L’Occident postmoderne face à la spiritualité
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L’Occident postmoderne face à la spiritualité

ENTRETIEN AVEC ABDENNOUR BIDAR, MARTIN STEFFENS ET
UN MEMBRE ANONYME DE LA GRANDE LOGE DE BELGIQUE


Bernard Legros : Dans les années 1940, André Malraux disait ne pas exclure « la possibilité d’un événement spirituel à l’échelle planétaire » dans le futur. Mais on peut voir aussi le monde actuel — en particulier l’Occident — comme le résultat d’un assèchement spirituel depuis l’avènement du modernisme. Malraux s’était-il trompé ? 

Martin Steffens : Plutôt qu’un assèchement du spirituel, je vois poindre un désinvestissement du charnel. Cet « événement spirituel à l’échelle planétaire » a en effet eu lieu : c’est internet, c’est le cloud, c’est le flux d’images à la fois incessant et évanescent, la brume numérique où disparaît le monde partagé. Notre monde est plus que jamais « spirituel », « méta-physique », au sens où il croit se situer au-delà (« méta ») de notre condition physique, incarnée. On ne cesse aujourd’hui de parler de la dématérialisation (des données, des marchés publics…). De même, pendant les confinements, nous avons cru que l’image de nos proches pouvait se substituer à leur présence concrète. Dernier exemple : pour toute une partie de la jeunesse, celle qui fut enfermée entre quatre murs pendant que la génération de leurs aînés se félicitait, pour son propre compte, de la gestion de la crise sanitaire, l’enjeu n’est plus de savoir comment et en quel sens transformer le monde, mais ce qu’elle va faire de cette matière première qu’est leur corps – lequel devrait, tel un avatar dans un jeu-vidéo, ne rien imposer. Je ne dirais donc pas que ce monde est en perte de spiritualité, mais qu’il réalise à sa manière ce qu’il croit être un progrès spirituel et qui n’est en réalité qu’un refus de notre inscription charnelle dans le réel. Aussi bien votre formulation est-elle la bonne : un assèchement du spirituel, un spirituel sans sève, sans corps. Un spirituel abstrait, sans histoire ni pratique religieuse, sans cet imbécile qui chante faux à côté de moi mais qui, pourtant, est mon frère… 

Abdennour Bidar : Je dirais plutôt que Malraux finira par avoir raison, mais qu’en attendant cet « événement » d’un redressement spirituel de l’humanité, ou d’une apocalypse au sens premier d’un dévoilement, notre humanité va devoir d’abord boire le calice jusqu’à la lie, descendre encore jusqu’au plus bas de cet « assèchement », qui ne concerne plus seulement l’Occident mais tout le monde humain. À cet égard, le récit dominant sur lequel nous vivons toujours malgré ses innombrables démentis, d’un progrès de la civilisation, est une illusion née de ce que nous ne savons même plus ce qui fait la grandeur de l’homme : nous parlons de progrès matériels, scientifiques et technologiques, alors que tout cela ne fait de nous que des titans sans sagesse, de vrais-faux dieux égarés par leur puissance sans maîtrise, tandis qu’un véritable progrès serait un progrès de conscience à la mesure de tous ces nouveaux pouvoirs. Donc oui, « assèchement spirituel » au sens où a disparu l’ancienne conscience de soi de l’être humain comme un être appelé à développer une conscience transcendante, réellement divine. Nous avons perdu le sens et les voies de cette transcendance intérieure, la part céleste de nous-mêmes, et dès lors nous nous sommes rabougris, comme s’il était le tout de notre condition humaine, à ce petit ego égoïste, conditionné, prisonnier de toute une série d’illusions qu’il prend pour autant d’idéaux et de valeurs. 

M. B. : Tout d’abord, précisons que je parle en mon nom propre, et la spiritualité dont je fais état est très personnelle. Car la Maçonnerie est un outil qui nous permet de travailler sur nousmêmes. Il n’y a pas de consensus, de pensée, de valeurs… qui soient maçonniques. Mais qu’est-ce donc que ma spiritualité ? Notre perception du monde provient de notre activité cérébrale en fonction des informations qui nous parviennent de nos sens limités en nombres et en performances…. Donc essayer de lire le monde au-delà de ses apparences est une démarche spirituelle. Nos outils sont le Compas, soit l’ouverture d’esprit, couplé à la rigueur de l’Équerre pour connaître ce qui est inconnaissable, littéralement « le Secret ». On a cru que les sciences allaient apporter toutes les réponses. Mais plus elles avancent et plus elles nous renvoient à notre incapacité de comprendre rationnellement des questions spirituelles. Je me pose souvent la question de savoir quel était le niveau spirituel de nos anciens. J’ai travaillé sur la Bible et me suis rendu compte qu’il était question de notre fonctionnement intellectuel. 

