent des insectes) pour assurer leur reproduction. C’est alors que commence la longue histoire de l’adaptation mutuelle des insectes et des fleurs, avec le déploiement de part et d’autre d’une multitude de stratégies toutes plus astucieuses les unes que les autres pour se reproduire tout en économisant leur énergie. Dans le cadre de cette révolution, des arbres dioïques, comme les saules marsault, vont confier leur destin non pas aux seuls caprices d’Éole, mais aussi à des insectes spécialisés, qu’ils nourrissent en échange de l’aide qu’ils lui apportent pour se reproduire.
En bref, on assiste alors à une véritable explosion du nombre des espèces et à la formation de couples végétal/animal fondés le plus souvent sur la coopération entre des plantes à fleurs et leurs agents pollinisateurs. Darwin dépeint ce bouleversement complet d’un écosystème qui se diversifie tous azimuts comme un « abominable mystère » dont l’incroyable richesse ne cesse de l’émerveiller. C’est cette explosion des formes et des stratégies du vivant qui dessine les contours de la planète dans laquelle nous évoluons aujourd’hui.
ORCHIDÉES ET PAPILLONS
La coopération entre espèces apparaît au cœur de l’évolution. Un bel exemple nous est offert par les orchidées, lesquelles développent des formes surprenantes pour attirer leur insecte pollinisateur. Les ophrys, par exemple, ont fait du mimétisme avec l’insecte leur marque de fabrique. On parle ainsi de l’ophrys abeille, ophrys mouche, ophrys bourdon, etc. Ces orchidées émettent des odeurs semblables aux phéromones sexuelles des femelles de l’insecte correspondant. Les mâles tombent dans le piège et tentent de s’accoupler avec la fleur, récupérant involontairement le pollen de l’Ophrys au cours de leur gesticulation. De même, de nombreux papillons sont ultraspécialisés au point de porter le nom de la plante-hôte a laquelle ils sont associés. On parle ainsi de l’azuré du serpolet ou pour les papillons blancs de nos campagnes, de la piéride du chou, de la rave ou de l’aubépine. Or, en raison de cette co-dépendance, une espèce de papillons sur trois est en très forte diminution et parfois même en voie d’extinction, car ils n’arrivent plus à trouver leurs plantes, qui disparaissent de nos campagnes standardisées. C’est notamment le cas du magnifique Citron, si répandu il y a encore quelques décennies. Pour son malheur, il est inféodé à deux arbustes indigènes sans intérêt (économique) pour les sylviculteurs. Du coup, faute de bourdaine ou de nerprun, plante-hôte de la chenille, il est désormais nettement plus rare de le voir voleter au printemps.
LA LEÇON DES QUATRE VAUTOURS : CHACUN A SA PLACE, À CHACUN SON RÔLE
Dans le système coopératif de la nature, chacun a sa place, chacun a son rôle. C’est ainsi que quatre espèces différentes de vautours présentes en France peuvent vivre en parfaite cohabitation, se délecter des mêmes cadavres sans pratiquement jamais se faire concurrence, en se spécialisant dans une partie de la charogne : tandis que le premier (le vautour moine) s’attaque au cuir de l’animal ou autres parties coriaces, le second (le vautour fauve) se charge des tissus mous (viscères, etc.), un troisième (le vautour percnoptère) se contente des yeux et des débris de viande. Après s’être nourris des derniers téguments, ils laissent enfin la place au Gypaète barbu qui vient achever le travail en mangeant les os. Une telle spécialisation garantit de la nourriture pour chacun et contribue à éviter la transmission de maladies épidémiques.
Ce même processus de spécialisation explique l’évolution morphologique des insectes : tandis que la longue trompe des papillons leur permettra de polliniser des plantes telles que le chèvrefeuille, les mouches se porteront vers les plantes accessibles à leurs trompes plus courtes. C’est bien cette diversification incroyable des espèces végétales et des pollinisateurs qui offre le maximum de chances à la reproduction et à l’évolution du vivant. Au sein de cet « abominable mystère » qui enchanta Darwin, chaque espèce a sa niche. Lorsque l’on intervient pour aider les pollinisateurs, il est donc indispensable de ne pas se contenter d’une approche en silos, mais d’adopter une vision holistique afin de perturber le moins possible la dynamique des interactions.
Dans la nature, tout est lié, et chaque espèce a son rôle dans la chaîne trophique : s’il y a moins de papillons, d’abeilles sauvages, etc., donc moins d’insectes, il y aura donc moins d’oiseaux, mais aussi moins de fruits et de légumes naturels, car moins d’agents pollinisateurs. En brisant un élément de la chaîne, le cercle vertueux risque de se disloquer et de se transformer en un cercle vicieux.
