
La première victime d’une guerre, c’est toujours la vérité ». Généralement attribuée à Rudyard Kipling, cette formule a été forgée par l’homme politique britannique Philip Snowden en 1916, au cœur de la Première Guerre mondiale. À l’heure où l’immense majorité des médias de masse, que ce soit à Kiev, Moscou, Washington ou Bruxelles, trahissent leur devoir d’informer pour se mettre au service de la propagande, elle est plus que jamais d’actualité. À l’inverse, comme nous le disait Stendhal, « le roman, c’est un miroir que l’on promène le long d’un chemin ». Et en effet, le détour par la fiction permet souvent de prendre du recul vis-à-vis des jeux de miroir de la propagande d’État et, à hauteur d’homme, de mieux saisir les multiples facettes, notamment historiques, de situations complexes. C’est ainsi que nous souhaitons attirer l’attention du lecteur sur quelques romans classiques ou récents qui, outre leurs qualités intrinsèques, offrent des éclairages variés utiles à la compréhension de l’histoire ukrainienne contemporaine.
La Première Guerre mondiale et la révolution russe de 1917 ont provoqué une série de secousses telluriques dont, un siècle plus tard, les répliques continuent à bouleverser l’existence des peuples qui composaient l’empire russe. Avec La Garde blanche[note], chef-d’œuvre de la littérature russe du XXe siècle, Mikhaïl Boulgakov nous fait revivre de manière éblouissante l’un de ces moments où l’histoire bascule. En décembre 1918, désertée par les soldats allemands qui soutenaient à bras-le-corps le pouvoir conservateur et plus ou moins fantoche de l’hetman Skoropadsky, la ville de Kiev, dont Boulgakov est lui-même natif, est conquise par les troupes de l’armée populaire ukrainienne de Simon Petlioura. Cet épisode sanglant, qui oppose notamment citadins russes et petit peuple des innombrables villages ukrainiens, acquiert sous la plume chatoyante et épique de Boulgakov une dimension cosmogonique. L’assassinat d’un passant juif par un soudard de Petlioura inspire à l’auteur cette méditation désabusée : « Quelqu’un paiera-t-il pour le sang versé ? Non. Personne. Simplement, la neige fondra, la verte herbe ukrainienne sortira et flottera comme une chevelure sur la terre… les épis splendides mûriront… l’air brûlant vibrera. Le sang ne coûte pas cher sur les terres rouges, et personne ne le rachètera. Personne ».
Avec ce roman écrit dans les années 1920, mais dont l’édition intégrale ne paraîtra que dans les années 1960 tant il débordait des canons de l’historiographie soviétique officielle, Boulgakov compose une symphonie d’une puissance et d’une beauté extraordinaires. Résonnent et s’y répondent, non seulement les voix des membres de la famille bourgeoise des Tourbine, qui participent à la défense de la ville, mais aussi celles d’une galerie de personnages à la Tolstoï – Boulgakov reconnaît sa dette à Guerre et Paix –, mais encore celle de Kiev elle-même, « la mère de toutes les villes russes » où accourent les habitants de Moscou et de Saint-Pétersbourg fuyant la révolution. Au-delà du Dniepr s’étend l’immense plaine ukrainienne, et au-dessus d’elle plane la nuit glacée, porteuse de songes prémonitoires ainsi qu’« un firmament immense, rouge, étincelant, couvert de planètes Mars au scintillement vivant ». Mars, l’astre de la guerre qui recouvre la terre en ce terrible hiver de 1918.
Andreï Kourkov est le plus célèbre écrivain ukrainien d’expression russe actuel. Vivant à Kiev, il fait lui aussi de la ville le personnage principal de L’Oreille de Kiev[note], son dernier roman dont la traduction vient de paraître. Il se déroule peu de temps après celui de Boulgakov : en 1919, l’Armée rouge a chassé les troupes de Petlioura, mais la pénurie règne et la situation est instable, car l’armée blanche de Denikine menace à son tour. À partir de documents d’archives de la Tchéka, Kourkov compose la trame d’une enquête policière menée par Samson, un jeune homme qui s’est engagé un peu par hasard dans la milice après que le sabre d’un cosaque a tué son père et lui a tranché l’oreille gauche. Il décrit ainsi avec talent le quotidien d’habitants mus par leur instinct de survie dans un climat de guerre civile et d’insécurité.