À savoir que Dieu peut être associé selon moi, par exemple, à notre activité cérébrale. Ça en a révolutionné ma lecture. Et puis, je me suis rendu compte que Dieu, dans la fresque de MichelAnge « La création d’Adam », était représenté en mouvement dans un cerveau et qu’il suffisait qu’Adam (notre part matérielle), oisif, fasse l’effort de tendre le doigt pour être en relation avec cette activité cérébrale. Ce qui me laisse penser que même à la Renaissance la Bible était abordée de façon bien plus allégorique que je ne l’aurais cru. Il est donc difficile d’évaluer la spiritualité d’une personne ou d’une époque. La fréquentation des lieux de culte ne veut rien dire. Mon intuition me dit que la spiritualité a diminué depuis la Renaissance, mais a augmenté à nouveau depuis le début du XXe siècle. 

Quelle(s) forme(s) de spiritualité postmoderne (éventuellement dévoyée(s)) identifiez-vous ? 

A. B. : On parle beaucoup aujourd’hui du retour du spirituel, à propos de l’explosion de tout un ensemble de « nouvelles spiritualités » du bien-être, de la pleine conscience, de la reconnexion avec le vivant. Cela préfigure-t-il un authentique retour du spirituel, de la capacité de nos vies à se transcender vers un niveau de conscience plus élevé ? Niveau de conscience qui sera à la mesure de notre nouvelle démesure, à la hauteur de la puissance prodigieuse et folle de notre science, de nos technologies, de notre impact sur la nature ? Nous ne reviendrons pas en arrière, contrairement à ce que prône la décroissance, ni à une place plus modeste au sein du vivant. C’est trop tard. Nous n’avons plus d’autre choix que d’assumer notre formidable croissance, d’être devenus des géants ou titans, et de tout faire pour que cela ne continue pas à faire de nous des monstres destructeurs. Voilà de quel côté nous attend aujourd’hui l’effort spirituel : non pas du côté d’un simple bien-être ni d’une pleine conscience de l’ego mais du côté d’une capacité à transcender cet ego devenu inadapté, dépassé par les événements, afin que notre degré de conscience soit égalisé à notre nouveau stade de puissance d’agir. Mais quel prodigieux saut de conscience pour l’égaler à notre saut de puissance technologique, si l’on veut que celui-ci ne nous extermine pas, à coup de transhumanisme, d’intelligence artificielle, d’empoisonnement chimique de notre environnement et de nos corps ! 

M. B. : La spiritualité est intemporelle. Je pense que toutes les spiritualités ont été dévoyées. Dans chaque religion, il y a d’une part la croyance dogmatique et de l’autre une lecture allégorique qui nourrit la recherche spirituelle. Selon moi, la Maçonnerie ne fait pas exception. 

En réfléchissant à votre question, il m’est venu un flash. Je peux percevoir la science comme dogmatique quand elle nous impose notre façon de vivre. Je la distingue de la science « spirituelle » qui nous renvoie à notre impossibilité d’appréhender le monde. 

