ll faut donner au développement personnel sa juste place : celle d’un symptôme. Soit quelque chose qui n’arrive pas seul et qui coïncide avec d’autres phénomènes apparaissant et s’affermissant depuis plusieurs décennies maintenant. Nouvelle mouture du capitalisme pour le moins, mutation anthropologique peut-être, reconfiguration de l’individu à coup sûr, dans laquelle le développement personnel joue gaiement sa partition.
Du développement personnel (appelé DP à partir d’ici) on retiendra la définition suivante : ensemble de pratiques visant à la connaissance et à l’optimisation de soi, de son rapport aux autres et au monde ainsi qu’à la recherche de sens. Quoique large et assurément imparfaite, elle a pour intérêt de ne rien exclure du champ de cette galaxie. Trois éléments cependant sur lesquels s’attarder. Tout d’abord la conception d’un « Moi » sur laquelle s’appuie le DP, à savoir celle d’un individu entravé dans ses potentialités et qu’il s’agit d’aider à dépasser ses blocages. Correctement guidé, armé de toute sa volonté, ce Moi-là saura triompher des obstacles et retourner la situation à son avantage, faire de ses faiblesses une force, transformer un échec en tremplin, bref faire de tout une opportunité selon l’aphorisme nietzschéen répété ad nauseam « Ce qui ne me tue pas me rend plus fort ». Foin de l’inconscient, des failles de chacun, des conditions économiques et sociales, ce Moi éclairé par de bonnes âmes devient transparent à lui-même. Ce qui veut dire, ensuite, qu’il est conçu par le DP dans un rapport d’extériorité à la société, domaine présenté comme celui des masques et faux-semblants, à l’opposé de son exaltation d’une « authenticité » qu’il serait bien en peine de définir. Enfin, le DP opère suivant deux directions, l’une interne, nous l’avons vu, l’autre externe, en visant à se « reconnecter » à la nature, à l’univers conçu comme un flux d’énergie auquel il s’agit d’accéder sans médiation.
Répondant aux critiques qui lui ont été adressées, notamment celle de conduire à une forme d’individualisme outrancier et à un repli apolitique, le DP argue tout au contraire qu’il promeut une nouvelle forme de lien social. En effet, selon le mot d’ordre NewAge, l’une des sources du DP, pour changer le monde il faut commencer par se changer soi-même. Autrement dit, la pratique du DP permettrait à chacun de devenir une meilleure version de soi-même et, de proche en proche, chacun travaillant sur soi, les petits bonheurs individuels s’additionneront, pour parvenir à un bonheur collectif. Ce modèle c’est celui de l’utilitarisme de Jeremy Bentham et du contrat que chaque membre de la société conclut avec son semblable selon un calcul rationnel des coûts et bénéfices. Cette forme de pensée magique d’un bonheur (le même pour tous?) se répandant à travers le corps social est d’une naïveté désolante. Qui plus est, elle considère les citoyens comme autant de monades auxquelles on accèdera si et seulement si chacun a pu au préalable réussir à atteindre son propre bonheur. L’autre, qui doit être conforme aux attentes, ne vient qu’après, à l’opposé de l’intersubjectivité constitutive pour chacun dès l’origine.
Caractéristique à ajouter à la définition liminaire, l’extrême fluidité du DP qui attire et intègre tout ce qui peut relancer l’intérêt qu’il suscite: TCC, PNL, reiki, hikigai, ho’oponopono, méditation… La liste est potentiellement infinie, chaque nouvelle tendance relançant une mode et une floraison de parutions vite oubliées. Notons que ces tendances peuvent venir du monde entier, à l’exemple du yoga ou de la méditation bouddhiste, mais qu’elles ont été préalablement aseptisées, laïcisées afin de convenir à un public occidental. Cette forme de réappropriation culturelle est le signe d’un syncrétisme dont nous reparlerons plus bas.

Toujours en quête de nouveaux contenus, le DP bénéficie d’une sorte d’air du temps dont il renouvelle l’oxygène par le biais de ses multiples supports : livres, conférences, podcast, blogs… Mais si l’on insiste avec raison sur les canons physiques vantés par la société marchande, notamment par le biais de la mode ou de la publicité, et sur les contraintes qu’ils imposent, les canons psychologiques ou comportementaux ne sont pas moins pressants. Que promeut le DP ? D’être volontaire, bienveillant, positif, résilient… valeurs qui ont rapidement trouvé à s’appliquer ailleurs que dans la vie privée. Dès 2004, Valérie Brunel avait démontré que DP et management marchaient main dans la main[note]. À la différence de l’organisation taylorienne et de son organisation verticale, le nouveau management énonce une horizontalité de bon aloi (il n’y a plus que des collaborateurs, des managers, voire des leaders), débarrassée des pesanteurs hiérarchiques. Mais il n’est plus question de se contenter d’accomplir les tâches fixées. Ce qui est exigé désormais c’est un investissement total, corps et âme, du salarié. Sa personnalité devient de fait l’élément déterminant, selon qu’elle possède ou pas le fameux savoir-être idoine. Savoir-être qui, lui aussi, est défini de façon impressionniste. Le langage lui-même (la novlangue néolibérale)[note], est euphémisé de telle sorte que l’expression de la colère, de la revendication ou du sentiment d’injustice perd toute portée signifiante. Puisqu’il s’agit de tout gérer, les émotions n’y échappent pas, désamorcées, déconsidérées, déshumanisées qu’elles sont par le prisme de cette nouvelle langue de bois. Les effets bénéfiques de ce management-là se mesurent dans les cabinets des psychologues du travail, unanimes sur la question…
Ainsi le DP, qui prétend aider tout un chacun à être épanoui, postule une uniformité des besoins et des attentes qu’il comblera grâce à une méthode se déclinant en 4 accords, 7 habitudes, 22 protocoles… le chiffrage ayant importance marketing quoique ne reposant sur aucune nécessité. S’abreuvant à toutes les sources, rien ne le stimule autant que de pouvoir s’appuyer sur les avancées scientifiques dans lesquelles il piochera selon ses propres besoins. Auxiliaire de poids, caution assurée, la psychologie positive, apparue au début des années 2000, fait figure de panacée. S’opposant à la psychologie humaniste (Abraham Maslow, Carl Rogers, Viktor Frankl…) la psychologie positive créée par Martin E. P. Seligman et Mihaly Csikszentmihalyi entend se fonder sur une approche scientifique. Le coup de génie étant de se consacrer non à ceux qui souffrent de troubles psychologiques, mais à ceux qui n’en souffrent pas ; de faire en sorte non pas que ceux qui vont mal aillent bien mais que ceux qui vont bien aillent mieux. Ce qui ouvre des horizons infinis puisque, comme chacun sait, on peut toujours faire mieux. La psychologie positive s’est développée à une vitesse étonnante en une petite vingtaine d’années et s’implante désormais à l’Université.
