
Dans « L’impossible militantisme de gauche[note] » on trouvera l’inventaire des entraves actuelles au militantisme et son contexte historique. Le militant « de gauche » est, en effet, confronté à la quasi-impossibilité de faire valoir son point de vue par quelque action que ce soit.
Tout ce qu’il a fait ou fera sera, d’une manière ou d’une autre, retenu contre lui. Que le militant agisse ou non, qu’il s’explique ou non, qu’il présente ses excuses (!) ou non, il ne communiquera que son indigence à communiquer, c’est-à-dire la non-maîtrise de son argumentaire, de sa propre image et de sa diffusion. Reprenons la question à sa racine en évoquant successivement militance, philosophie et éthique, deux disciplines et un mercenariat aux destins (pieds et poings) liés par le néolibéralisme.
1. Le terme même de militantisme révèle, sans surprise, l’engagement profond, si pas total, dans la lutte sociale pour faire advenir un idéal. Dans son acception principale, qui est aussi la plus noble, le militantisme est une forme d’engagement collectif pour le bien commun, c’est-à-dire contre ce qui est perçu comme une injustice (une fois n’est pas coutume, Wikipedia est ici plus explicite que les dictionnaires traditionnels). La rationalité qui s’y joue est donc double : elle est théorique et visionnaire en tant qu’elle identifie les enjeux politiques, et elle est pragmatique en tant qu’elle suscite l’action. Un idéal qui n’est pas vécu est une idée morte-née.
2. De ceci il suit que la militance est de l’ordre de la pensée vivante ou, si on préfère, de la philosophie vécue. D’une part, il ne saurait y avoir de pensée — et donc de philosophie — qui ne vise le bien commun : penser veut dire dépasser ses contingences personnelles pour énoncer les propositions respectueuses de toute forme de vie. Tout le reste n’est qu’opinion, égoïsme, et prédation. D’autre part, quelles seraient la cohérence et l’applicabilité d’une pensée qui n’occasionnerait aucune conséquence pratique ? De fait, les philosophes grecs articulaient la sagesse théorique (« sophia ») et la sagesse pratique (« phronèsis »), la vraie sagesse devant être le fruit de la conjonction des deux. À la fois contemplative et active, elle requiert alors l’homme tout entier et invoque l’abîme de sa liberté. Le mythe platonicien de la caverne est peutêtre le plus explicite à cet égard : l’épreuve de la philosophie consiste à dépasser le miroir des contingences spectaculaires pour accéder à la contemplation du Bien souverain (et de sa réflexion sur les Idées) afin de retourner dans la caverne pour y promouvoir le Bien commun, quelles que soient les conséquences pour le philosophe …
3. Il faut surtout comprendre qu’il existe une éthique de l’irresponsabilité, voire une éthique totalement irresponsable. Depuis que sévissent les philosophes professionnels (les « Denker von Gewerbe » de Hannah Arendt), et surtout depuis que la culture est devenue scientifique et l’université une entreprise, le champ de la philosophie s’est progressivement réduit à celui de l’épistémologie et de l’éthique. Ce faisant, la philosophie ne s’est émancipée de la théologie (n’écrivait-on pas « philosophia ancilla theologiae » ?) que pour être réduite en esclavage par la science et donc, finalement, par les bailleurs de fonds, c’est-à-dire le capitalisme.
D’une part, l’épistémologie et les disciplines connexes que sont la philosophie des sciences et la philosophie de la nature, n’ont généralement plus d’autre ambition que de contextualiser les percées conceptuelles scientifiques et leurs inévitables conséquences idéologiques, la dernière en date étant le transhumanisme[note]. Seule la science pourra répondre aux questions philosophiques comprises jusqu’il y a peu comme insolubles (« dieu » existe-t-elle ? la « femme » est-elle libre ? l’âme est-elle immortelle ?, etc.) Certains, comme Bertrand Russell, vont jusqu’à prétendre que la raison ne doit pas interrompre son travail avant que le sens de l’existence ne soit détruit et l’eugénisme imposé[note]. Il la compare d’ailleurs à une scie circulaire et aurait pu s’approprier le cri d’Ubu « Cornegidouille ! Nous n’aurons point tout démoli si nous ne démolissons même les ruines ! Or je n’y vois d’autre moyen que d’en édifier de beaux édifices bien ordonnés. » Seul reste alors l’aveuglante opacité du progrès scientifique.