M. S. : Une nouvelle figure de Dieu domine désormais l’humanité. Elle rassemble deux traits qu’on trouvait dans d’autres figures théologiques. Premièrement, comme le Dieu des philosophes, comme le Dieu de Platon, de Galilée et de Leibniz, c’est un Dieu mathématicien. Nos experts sont aujourd’hui les prêtres de cette religion qu’Alain Supiot a nommée « la gouvernance par les nombres ». Second trait de cette nouvelle alliance : la divinité numérique sera un « Dieu jaloux ». Dans l’Ancien Testament, cette jalousie est toute proche de la possessivité. Avec le christianisme, elle s’entendra comme amour : l’accent sera davantage mis sur la libéralité de Dieu, sur son tact et sa générosité, lui qui laisse exister hors de lui ses créatures et veut se lier librement à elles. La Modernité tardive a donc engendré un Dieu bizarre, mathématicien et jaloux, à la fois impersonnel et possessif. Voyez le régime de surveillance sous lequel nous vivons depuis le covid, voyez ce que prépare la gestion mathématique de la crise énergétique. On rencontre, dans un même processus de contrôle social, la froideur du chiffre et la douceur inquiétante d’une parole bienveillante, inclusive, moralisatrice. C’est le mariage du robot et de la maîtresse d’école. Morale et calcul se donnent ici la main pour haïr tout ce qu’il reste en l’homme de non gouvernable. L’ancien Dieu, le Dieu juif et chrétien, disait à la prostituée, à la femme adultère, aux marins rencontrés : « Va, et ne pèche plus. » Le nouveau dieu dit, avec la voix mielleuse et synthétique des annonces pré-enregistrées : « Jouissez dans la prévoyance. Connaissez-vous votre empreinte carbone ? » L’ancien Dieu disait : « Croissez et multipliez-vous. » Il avait un divin défaut : il ne savait pas compter. Le roi David se repent d’avoir recensé son peuple (2 S, 24, 10) car Dieu préfère le nom au nombre. De même Jésus, à la question de savoir combien de fois il faut pardonner, répond : « Soixante-dix-sept fois sept fois ». Ce n’est pas un exercice de calcul mental, mais une manière de dire : « arrêtez de compter ». Éloge de ceux qui ne savent pas compter : voyez le fils « prodigue », accueilli à bras ouverts par le Père. Ou Marie-Madeleine, pardonnée parce qu’elle a « beaucoup aimé ». Il y a aussi ces ouvriers de la dernière heure, payés autant que ceux de la première heure… 

L’événement politico-sanitaire covidien a-t-il été l’occasion d’un retour du besoin de spiritualité dans une partie de la population plus importante qu’auparavant ? 

M. B. : Les questions existentielles nous ramènent à la spiritualité. Le covid nous questionne sur le sens de la vie, la mort, le bien et le mal… toutes questions éminemment spirituelles. Pour faire lien avec la réponse précédente, je voyais dans les médias les nouveaux gourous de l’Église scientifique, de la mondialisation et du profit. Poser des questions, présenter d’autres écrits ou émettre des réflexions personnelles, était hérétique. On a vu l’Inquisition, les bûchers, les autodafés… et ça ne se limite pas au covid. À en juger par le succès de votre journal, j’ai l’impression que nous sommes de plus en plus nombreux à nous rendre compte que l’image qu’on nous donne à voir du monde matériel (social, politique, scientifique…) est tronquée et nous pousse à chercher la vérité ailleurs. Le covid nous a plongés dans des tas de mensonges tellement grossiers qu’il faut espérer que cette vigilance restera de mise pour d’autres sujets. De la recherche d’une vérité matérielle à la Vérité spirituelle (qui nous sommes, la Vérité au-delà de nos perceptions, le sens de la vie, la mort…), il n’y a qu’un pas. Encore faut-il saisir l’occasion. Il est tellement plus facile de croire que de chercher ! 

M. S. : D’avoir été privés de ce bien « non-essentiel » qu’est la relation permettra peut-être à certains de voir que, non seulement la relation est le plus grand des biens, mais que, réciproquement, le Bien plus grand, Dieu, est en son cœur relation. La foi chrétienne en la Trinité a ceci de décisif qu’elle met la relation aucœurdeDieu:iln’yapaslePèresansleFils,iln’yapas l’un ou l’autre sans la relation d’amour, l’Esprit-Saint, qui les lie. 

A. B. : Oui, sans doute que le fait d’être confiné a permis à certains un inédit retour sur soi, forcé mais salutaire. N’oublions pas toutefois la gravité du fait nu, qui est encore une manifestation du piège de la monstruosité où nous sommes tombés : l’événement du confinement comme enfermement pur et simple de la population mondiale. La prison pour tous à l’échelle planétaire, la planète devenue prison, au motif d’une sécurité sanitaire qui a balayé d’un coup tous les principes démocratiques les plus élémentaires, de liberté de circulation, de droit à disposer de soi-même. Une nouvelle fois, nous avons été rattrapés par notre déficit radical de sagesse : en voulant protéger la santé, on n’a réussi qu’à déshumaniser encore un peu plus le monde humain. Voilà ce qui pourrait, malgré tout, faire de cet événement l’opportunité d’un sursaut : la prise de conscience que nous ne pourrons répondre aux défis et aux catastrophes… qu’en provoquant d’autres catastrophes plus graves, et ce aussi longtemps que nous ne nous serons pas donné les moyens d’une mutation de conscience suffisante pour échapper enfin à cette fatalité qui nous poursuit depuis le début de l’ère moderne : on veut bien faire, on croit bien faire mais comme on n’a que le niveau de conscience de l’ego de base, on fait le pire avec l’intention du meilleur. 