Parmi les productions récentes relevant de cette obédience, un ouvrage se présentant comme un manuel, paru chez un éditeur reconnu, mérite d’être pris en exemple[note]. Psychologie et spiritualité entend, c’est la première phrase du livre, « montrer les liens qui existent entre la psychologie et la spiritualité dans une perspective scientifique ». À insister dès l’abord sur l’aspect scientifique de la démarche on pourrait susciter des doutes dans les esprits pervers. L’avant-propos poursuit en présentant la spiritualité comme souffrant d’une « reconnaissance tardive » en tant qu’objet d’étude. Les sociologues des religions apprécieront, eux qui travaillent sur la notion depuis 40 ans. Mais c’est le propre de la psychologie positive de faire comme si elle défrichait courageusement de nouveaux terrains de recherche (scientifiques comme il se doit), tout comme elle a prétendu reléguer aux oubliettes de l’histoire les théories de la personnalité et leurs avancées l’ayant précédée. Entre audace et outrecuidance il n’y a qu’un pas. La grande affaire étant ici en définitive de bien séparer religion et spiritualité. Sans vouloir déflorer la conclusion dudit manuel (pourtant évidente dès les premières lignes), on résumera le propos ainsi : la religion c’est mal, la spiritualité c’est bien. On retrouve là une influence commune du DP, de la psychologie positive et de la spiritualité contemporaine, c’est-à-dire le New Age.
Comme lui, ils contribuent à faire de la psychologie une affaire purement individuelle résultant d’un « bricolage » très tôt identifié par Claude Lévi-Strauss[note] et qui consiste à assembler les éléments disparates de diverses religions. Ce bricolage est assimilé à la liberté de chacun s’exerçant à l’encontre des Églises instituées qu’on rejette comme étant oppressantes et infantilisantes. De la même façon que pour le DP, mais ce phénomène le précède historiquement, la spiritualité est aujourd’hui un composite de croyances hétéroclites que Françoise Champion qualifie de « nébuleuse mystique-ésotérique ». Se présentant comme humaniste, cette spiritualité entend extraire de toute culture religieuse ce qui lui semble le plus apte à rejoindre un supposé fond commun de croyances. Ce patrimoine de l’humanité, il importe d’en préserver la substantifique moëlle (supérieure donc à toute religion particulière), ici aussi désincarnée car extraite de son milieu d’origine et de ses réseaux de significations, mais ressource de choix pour le sujet occidental de la classe moyenne.
Le terme même de spiritualité, parce qu’il est suffisamment vague, autorise donc bien des usages. Originellement, la spiritualité vient de l’esprit (spiritus) et s’oppose au matériel, comme l’au-delà à l’ici-bas. Il existe donc bien une spiritualité chrétienne, comme bouddhiste ou hindoue. Mais du point de vue dominant aujourd’hui, il importe de ne pas subir de contraintes. En Europe, traditionnellement, qui dit religion dit christianisme, dit dogme, donc une forme d’obéissance. L’obéissance n’est plus de mise, seul compte le bien-être et l’épanouissement personnel, physique, psychologique et spirituel. Dans cette perspective moniste (elle se dit holistique), le corps par exemple est considéré comme vecteur d’accomplissement. À cela s’ajoute, en toute logique, une transcendance intra-mondaine, une recherche d’un ineffable tout aussi peu déterminé. Ce qui s’est produit depuis les années 1960 aux États-Unis avec l’essor de la contreculture fait sentir son onde de choc encore aujourd’hui. Cette « psyritualité » reformule ainsi les questions de croyances dans une « logique existentielle »[note] et égotiste.
DP, spiritualité, néo-management et coaching contribuent ainsi à façonner cet individu néo-libéral jugeant, jaugeant, estimant les ressources qui le conforteront dans son auto-satisfaction et le rendront optimal. Croit-il pour autant ? Pas même. Ses attachements sont ponctuels et ses convictions molles. Ce consommateur se liant par affinités proches sur le marché des croyances est ainsi infidèle à tout, sauf à lui-même.
Thierry Jobard