D’autre part, le mirage de l’éthique est savamment entretenu, encore une fois à la remorque de la recherche scientifique et de ses créations technologiques, fussent-elles des plus funestes. Là où le sens commun devrait suffire à exiger un moratoire sur les derniers développements totalitaires de la technoscience, on injecte un discours complexe qui se déploie essentiellement sur l’argument d’autorité : selon le Pr. Dupont, Dr. en philosophie, habilité à diriger des recherches, Directeur du Centre de bioéthique de l’Université (catholique) de New York (celle de Kinshasa-Limete ne ferait pas l’affaire), il est illusoire de vouloir brider la recherche alors que des balises éthiques ont été clairement énoncées et qu’un comité éthique vise au respect absolu de ces impératifs éthiques… Il faudra néanmoins tempérer avec le plus grand discernement l’enthousiasme de nos chercheurs, car nous sommes déjà très en retard par rapport à la Chine.
Mais l’histoire vient parfois remettre en question cette division du travail entre épistémologie scientifique et éthique existentielle. Comme l’a fait remarquer Foucault, et comme cela se dit encore dans les alcôves, ce ne sont pas les philosophes de l’engagement qui se sont engagés lors de la Seconde guerre mondiale… Les mathématiciens et épistémologues Albert Lautman et Jean Cavaillès sont entrés dans la Résistance après s’être, l’un comme l’autre, évadés de leurs Oflags. Pendant que Georges Canguilhem, épistémologue lui aussi, Paul Éluard et René Char, poètes, et Léon Chertok, psychiatre, prenaient toute la mesure de leur responsabilité, Sartre médite sobrement (?), en 1944 donc, au Café de Flore, sur l’évidence de « Jamais nous n’avons été plus libre que sous l’occupation allemande ». N’aurait-il pas plutôt dû écrire « On ne naît pas Homme, on le devient » ? Ou, plus simplement, « On parle que de ce que l’on ne connaît pas » ?
. En somme, puisque le phénomène humain est de l’ordre de la machine (La Mettrie avant Cabanis : « Le cerveau sécrète la pensée comme le foie sécrète la bile »), il peut être machiné optimalement sans états d’âme (!)[note]. L’intelligence a toujours-déjà été artificielle et la politique néolibérale. De là il suit que la philosophie est devenue cybernétique, un art de gouverner rhétoriquement — c’est-à-dire de manipuler — les masses, que le militantisme est injustifiable, et que l’éthique occupe coûte que coûte le terrain de la violence symbolique laissé en friche par le monothéisme.
Tout aurait été dit dans deux articles fameux de Max Weber : « Le métier et la vocation de savant » (1917), avance la thèse de la neutralité axiologique de la science ; et « Le métier et la vocation d’homme politique » (1919), fait dépendre l’éthique de la responsabilité du politique au sens large. Le taux de dilution de la conscience éthique de chacun des acteurs allait bientôt pouvoir atteindre des proportions homéopathiques, le GIEC en témoigne avec panache : le scientifique argumente en faveur de la thèse politique imposée par le monde économique ; le politique s’appuie sur la neutralité de la science[note].
Il existe pourtant des voix dissonantes dans le bêlement académique généralisé. Karl-Otto Appel propose une justification (pragmatico-transcendantale) des présupposés éthiques de la communication mettant en évidence que la logique elle-même présuppose une éthique en tant que condition de possibilité[note]. Jean-Pierre Dupuy et Jaime Semprun plaident pour un catastrophisme éclairé. Hans Jonas et Serge Latouche refondent le principe de responsabilité et le principe de précaution. La figure, plus ou moins mythique de Socrate, est loin d’être étrangère à ces questions : seul importe d’être en paix avec soi-même. En témoigne V. Klemperer, qui écrit le 16 août 1936 dans son Tagebücher que les vrais responsables de la montée du nazisme sont ses collègues universitaires qui auraient dû le contrer par tous les moyens et ont préféré regarder ailleurs ou même collaborer plus ou moins activement[note] … Comme Gœthe bien avant lui, il a compris que la responsabilité du penseur est l’immense et grave fardeau que l’initié ressent lorsque, rompant et débordant les domaines rationnels de la connaissance, il se met en quête du bien commun et reconnaît dans ce (dé-)devenir un impératif rien de moins que religieux[note]. Mais combien sont-ils, aujourd’hui encore, à mettre leur inconscience au service du plus offrant ? Personne n’a donc entendu parler du Docteur Faust ? Qu’est-il advenu du sens commun ?
Trois conclusions s’imposent : il y a nécessairement une philosophie de la militance, et celle-ci est réflexion du bien commun ; la philosophie ne peut être que militante ; l’éthique est un grand vide instrumentalisé par le capitalisme technocrate.
Michel Weber