Spiritualité d’une part, politique et démocratie de l’autre, sontelles des choses compatibles ? Peuvent-elles ou doivent-elles s’entre-féconder ? Dans quelles limites ? 

M. B. : Je pense qu’elles s’entre-fécondent forcément. Se poser des questions sur la politique (comment gérer au mieux une société ?) et sur la démocratie (qui est le plus apte à prendre des décisions communes ?), c’est aussi, peut-être, se poser la question spirituelle du bien et du mal. Comment n’y aurait-il pas une porosité entre les deux ? Ceci dit, les instances politiques ne font plus de politique. Elles font davantage de la gestion de carrière ou de portefeuille dépourvue du moindre idéal, de la moindre alternative sociétale. Quant à la démocratie, elle n’a jamais existé et encore moins aujourd’hui qu’hier. Ce sont des concepts qui demandent d’être réévalués en permanence. On l’oublie souvent ! 

A. B. : Oui, à la condition que ni la spiritualité ni la politique ni la démocratie ne produisent des idoles, c’est-à-dire un sacré devenu totalitaire parce qu’on a fait de tel dieu, de telle valeur, un absolu intouchable, une vérité supérieure et suprême. Voilà encore une pulsion de notre ego de base que nous allons devoir dépasser. Toute religion est menacée par le risque de faire de son dogme une idole, et elle devient alors fanatique. Mais aujourd’hui dans nos sociétés libérales, tant d’idéologies se sont radicalisées qu’elles aussi fabriquent des idoles et deviennent agressives, intolérantes, incapables de dialoguer avec un point de vue différent. Or la spiritualité authentique comme la démocratie authentique, c’est le vide et non pas le plein, le silence et non pas le dogme, la paix et non pas la guerre : au cœur de toutes les anciennes sagesses spirituelles, à réinvestir de façon renouvelée, il y avait non pas la certitude dogmatique mais le sens du mystère, de l’indicible, et l’humilité que ce mystère appelle de notre part ; et au cœur de la démocratie, il y a aussi cet espace vide, ce que nous appelons en France la laïcité, qui est l’espace toujours ouvert de la liberté, du débat. Bref, démocratie et spiritualité convergent dans un sens commun de la transcendance, de ce qui nous échappe et nous transforme, illumine nos consciences en nous convoquant au-delà de nos certitudes figées en idoles. 

M. S. : Une belle façon d’entendre le mot « spirituel » est d’écouter en lui les mots « souffle, respiration ». Si le spirituel peut être une évasion hors de tout ancrage charnel, donc politique, il est aussi ce qui nous offre de mettre à distance les pouvoirs humains et leur structure idolâtre. Tout pouvoir de l’homme sur l’homme repose sur l’idolâtrie. Si l’on suit les prophètes de l’Ancien Testament, il y a idolâtrie quand l’homme se met à révérer quelque chose qu’il a lui-même fabriqué. De façon tragi-comique, Isaïe rapporte l’histoire d’un charpentier qui se jette aux pieds d’une statue qu’il vient de sculpter (Is, 44 16-17). Nous faisons de même avec la Technique ou l’État : ceux-ci n’ont de puissance que celle qu’on leur cède. En tant que solutions humaines, trop humaines, ils sont forcément riches de problèmes futurs, ce qui devrait nous interdire de leur confier aveuglément nos existences. 

L’économiste Christian Arnsperger dit que « la logique capitaliste fait jouer aux moyens matériels simultanément le rôle de moyens spirituels ». La vie spirituelle est-elle conciliable avec la recherche incessante de confort ? Entre l’allégeance à la technoscience et l’appel au sacré, doit-on définitivement choisir ? 

A. B. : Le capitalisme est un monstre avec lequel certains s’imaginent encore pouvoir faire des compromis pour soi-disant l’humaniser. Mais sa perversité foncière est de tout récupérer pour le détourner à son profit. Il vampirise tout. Aujourd’hui il phagocyte les appareils d’État à l’échelle mondiale, de nos démocraties libérales au centralisme autoritaire de la Chine. Sa poursuite du profit a littéralement ensorcelé tous les principes politiques dont se réclament les gouvernements, quels qu’ils soient, qui sont véritablement hypnotisés au sens où ils continuent de penser qu’ils œuvrent en vue de l’intérêt général, ou de tel ou tel « grand objectif », alors que toute leur action est instrumentalisée par la logique du profit. Celle-ci a également achevé de soumettre l’ensemble des populations mondiales par deux moyens : riches ou pauvres, chacun selon son porte-monnaie sert le Moloch capitaliste en consommant à outrance ; et chacun est mis aussi à contribution par l’exploitation de son travail ; à l’arrivée, nous formons tous un immense élevage où, du millionnaire à l’esclave, tous sont engraissés ou exploités par cette finalité hégémonique et sans âme de la production de richesse matérielle. 

