Sans augmentation du prix des consommations, voici un petit jeu, très simple.
Munissez-vous d’un journal papier. Prenez un fluo bleu. Chaque fois que vous repérez le mot « polémique », repassez-le au fluo. Vous obtiendrez une jolie décoration de Noël, de Barmitzvah ou de fête du quartier pour faire peur aux enfants. En ces temps de sobriété, voilà un ornement dans l’air du temps. Vous ne le regretterez pas[note] !
Je m’en voudrais d’aborder un sujet aussi grave avec cynisme ou un excès de légèreté, ce qui ferait penser que je travaille sur France-Inter ou au bar du coin. Je m’en voudrais d’illustrer par la blagounette à la mode des Grosses Têtes ce que la polémique est et peut déclencher.
Saviez-vous ? dirais-je avec l’air gourmand de Jean-Pierre Coffe devant du pâté de tête ou de Jean-Pierre Pernaut devant un marché à Saint-Fouilly-les-Ouailles dans la Creuse, saviez-vous que le terme polémique, avant d’être le substantif sorti aussi souvent qu’un exhibitionniste ouvre son imperméable, est un adjectif, applicable au choix et en primauté à un article, une attitude, une critique, un écrit, un écrivain, un langage, un style, un ton[note]? Vous ne le saviez pas, ignares que vous êtes. Non, je ne reprends pas Pierre Desproges, comme la moitié des humoristes qui croient être corrosifs et sont juste inconvenants.
Et en parlant de cons… Non, restez, le meilleur reste à venir ! L’adjectif polémique vient du grec (encore une invasion, nous signale Eric Z.). Il signifie « en rapport avec la guerre, le conflit » ; « qui entraîne la guerre ». Il correspond au mot d’origine latine « belliqueux ». Au passage, polémique est en concurrence avec buzz dans le langage populaire, même si le second a plutôt adopté un sens positif, constituant un synonyme d’ « événement » sur internet. L’adjectif substantivé polémique, donc, fait parler en des sens contraires, surtout dans une visée hostile ou critique. Autrefois, les débats venaient de longues réflexions, à sa table, et se prolongeaient à la tribune avec leur écho dans la presse quelques jours après. Aujourd’hui, les débats viennent d’un post Instagram. Jadis, vous troussiez une personne du sexe opposé (ou pas) dans une ruelle sombre, le monde le découvrait une semaine après que vous et votre partenaire vous étiez rhabillés. Désormais, si vous conduisez une grosse voiture sur votre lieu de vacances (certes, alors que la moitié de la France est en train de brûler), en deux heures, tout le monde (surtout ceux qui n’étaient pas, à la limite, au courant de votre existence) vous ont réglé votre compte (Twitter, si possible)[note].
La polémique entraîne le conflit, la mise au pilori et les anecdotes de ceux et celles qui ne connaissent précisément pas la ou les personnes incriminées. Fait aggravant, la vérification de cette rumeur en forme de tempête dans un verre de Château-Yquem est rarissime. Quand elle survient, elle ampute la polémique d’une moitié de durée de vie. Sinon, « on » a le temps à la fois d’incriminer les personnes mises en cause, de les condamner au fameux tribunal populaire, et d’enfoncer autant de portes ouvertes en trois heures que Lucky Luke envoie balader de portes de saloon en trois pages de bande dessinée.
La polémique fait comme la grenouille (de bénitier ?) dans la fable de La Fontaine, inspirée de l’auteur latin Phèdre. Elle permet la réflexion sur la caricature, souvent dénoncée dans le cadre d’une polémique [note]. Saviez-vous que la caricature provenait d’un mot du latin de cuisine ? C’est un verbe, au participe passé, qui signifie « charger » ? Manifestement, dans le cas de la polémique, farcie de caricatures, il n’y a pas que les langues qui sont boursouflées d’éléments entremêlés à partir d’un événement simple (mais non contextualisé et non expliqué).
À force de vouloir chercher l’attention et de gonfler avec le temps, la polémique finit par éclater, telle une bulle de savon, envoyant balader un peu partout dans l’univers des médias et des réseaux sociaux des parcelles des justiciers derrière leur écran qui auront eu la sensation, doucereuse, d’exister en balançant du fiel sans aucun lien avec la personne, en profitant éhontément de la première occasion. Prem’s !
Tout comme l’âne qui balance un coup de patte au lion qui est déjà en train d’agoniser[note], il est facile de lancer des polémiques sur tout et sur rien — surtout sur rien, d’ailleurs. Serge Gainsbourg, qui avait écrit « Rien, c’est déjà rien, c’est déjà beaucoup »[note] avait aussi écrit « Qu’est-ce qui a fait couler le Titanic ? Iceberg. Encore un Juif ». Vous lisez cette phrase hors contexte, vous hurlez au scandale. D’autres exemples, requérez-vous avec la mine impatiente du petit dernier de 6 ans qui réclame son IPhone. Vous insistez ? Bon ? Bon.
Un geste dans votre vie privée, capturé, par hasard bien sûr, par un charmant voisin indélicat et diffusé avec une légende qui laisse le doute : polémique. Une parole, attribuée à quelqu’un sans qu’on en soit sûr (les joies du off !), disons à Emmanuel Macron ; cette parole, amplifiée, surinterprétée et mise en contexte avec trente-six autres paroles, tweetées, snapshatées, tiktokées et même télégrammées : polémique encore. Une blague faite dans un cadre privé, à laquelle assiste une cousine qui adooooore poster sur les réseaux sociaux, un esprit woke : la polémique enfle déjà.
Que vous soyez puissant ou misérable, la sanction sera la même : ainsi que le décrivait Virgile dans un passage célèbre de L’Enéide, la rumeur emportera tout sur son passage. La polémique, prenant un tour semblable à cette divinité furieuse et incontrôlée, ne peut que suivre la même voie. Avec un danger, néanmoins : à force de crier au loup dès lors qu’une « célébrité » (de la télé ou de votre quartier) déplaît à un public en prononçant des paroles qui, pour être politiquement incorrectes, n’en sont pas moins le reflet de ses idées et peut-être de son cheminement personnel, la polémique perd en efficacité et gagne en vacuité. Elle représente une nouvelle manie médiatico-politique, qui se sert de cette ficelle énorme pour faire parler d’eux.
Qu’on y prenne garde : lancer une polémique peut se terminer comme un lancer de boomerang vengeur qui vous reviendra en plein dans la face. Songez aux députés, adeptes des propos pour servir leur carrière[note], aux journalistes en quête du scoop qui leur vaudra une promotion, aux écrivains qui lancent des livres provocateurs ou prononcent des paroles du même acabit, aux pseudo-juges du net qui prétendent défendre une cause alors que c’est la leur qu’ils protègent en lançant une polémique !
Nous vivons à une époque qui semble aimer le vide et la succession rapide d’événements[note] mais qui fait de chaque personne qui les lit, les relaie et s’en tient là, un spectateur de sa propre vie[note] et une victime potentielle du mouvement qu’il a lancé. Un dernier risque de la polémique est qu’elle peut affadir profondément la qualité du débat public, des travaux parlementaires, et considérablement alourdir le travail de recherche de la vérité de ceux et celles qui y tiennent encore.
Étonnant, n’est-ce pas ?
David Tong


