Pour nous éclairer sur le lien entre nature et spiritualité, nous « donnerons la parole » à feu Jean-Marie Pelt (1933-2015), sous la forme d’une interview anachronique[note]. Professeur de biologie végétale et de pharmacologie à l’Université de Metz, ainsi que président et fondateur de l’Institut européen d’écologie, il fut aussi un auteur prolifique, notamment de l’ouvrage Nature et spiritualité (Fayard, 2008). Ce livre reste d’une actualité stupéfiante.
Le prologue en donne le ton. Pelt entend mettre en lumière les profondes convergences des grandes traditions philosophiques, spirituelles et religieuses du monde, qu’il décline en trois idées essentielles : l’indispensable sobriété écologique pour limiter l’épuisement des ressources naturelles ; l’alliance nécessaire de l’homme et de la nature pour maintenir les grands équilibres biologiques ; enfin la mise en cause du rêve prométhéen, où sciences et techniques emmènent l’humanité au pas de charge dans un rêve de puissance et de domination, au mépris de toute modération et sagesse.
Interview fictive sur base d’extraits évocateurs de sa réflexion, parfois légèrement remaniés lorsque le contexte l’exige. Parmi les grandes sagesses du monde égrenées au cours de son ouvrage, nous faisons le choix de l’enseignement des Indiens. Tant il nous met en garde contre ce que les Grecs appelaient l’hubris, la démesure, le délire qui s’est emparé de l’humanité contemporaine.
Quelles sont les plus grands défis auxquels l’humanité est confrontée ?
Aujourd’hui, trois crises nous menacent : écologique, géopolitique et sociétale[note]. La crise écologique est née de cette rupture entre l’Homme et la nature. Une crise géopolitique majeure se dessine, désignée par Samuel Huntington sous l’appellation de « choc de cultures », qui est d’abord un choc de valeurs, dont notre conception de la liberté individuelle. Ensuite, la mondialisation a permis l’émergence de fortunes colossales, témoignant de l’incapacité du libéralisme à se réguler, à se fixer des limites. La richesse et le luxe insolent de quelques-uns, paradant au beau milieu de foules frustrées, misérables, voire affamées, mettent en péril les grands équilibres sociaux et ajoutent à la menace écologique et géopolitique une véritable menace sociétale. À laquelle s’ajoute une quatrième, sans doute moins perceptible, mais non moins délétère : la menace technologique.
Comment la définiriez-vous ?
Biotechnologies, technologies de l’information et de la communication et les nanotechnologies sont les trois forces de frappe des technosciences. L’idéologie du progrès se perpétue à travers l’évolution vertigineusement rapide de ces technologies, avec une vigilance du grand public « à géométrie variable ». D’un côté, la controverse sur les OGM, par exemple, où d’aucuns s’offusquent de l’approche quasi prométhéenne de quelques nouveaux apprentis sorciers qui, à l’instar de Faust ou du Dr Frankenstein, nous concoctent dans le silence des laboratoires d’étranges chimères, plombe l’image des technologies du Vivant. Du coup, leur essor se fait sous haute surveillance. D’un autre côté, les technologies de l’information connaissent un engouement sans précédent. Aujourd’hui, les adolescents sont intégralement immergés dans le mode de communication de l’écran, « hermétiquement technologisés ». La nature est immensément loin, sinon de leurs préoccupations, du moins de leurs pratiques. Ici se manifeste la rupture consommée en quelques décennies entre l’Homme et la nature.
Est-ce le signe que les religions sont mortes ?
Non, elles perdurent sous une autre forme qui a pour nom la science. D’ailleurs, il est surprenant de constater à quel point le cléricalisme scientifique est décalqué sur le cléricalisme religieux. Comme un clerc, le professeur d’université est titulaire de sa chaire. Et lorsqu’il la quitte, il devient « émérite » comme un évêque. Les hiérarques de la nouvelle religion siègent à l’Académie des sciences. Elle a ses saints, les Nobel ; ses lieux de culte, les laboratoires ; ses grandes célébrations collectives, les congrès scientifiques internationaux. Le Ciel, c’est l’Académie ; le Purgatoire, c’est le placard. C’est là qu’on relègue les scientifiques mal pensants. Elle a aussi ses livres sacrés : tout scientifique désirant percer se doit d’écrire dans Nature ou The Lancet. Mais avant de mériter l’honneur d’une telle publication, leurs travaux doivent être soumis à des referees, les vétilleux exégètes du Saint-Office.