M. S. : J’ai été récemment frappé par le fait que le Christ ajoute à la Loi juive un commandement, un seul, qui désamorce au passage tout ce que cette Loi peut avoir d’aliénant : ne vous faites pas tant de souci. L’invitation à sortir du souci est une constance dans l’enseignement du Christ. Les choses matérielles (le vêtement, la nourriture) y apparaissent non tant comme ce qui cause parfois du souci, mais comme ce dont le souci s’empare pour avoir sur nous une emprise. L’argent est le symbole, « le chiffre », de notre vie accaparée, pré-occupée. Dans un texte aussi génial qu’énigmatique, Walter Benjamin fait justement des soucis le socle du « capitalisme comme religion ». Le capitalisme est une religion dont le culte est permanent, épuisant, parce qu’elle ne vise pas l’expiation de la faute, ou son soulagement, mais l’accroissement de la mauvaise conscience. Il s’agit moins de « manquer de rien » que de « ne rien manquer » : ni la dernière fête, ni la nouvelle promotion… Le christianisme vécu s’oppose frontalement au capitalisme comme religion. La prière donne une paix et une force qui ne doivent rien aux puissants. Elle est un premier acte de résistance. 

M. B. : Je crois que la logique capitaliste, et plus exactement consumériste, ramène tout au matériel et anéantit la pensée. C’est un retour à la bestialité en flattant nos instincts et en nous éloignant de questions existentielles. Je pense qu’on ne choisit pas entre une démarche spirituelle et la technoscience. On ne doit pas renoncer à l’un pour développer l’autre. Mais plus je développe ma spiritualité, moins le confort matériel me préoccupe. 

« Le perfectionnement spirituel doit passer avant le bonheur », professaient les pionniers de l’écologie politique Bernard Charbonneau et Jacques Ellul. D’accord ? 

M. B. : Je pense que la spiritualité n’est pas vraiment un choix non plus. C’est une nécessité de rechercher un apaisement profond. Cette démarche peut arriver après un traumatisme, comme frôler la mort, une maladie, une succession de synchronicités… qui nous pousse à envisager la vie au-delà de son apparence. Je les appellerais « des convertis ». Mais certaines personnes sont en recherche sans réelle raison, juste parce que ce sont des questions existentielles qui les taraudent. Je les appellerais « des élus ». Donc elle passe nécessairement avant la notion commune du bonheur. Mais le « bonheur » (bon présage) fait référence à la chance. Comme nous n’avons pas d’emprise dessus, elle nous est étrangère et nous n’avons donc pas à nous en préoccuper, contrairement à la « joie » qui fait référence au contentement, au plaisir. Quel plaisir plus grand peut-on vivre que d’être en paix avec soi-même et le monde qui nous entoure ? Les autres plaisirs peuvent paraître futiles. 

M. S. : Peut-être, mais pas avant la joie. La joie est cette caresse du divin, à temps et contretemps. Contrairement au bonheur, dont nous nous épuisons à rassembler les conditions, la joie arrive. Tout à coup, elle est là. Elle advient à même nos existences et leurs difficultés, comme un fou rire, comme la « joie parfaite » de saint François d’Assise et de frère Léon, alors qu’ils ne sont plus que des sacs d’os trempés cherchant un gîte. 

A. B. : Pourquoi voir les choses de façon dualiste ? Le perfectionnement spirituel est un progrès de conscience, qui permet de voir juste, de penser juste et d’agir juste. C’est donc en même temps une voie du bonheur, celui-ci naissant précisément de cette justesse dans la pensée et l’action. Car la pensée juste, l’action juste, nous permettent de nous ajuster au mieux à tout ce que la vie fait arriver, à tout ce à quoi elle nous confronte. Étant justes et ajustés, nous nous accordons à l’univers, nous vivons plus en harmonie avec nous-mêmes, avec les autres et le vivant, et nous cessons ainsi de vivre dans le conflit, l’impuissance, la frustration. 

Le nihilisme, le pragmatisme, le relativisme, le consumérisme, l’hédonisme, l’hyper-individualisme, le développement personnel ou encore l’hygiénisme représentent-ils autant d’entraves à une spiritualité authentique ? 