Ami de Georges Simenon, souvent comparé à John Le Carré pour son sens impressionnant de la psychologie et du détail, Julian Semenov[note] fut immensément populaire dans l’URSS des années 1970 et 1980. Au travers du personnage fictif de Max von Stierlitz, alias Maxime Issaïev, espion soviétique infiltré dans les plus hautes sphères de la SS, il nous offre une plongée saisissante au cœur de l’appareil d’Etat nazi. S’appuyant sur une documentation historique d’une richesse et d’une précision extraordinaires, qui n’est pas sans rappeler Les Bienveillantes de Jonathan Littell, Semenov nous relate les débats quant au sort réservé à l’Ukraine à la veille de juin 1941 : alors que les SS veillent à appliquer l’ordre de Hitler de réserver cet « espace vital » aux seuls colons allemands, la Gestapo et l’armée souhaitent utiliser les nationalistes ukrainiens au service de leur campagne de conquête et de purification ethnique et idéologique. Délaissant le vieux Skoropadsky pourtant réfugié en Allemagne, ils misent sur la nouvelle génération d’extrémistes fascisants, au premier rang desquels figure Stepan Bandera. C’est ainsi que, dès la prise de Lviv aux premiers jours de l’invasion, la Wehrmacht laisse libre cours à la Légion ukrainienne de Bandera, laquelle va se livrer au massacre de Polonais, Juifs et communistes repérés au moyen de listes soigneusement préparées à l’avance. Le rappel de cet épisode atroce permet de comprendre à quel point la glorification dudit Bandera par certains nationalistes ukrainiens est vécue comme une insulte insupportable à la mémoire des millions de morts soviétiques, et combien la détermination russe à lutter contre toute résurgence nazie en Ukraine plonge ses racines dans l’histoire de la Seconde Guerre mondiale.
Les trois romans que nous allons évoquer à présent revêtent un intérêt historique et politique particulier dans la mesure où ils ont été rédigés et publiés après février 2014, mais avant février 2022. Ils nous rappellent ainsi que la guerre en Ukraine a commencé non pas avec l’invasion russe comme la majorité des médias semble tenir pour acquis, mais aussitôt après la « révolution de Maïdan », lorsque le renversement du président Ianoukovitch puis l’abrogation de son statut de langue officielle à la langue russe (comme au roumain, au hongrois et au tatar de Crimée) conduisit à un soulèvement massif des populations russophones du Donbass à la Crimée.
Correspondant du Monde à Moscou, Benoît Vitkine a couvert ce conflit du Donbass dès ses débuts. Lauréat du prix AlbertLondres pour la qualité de ses reportages de terrain, il a prolongé son travail de journaliste avec deux romans qui offrent chacun un éclairage passionnant sur l’Ukraine actuelle. Il est probable que ce recours à la fiction permet à l’auteur d’aborder de manière plus libre des réalités qui, ne cadrant pas avec le discours dominant, auraient eu du mal à être rapportées telles quelles dans son quotidien dit de référence, parangon de la bienpensance parisienne. Publié par coïncidence en février 2022, Les Loups[note] se présente explicitement comme un roman à clé. Il décrit avec brio l’emprise totale des oligarques sur la politique et les médias ukrainiens. Tous plus corrompus et violents les uns que les autres, si certains misent sur Moscou alors que d’autres jouent la carte nationaliste, ces « loups » ne sont mus en fin de compte que par leur appétit féroce d’argent et de pouvoir au détriment des simples citoyens. Et lorsque ceux-ci osent se dresser contre la corruption endémique, ils n’hésitent pas à les écarter brutalement. Ainsi de Katia Gandziuk, la jeune militante anticorruption morte en novembre 2018 après une attaque à l’acide, et à qui ce livre est dédié.
Tout aussi passionnant que ses « Loups », Donbass[note], est un roman policier situé sur la ligne de front entre l’armée ukrainienne et les forces séparatistes. Au cours de l’hiver 2018, la guerre s’enlise : « La poursuite de ce conflit convenait aussi bien à Kiev qu’aux rebelles et à leur parrain moscovite. Tant que le nombre des morts restait limité, personne n’était prêt à des concessions. Et les Occidentaux pouvaient oublier cette demiguerre sur laquelle ils n’avaient aucune prise ». Dans cet environnement dominé par la misère sociale et la violence, propice à tous les trafics, le colonel Henrik Kavadze, incarnation classique du flic désabusé, mais intègre, mène l’enquête sur un assassinat sordide. Celle-ci va mettre en lumière la profondeur des traumatismes subis par les sociétés post-soviétiques, qui pour certains remontent à la guerre d’Afghanistan, dont lui-même est vétéran. Situé à hauteur d’homme, Donbass nous rappelle non seulement que cette guerre dite de basse intensité s’est poursuivie durant des années dans l’indifférence totale des chancelleries et des médias, mais aussi que, loin des grandes considérations géopolitiques, ce sont toujours les gens ordinaires, civils comme militaires, qui trinquent, souffrent et meurent.
Loin du roman noir et dans un style très différent Les Abeilles grises[note] de Kourkov évoque la vie des quelques habitants restés dans le no man’s land de cette même « zone grise» du Donbass qui, de 2014 à 2022, a séparé l’armée ukrainienne et les séparatistes pro-russes. Ce monde absurde et violent est vu au travers des yeux de l’apiculteur Sergueïtch, un homme simple et bon qui refuse de s’impliquer dans des conflits politiques qui le dépassent complètement. « Ukrops » (désignation injurieuse des « Ukrainiens européens ») et « Moskals » (pour « valets de Moscou ») peuvent bien s’abreuver d’injures et se bombarder, Serguïetch reste accroché à son village natal déserté par la guerre, où il n’aspire « qu’à une paix méritée et à une vie en accord avec les abeilles et donc avec la nature ». Empreint de poésie bucolique et de douceur, cette fable d’un homme candide, qui dénonce avec subtilité l’absurdité du nationalisme et de la guerre, est un petit bijou d’humanité.
François Massoulié