L’autre religion, c’est celle de l’argent. À partir du XIIIe siècle, tandis que l’Homme se détachait de la nature et s’inféodait directement à la sagacité des scientifiques, il se livrait aussi à la cupidité des marchands. L’enrichissement matériel est envisagé comme une façon de se rapprocher de Dieu. Tel est l’idéal qui s’installe avec la montée du capitalisme. La nature n’est alors plus perçue comme source d’émotion, d’émerveillement et de contemplation, mais comme source d’enrichissement.
Ces religions sont-elles devenues le moteur de la machine capitaliste ?
Ces religions sécularisées que sont la science, le progrès, le consumérisme, la technologie et l’argent, sont perçues comme seules capables de procurer du bonheur. Elles ont supplanté toutes les autres. La science fournit au capitalisme l’arme absolue de son succès et de sa pérennité : les technologies. Rien n’arrêtera le « progrès technologique ». Nos vêtements, nos corps, notre cerveau se rempliront de puces qu’aucun insecticide ne mettra en fuite[note]. La technologie, c’est la valeur suprême derrière laquelle se cache habilement un capitalisme dévoyé et prédateur. Elle ouvre sans cesse de nouveaux marchés et mobilisera des océans de dollars. Comme le dit Jacques Attali, « le capitalisme ira à son terme : il détruira tout ce qui n’est pas lui. Il transformera le monde en un immense marché »[note].
Comment sortir de l’ornière ?
Pour conjurer les menaces majeures qui pèsent sur l’humanité, il faut entamer un travail de « reconstruction », à une époque marquée par la « déconstruction ». C’est l’occasion ou jamais d’un retour aux sources. Ce qui suppose une double attitude : retrouver notre place dans la nature, contracter une alliance avec elle et nous interroger sur ce que nous voulons que devienne l’homme du futur.
Et quelle serait cette nouvelle société ?
Ma vision de l’avenir, c’est celle d’une société conviviale, altruiste, solidaire, sur une planète « amoureusement jardinée[note] », qui choisirait l’indispensable sobriété pour privilégier les valeurs de l’esprit. Écologie et spiritualité deviendraient ainsi les deux piliers de la sagesse et du futur.
Quels sont les fondements de cette « écologie spiritualiste » ?
L’écologie, ce n’est pas une simple nostalgie pastorale bucolique. C’est le cri de l’ensemble des créatures, victime de la démesure prédatrice de l’Homme. C’est l’invitation à une vie sobre. Un appel à s’inspirer entre autres de la sagesse incarnée par les « peuples premiers » ou « peuples racines »[note].
Comment se définit « l’Indien » ?
Un Indien n’existe et ne se comprend qu’à travers son territoire, sans lequel il ne peut exister. Le territoire est sacré. Leurs communautés illustrent une forme d’« endémisme » les liant étroitement à un territoire, au même titre que bon nombre d’animaux ou de plantes caractéristiques de certains écosystèmes isolés. Ils ne vivent que dans ces milieux-là, nulle part ailleurs. D’où l’intolérable cruauté des déplacements forcés qu’ils durent subir du fait des colons. Ce territoire est perçu comme un corps vivant : les rivières symbolisent le sang ; le vent, le souffle ; les arbres, le système pileux ; les rochers, les os. Hors de leur territoire, ils deviennent des êtres flottants, sans racines, sans repères et sans identités, des êtres morts. Cela tranche avec notre civilisation actuelle, où la « mobilité » est devenue une valeur suprême. Désormais, il n’y a plus d’attachement à la terre des ancêtres. Sans cesse on change de job, de lieu, d’amis, de partenaires. Pourtant, les Grecs, tout comme les Indiens, considéraient le bannissement de son pays comme le châtiment suprême, pire que la mort.