A. B. : Le développement personnel est très souvent un simple avatar spiritualiste du narcissisme moderne mais il peut aussi initier un effort sur soi, vers le progrès de conscience dont j’ai parlé ici. Quant aux autres notions que vous évoquez, nihilisme, hédonisme, etc. ce sont autant de pathologies de l’ego moderne égaré, qui a creusé la tombe de toutes ces illusions psychologiques qui le séduisent ou l’épouvantent en refusant de s’astreindre à l’exigence de transcendance dont nous ont parlé toutes les sagesses anciennes, dont les dieux étaient les grandes images de notre propre potentiel divin – seul à même de dissiper en nous la séduction de tous ces mirages. 

M. S. : Au nihilisme, on peut opposer le « presque-rien » : nous sommes un presque-rien, un quasi-néant que Dieu chérit, que son amour transfigure. Au pragmatisme, la gratuité : l’homme ne sert à rien qu’à adorer et être adoré. Au consumérisme, on peut opposer l’usus pauper des franciscains (dont Giorgio Agamben a donné le sens dans De la Très-haute pauvreté). A l’hédonisme, on peut opposer le plaisir, simple, paisible, d’exister. Au « développement personnel », opposons joyeusement la croissance collective, au sein d’une famille (trop) nombreuse, d’un groupe de rock ou d’une Eglise en crise… A l’hygiénisme, opposons sans réserve ce Dieu qui touche le lépreux et se laisse toucher par la femme hémorroïsse, ce Dieu qui, à la manière d’un Damien de Molokai (un grand saint belge), subvertit le sacré des saintes-nitouches pour imaginer une sainteté au contact de l’humain. 

M. B. : Le parallélisme des « ismes »… La spiritualité, c’est comme l’alpinisme. En arpentant le chemin des sommets, on ressent le besoin de s’alléger et de ne garder que l’indispensable, on développe les qualités nécessaires et l’adaptation lente indispensables pour aller plus loin. Vu que ça répond à un besoin, on y trouve satisfaction. Celui qui monte avec un téléphérique, c’est celui qui applique des recettes comme ceux que vous citez. 

À l’ère des algorithmes, comment voyez-vous l’avenir de l’humanisme et de vos obédiences ou religions respectives ? 

M. B. : Je pense qu’il faut rester vigilant pour que ces armes de la modernité restent à la porte de nos temples. Mais ceux qui ont réellement une démarche spirituelle le font car ça fait partie d’une forme de nécessité. Je pense même que la spiritualité n’a pas besoin de religion ou de temple. Ils sont des outils très puissants pour ceux qui savent les utiliser, mais on peut en trouver d’autres. Pour conclure, je dirais que la spiritualité n’a pas de leçon à donner, mais c’est une leçon que l’on reçoit. 

A. B. : Les algorithmes vont à leur tour conspirer au grand asservissement totalitaire, et la question va devenir de plus en plus cruciale : face à l’hégémonie, quelles forces en nous sont capables de résister ? Nécessairement, si ces forces existent et si elles peuvent nous sauver, alors elles sont d’un autre ordre que ce qui nous asservit. Cet ordre est matérialiste. Donc les forces dont nous avons besoin sont spirituelles. Mais le monstre l’a bien compris, alors il devient de plus en plus un matérialisme spiritualiste. Cela va impliquer d’aller chercher en nous beaucoup plus profond que l’offre spiritualiste qui est la nouvelle tête de gondole du consumérisme. Mais qui est prêt au sacrifice des désirs matérialistes et spiritualistes de son ego de base ? 

M. S. : Le Dieu jaloux et mathématicien est une idole qui s’effondrera sur elle-même, comme Babel, comme toutes les tentatives totalitaires. Pour paraphraser Levinas, Dieu est cet infini qui brise nos totalités. 