Pour approfondir le cas emblématique des abeilles mellifères, il convient aussi de penser à leur environnement, mais en nous méfiant de notre biais utilitariste, car, là encore, l’apiculteur productiviste a tendance à promouvoir des espèces considérées d’« intérêt apicole » au détriment d’autres. Or, veiller à la présence de prairies fleuries et éviter leur fauchage précoce est certes louable, mais insuffisant. En effet, les abeilles ont besoin de sources d’alimentation toute l’année, et fournir aux ruches du sucre raffiné à titre d’ersatz en hiver constitue un pis-aller aux ressources propres à la nature. Mieux vaudrait par exemple, s’assurer de la présence de sources de nourriture variées en fonction des cycles saisonniers. D’où l’intérêt, par exemple, des noisetiers, qui sont parmi les premiers arbres à fleurir, dès le mois de février, ou encore du lierre, qui « clôture » la saison en fleurissant en automne, sans compter que celui-ci fait partie des meilleures sources de propolis, fabriqué par les abeilles (à partir de résine récoltée sur les bourgeons) pour construire, réparer ou assainir la ruche.
HÉRISSONS ET LIMACES, FOURMIS ET PUCERONS
Quant aux mouches tant décriées, elles prennent elles aussi toute leur part à la pollinisation. Ne craignons pas même de réhabiliter ces « sales bêtes » de mouches à merde qui, comme les vautours, et à leur propre échelle, jouent un rôle indispensable d’éboueur de la nature.
En décrétant que telle ou telle espèce est intrinsèquement nuisible, l’homme raisonne à rebours de la logique coopérative qui est au cœur de la symphonie du vivant. La prolifération de telle ou telle espèce est avant tout le signe d’un déséquilibre, le plus souvent créé par l’homme, lequel, en s’efforçant de détruire le symptôme, ne fait que créer d’autres déséquilibres et, en fin de compte, un appauvrissement général. Si l’auteur de ces lignes peste contre les limaces qui pullulent dans son jardin, elle est bien consciente que c’est avant tout parce que leur prédateur principal se porte très mal. En effet, les hérissons meurent empoisonnés en ingurgitant des limaces bourrées des pesticides répandus par l’homme.
Il est de même idiot de décréter la chasse à tout va aux pucerons dévoreurs de plantes comestibles, car ils servent eux-mêmes de nourriture aux coccinelles et aux fourmis. Ces dernières les élèvent en cheptels pour leur miellat – c’est-à-dire leurs excréments –, lequel rentre pour 60 % dans leur alimentation. Ce même miellat est aussi utilisé par les abeilles, qui le transforment en un miel de miellat – par opposition au miel de nectar, fruit du butinage –, luimême très apprécié pour ses vertus curatives.
RETROUVONS NOTRE CAPACITÉ D’ÉMERVEILLEMENT
En réalité, lorsque l’on abandonne un instant notre vision anthropocentrique étriquée pour chausser des lunettes de naturaliste, tout devient matière à émerveillement. Ainsi du syrphe, cette mouche déguisée en guêpe pour éloigner ses prédateurs et qui ne compte pas moins de 350 espèces en Belgique, est un virtuose. Outre son rôle de pollinisateur fort appréciable, le syrphe ceinturé, par exemple, très commun dans nos jardins, est capable de parcourir 100 kilomètres en une journée. On ne peut qu’admirer son ingéniosité sans pareille !
Sachant que, selon les estimations officielles de la FAO[note], trois quarts de notre alimentation dépend des pollinisateurs et que terres agricoles et forêts couvrent, respectivement, 47 % et 30 % du territoire européen[note], il est nécessaire et urgent de revoir de fond en comble notre modèle agricole et sylvicole. Au-delà de l’intérêt que peut représenter telle ou telle espèce à court terme, c’est-à-dire à courte vue d’homme, il convient de veiller à respecter l’ensemble des espèces dans leur diversité. D’où la nécessité de renoncer à tout type de monoculture et de pratiquer au contraire une politique de polyculture extensive, de restauration de prairies maigres, etc. favorables à la diversification de la faune et de la flore, laquelle est absolument nécessaire pour conserver un milieu naturel équilibré. Dans ce cadre, plutôt que les plantes horticoles – comme le pélargonium, le narcisse ou la tulipe –, que l’homme a créées pour leurs qualités esthétiques, il est aussi important d’accorder la priorité aux plantes indigènes, car celles-ci s’insèrent de manière optimale au sein d’une chaîne trophique qui a pris des millions d’années pour se développer et dont l’appauvrissement rapide menace d’extinction des millions d’espèces. Y compris l’espèce humaine.
S. Kimo, basé sur les promenades naturalistes d’Inès Trépant* et avec sa relecture attentive.
* Inès Trépant est auteure de Biodiversité : Quand les politiques européennes menacent le Vivant, Éditions Yves Michel, 2017. Elle organise régulièrement des promenades naturalistes à Bruxelles et ses environs dans le cadre du Cercle des guides nature du Brabant (CNB).