Quel est son rapport à la nature ?
Chez les Indiens, la terre est une douce mère. La nature n’est pas « un cadre de vie ». Elle est la vie, sa vie, son école. Derrière chaque animal, chaque plante, chaque pierre vit un esprit qui lui parle et auquel il parle. Il en résulte une autre philosophie de vie. En témoignent par exemple les propos recueillis d’un Indien de l’Extrême-Ouest américain, Smohalla : « Mes jeunes gens ne travailleront jamais. Les gens qui travaillent ne peuvent rêver et la sagesse nous vient des rêves ».[note] Propos ô combien dérangeant quand on sait à quel point la valeur travail est prisée en Occident : le job ! Et Smohalla de poursuivre : « Vous me demandez de labourer la terre ? Dois-je prendre un couteau et déchirer le sein de ma mère ? Mais quand je mourrai, qui me prendra dans son sein pour reposer ? ». Pour une vieille sage Wintu du nord de la Californie, qui s’effrayait de la manière dont les Blancs extrayaient l’or en détournant les cours d’eau et au moyen d’explosifs : « L’homme blanc détruit tout. Comment l’esprit de la terre pourrait-il aimer l’homme blanc ? Partout où il la touche, il laisse une plaie ».
Peut-on parler des Indiens comme s’ils formaient une seule culture, un seul peuple ?
Évidemment, non. Les Indiens qui peuplent le nord, le centre et le sud du continent américain constituent un extraordinaire kaléidoscope de cultures. Ils témoignent d’une « ethnodiversité » qui fait pendant à la biodiversité de la nature. Mais ils partagent un point commun : leur rapport fusionnel avec la nature. Les Indiens ignorent les catégories mentales qui nous conduisent à discriminer nature et culture, corps et esprit, réel et imaginaire. Chez eux, on trouve une nature enchantée par une multitude de forces spirituelles, que chaque nation indienne a apprivoisée à sa manière, reconnaissant cependant toujours la primauté du Grand Esprit à l’origine de toute chose. Ils n’ont pas peur de la mort. Tandis que le corps retourne à la terre mère, l’esprit rejoint le Grand Esprit.
Le lien entre « spiritualité et nature » est-il une spécificité propre aux Amérindiens ?
Non, bien sûr. Dans chaque religion, il existe une approche spirituelle envers la nature. Les Indiens Lakotas, par exemple, avaient une connivence si étroite avec le monde des oiseaux et des animaux que, tels des frères, ils parlaient le même langage… comme Saint François d’Assise !
Lorsqu’un Indien se plonge dans le livre du Grand Esprit, qui permet d’étudier les forêts, les rivières, les montagnes et les animaux dont nous faisons partie[note], on n’est pas loin de Saint Bernard de Clairvaux qui disait avoir plus appris des arbres que des livres. En Orient, l’hindou vit immergé dans la nature. C’est dans les forêts que méditaient les sages. C’est sous un arbre que Bouddha a connu l’Illumination. Centré sur le concept d’interdépendance entre tous les êtres, le bouddhisme est l’écologie avant la lettre. Le tao invite à la contemplation de la nature. Le Coran insiste sur l’équilibre, la modération et le respect de l’ordre cosmique. Jésus sanctifia le monde végétal, assimilant le pain issu du blé à son propre corps, le vin issu de la vigne à son propre sang, etc. En bref, on retrouve dans toutes les grandes spiritualités cette idée récurrente que le sort de l’Homme et de la nature sont intimement liés, ainsi que celle d’une consommation modérée des ressources naturelles.
Qu’est-ce qui distingue le plus les Indiens du modèle de la société occidentale ?
Les Blancs ont inventé un concept totalement étranger aux Indiens : le progrès. « Il est le rêve de notre siècle. Mais le progrès, c’est là notre chimère ! »[note]. L’Indien ne crée pas de richesses. Il use des produits de la terre au jour le jour. Quand il va à la pêche, il ne prend que les poissons qui le nourriront le jour même. Il ne fait pas de provisions, il ne remplit pas de grenier. Pour lui, à chaque jour suffit sa peine. En clair, sa mentalité est aux antipodes de nos économies modernes qui ressassent l’antienne libérale « créer des richesses » sans prendre en compte le coût à payer par un patrimoine naturel qui s’appauvrit au fur et à mesure que l’économie « crée des richesses ».