Barbara Lemarchal

DINA DÉMALKHUTA DINA 
LA LOI DU ROYAUME EST LA LOI 

« Directeur de l’Institut d’études du judaïsme, Thomas Gergely répond ici d’une manière personnelle à la crise contemporaine de la spiritualité. » 

Spiritualité – voire religion – politique et démocratie sont-elles compatibles ? se demande-t-on souvent. Cependant la question est-elle bien posée ? Ne faudrait-il pas, plutôt, interroger les conditions d’expression dont, en vraie démocratie, c’est-à-dire dans une société plurielle, la multiplicité des manières d’être au monde devrait bénéficier face aux requis de lois destinées à gouverner les hommes sans distinction parmi eux ? La question est loin d’être rebattue et théorique, puisque, en ce début même de XXIe siècle, elle s’est posée un peu partout en Europe, dont la Belgique, notamment à l’occasion de débats parlementaires consacrés au bien-être d’animaux de boucherie, jugulés sans étourdissement préalable, c’est-à-dire en conformité avec des pratiques issues de prescrits, juifs et musulmans, imposant, religieusement, aux observants d’infliger aux bêtes le moins de souffrance possible au moment de leur abattage. Une mise à mort qui n’est en rien un acte religieux, même si le commun des locuteurs l’appelle, à tort, « abattage rituel ». Seul l’effort exigé de limiter la douleur au maximum est religieux, non l’acte même de tuer. 

Mais voilà : les lois d’un certain nombre de pays européens considèrent que la préservation des animaux de souffrances excessives ne saurait s’obtenir qu’en les « étourdissant », c’està-dire en leur fracassant mécaniquement le crâne (pour les bovins) avant de les saigner. Or, en la matière, l’inexistence de tout moyen susceptible de mesurer scientifiquement la douleur, conduit les tenants des deux techniques d’abattage à la confrontation, parfois virulente. Si bien que, la plupart du temps, abandonnant les arguments physiologiques, les majorités politiques parlementaires opposées en ce domaine aux pratiques minoritaires juives ou musulmanes, recourent à l’argument selon lequel les lois civiles aient toujours à primer sur les lois religieuses. Ce qui, en démocratie, relève de l’évidence. Quoique… 

Sait-on, par exemple, que, selon les anciens règlements des chemins de fer, si, dans un compartiment de six voyageurs, un seul exigeait de fermer la fenêtre, il fallait se plier à sa requête ? Sait-on que, dans des débats impliquant des votes relatifs à la personne, il suffit d’une seule demande pour que le scrutin soit secret ? Bref, en démocratie qui se respecte, c’est parfois la voix minoritaire qui doit prévaloir, non celle de la majorité. Mais le débat, en ce domaine, reste délicat et complexe. Et il ne date pas d’aujourd’hui. En effet, il y a vingt siècles déjà, le judaïsme a largement abordé la problématique au fil même des pages du Talmud, l’œuvre encyclopédique de quelque 2.000 rabbins, clôturé vers l’an 500, après 700 années de maturation. Et les maîtres ont conclu que, dans la confrontation des lois civiles aux lois religieuses, c’était « la loi du royaume [qui était] la loi », “Dina démalkhuta dina” selon la formule en araméen, la langue du Talmud. De quoi résoudre tous les conflits d’autorité ? Bien sûr que non. Au point que les conditions d’application de ce principe général méritent d’être examinées. 

Pour les rabbins de l’Antiquité — et ceux qui leur succèderont — la question se posait dans le cadre de la relation des juifs à divers États, dans leur nouvelle condition de population diasporisée, surtout à partir de l’écrasement des révoltes de 70 et de 135 contre Rome. En général, deux situations se présentaient : lors de conflits entre prescrits religieux et lois civiles romaines, grecques ou perses, si les gouvernements étaient « tolérants », les juifs restaient sur place et s’adaptaient. Face aux pouvoirs vraiment intolérants, ils partaient, même si, globalement, ils considéraient qu’en matière civile, il fallait choisir de suivre la loi du royaume. Au point que, dès ce Ier siècle, l’assemblée des rabbins tenue à Lydda, en Palestine romaine, pour établir le canon de la Bible, avait décidé qu’en cas de danger de mort, il était permis, voire requis, de transgresser, 610 des 613 commandements de la Thora, sauf ceux interdisant le meurtre, l’idolâtrie, et l’inceste. 