Comment a évolué l’image des Indiens ?
De siècle en siècle, l’image des « primitifs » a accompagné l’Occident sans que celui-ci se pose la moindre question de ce qu’il pourrait en apprendre. Aujourd’hui, c’est peu dire que les regards ont changé depuis la Renaissance. Ère de l’humanisme et de l’esprit des Lumières, elle fut aussi celle des grandes découvertes. Tandis que l’Europe s’adonnait aux lettres et aux arts, ses fils y humiliaient et brutalisaient les Indiens d’Amérique. Rares furent alors ceux qui osèrent dénoncer ce colonialisme, à l’instar du dominicain Bartolomé de Las Casas, évêque de Chiapas au Mexique, qui défendit avec vigueur les peuples indigènes contre la brutale oppression des conquistadores espagnols. Ne fallut-il pas attendre la fameuse controverse de Valladolid pour décider que les Indiens eux aussi avaient une âme ? Le mythe du « bon sauvage » cher à Rousseau ne vient que plus tard.
Ensuite, le travail des ethnologues, mis en lumière par des œuvres majeures telles que La pensée sauvage de Claude Lévi-Strauss, a changé la perception des Occidentaux. Dans leur quête spirituelle, les Indiens d’Amérique sont devenus une source d’inspiration. Commencerait ainsi une sorte d’éducation à rebours. À l’image des enfants qui éduquent désormais leurs parents aux valeurs de l’écologie, les Indiens, ces vieux enfants du monde, apportent des éléments de réponse à la crise écologique qui menace. Car les Indiens se perçoivent comme les gardiens du monde et ont à ce titre un message fort à nous transmettre.
Comment le décririez-vous ?
Pour rendre hommage à ces peuples de haute spiritualité, remémorons-nous par exemple le discours prononcé par le chef Sealth, en 1854, au président des États-Unis de l’époque, Franklin Pierce, sans doute un des plus beaux hymnes consacrés à la nature, bien avant que le mot « écologie » n’ait vu le jour. « Je suis un sauvage et ne connais pas d’autre façon de vivre. J’ai vu un millier de bisons pourrissant dans la prairie, abandonnés par l’homme blanc qui les avait abattus d’un train en marche. Mais qu’est-ce que l’homme sans les bêtes ? Si toutes les bêtes disparaissaient, l’homme mourrait d’une grande solitude de l’esprit, car tout ce qui arrive aux bêtes ne tarde pas à arriver à l’homme. Toutes choses se tiennent. […] Lorsque le dernier homme rouge aura disparu de cette terre et que son souvenir ne sera plus l’ombre d’un nuage glissant sur la prairie, ses rives et ses forêts abriteront encore les esprits de mon peuple, car ils aiment cette terre comme le nouveau-né aime le battement du cœur de sa mère. »
Le message de Sealth aura-t-il été entendu un siècle et demi plus tard ?
Encore faut-il que les Occidentaux sachent écouter le message des Indiens. Tatanga Mani, Indien de l’Alberta, déplorait que les Blancs ne sachent pas écouter. « L’ennui avec les Blancs, c’est qu’ils n’ont jamais écouté les Indiens, aussi je suppose qu’ils n’écouteront pas les autres voix de la nature ». Mais pour écouter, encore faut-il accepter de se faire petit, comme le suggérait cet Indien : « Puisse l’homme blanc rêver de devenir plus petit ! ». Malheureusement, la mondialisation a imposé sa loi tout aussi écrasante qu’étouffante du « Big is powerful », aux antipodes du Small is beautiful, de Ernst F. Schumacher, livre culte de l’écologie. Il est temps de se mettre à l’écoute des arbres et des Indiens. Et de relever un nouveau défi : penser comme un Occidental — comment pourrions-nous faire autrement ? —, mais sentir comme un Indien.
Inès Trépant