Plus encore, au XIe siècle, Maimonide recommandait de prier pour l’État, même le moins bon, car avertissait-il, sans l’État, que deviendrait l’ordre public ? En d’autres mots, et en général, pour le judaïsme, la loi du pays est donc bien la loi de référence principale. Mais, comment ce principe s’est-il imposé ? On le sait : il apparaît en 241, sous la plume de Samuel Ben Abba, un des grands sages du Talmud qui écrivait à l’époque des dynasties sassanides, d’abord intolérantes puis devenues plus ouvertes sous le règne du roi Shapur Ier. Ce dernier ayant rendu aux minorités de l’empire perse leurs droits religieux et culturels, Samuel persuada les juifs de se soumettre aux lois des sassanides parce que leur gouvernement, considérait-il, était désormais équitable. Il fallait donc leur obéir et payer taxes et impôts. Quatre fois cette obligation apparaît dans le Talmud, aux traités Nedarim, p.28a ; Gittin, p.10b ; Baba Kamma, p.11a ; et Baba Batra, p.54b. Elle était fondée sur divers cas de figures, dont le suivant : selon la loi juive, l’occupation d’une terre, même très longue, par voie de location, par exemple, ne vous en rendait jamais propriétaire. En effet, selon la Torah, au bout de 40 ans, toute terre, même achetée, retournait à son propriétaire d’origine ou à ses descendants. Mais, en Perse, après quatre décennies d’exploitation d’une terre, on en devenait le possesseur. « La loi du royaume » étant la loi, il fallait, avait jugé Samuel, transgresser la loi biblique. Mieux, il était interdit d’essayer de se soustraire aux impôts en dissimulant ses revenus aux collecteurs (traité Nedarim 28a), sauf si eux-mêmes fixaient arbitrairement des taxes illégales ou injustes. Et de se référer à l’Écriture, en Néhémie 9 : 36-37, où il est écrit : « …nous voici esclaves sur la terre que tu as donnée à nos pères pour qu’ils jouissent de ses fruits et de ses biens. [Mais, maintenant,] elle multiplie ses produits pour les rois auxquels tu nous as assujettis… » Selon quoi, ce serait la volonté même de Dieu que les juifs, dispersés « pour les fautes » de leurs chefs, obéissent aux lois de ceux qui, désormais, les gouvernent. D’autant plus que les lois civiles préservent aussi l’ordre social au sein d’un pays qui, appartenant au roi, détermine légitimement les conditions de résidence dans ses frontières. Autant pour la doctrine. 

Cependant, ajoutaient les rabbins, tout dépendait de la nature du gouvernement. En effet, comment pouvait-on se soumettre à ses lois s’il était injuste, dictatorial ou tyrannique ? Dans cette hypothèse, avait-on le droit de se soustraire ? À cette question épineuse, les maîtres du judaïsme ont répondu que, face aux situations de discrimination, dont Israël était souvent victime, et les tentations qui en résultaient de vouloir désobéir aux lois, si l’on constatait que, de façon égalitaire, tous les juifs étaient, sans exception, mal traités, il fallait respecter les lois, même si la population majoritaire non-juive, était, elle, épargnée. Mais la disposition ne concernait que les lois civiles. Car, en matière religieuse, l’unanimité des rabbins s’est toujours formée pour dire que la « loi du royaume » ne pouvait jamais concerner les prescrits religieux. Par exemple, expliquaient-ils, si une loi nationale interdisait l’abattage selon l’usage juif, il en résultait l’impossibilité, pour les juifs, de manger de la viande. Mais, il ne s’ensuivait pas l’abolition de l’usage juif en matière d’abattage. De même, si un pays interdisait la circoncision, il empêchait, techniquement, de faire entrer les garçons dans l’alliance d’Abraham. Mais le prescrit religieux demeurait . L’obligation éventuelle faite à des juifs de travailler à shabbat n’abolissait en rien le shabbat. Tout au plus, elle en suspendait la pratique. Autrement dit , selon le Talmud, l’interférence éventuelle du pouvoir politique, même légitime, s’arrêtait au seuil de la sphère religieuse. Ce qui ramène la question à son point de départ : à savoir que pouvoir politique et prescrits religieux ne sont vraiment compatibles qu’en démocratie éclairée, celle qui considère avec intelligence et sans radicalisme la place des particularités essentielles de ceux qui sont appelés, non à « vivre ensemble » comme on le répète naïvement, mais à « vivre avec ». Car, ignorer la nuance revient aussi à confondre intégration et assimilation, qui sont des démarches contraires et même opposées : en effet, l’intégrateur sincère prend autant que possible en compte les nécessités de qui souhaite vivre avec lui, alors que l’assimilateur, opérant par ukaze, impose à l’autre de changer jusqu’à devenir similaire à sa majorité d’accueil, bref à perdre ses repères identitaires. Ce qui explique pourquoi les États assimilationnistes courent après des chimères et récoltent tant d’échecs dans leurs espoirs de créer la cohésion sociale. Selon le judaïsme, la loi du royaume est donc bien la loi qui mérite d’être suivie, aussi longtemps qu’elle respecte la spiritualité de ceux qu’elle administre, quand cette dernière reste dans les limites propres à sa nature, celle des consciences. 

Thomas Gergely