La pandémie comme normalisation
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La pandémie comme normalisation

Lara Perez Duenas

Le thème est glissant, mais peu importe ! Certaines périodes très récentes de notre histoire se caractérisent par l’irruption à un niveau très élevé de l’irrationalité dans les sphères du pouvoir. Le nazisme avait ainsi la particularité de combiner une rationalité glaciale et oppressante au cœur des services policiers, de l’armée ou des organismes chargés de la prévision des productions industrielles, avec une irrationalité extrême, par exemple dans le fait de construire un système totalitaire sur la base d’oppositions, plutôt que de complémentarités, entre le parti, l’État, l’armée et la SS. De son côté, le système communiste chinois s’est construit sur un irréalisme profond en matière industrielle ; il est en effet irrationnel de confier la direction de processus industriels à des cadres du parti qui doivent rendre des comptes aux échelons hiérarchiques supérieurs dudit parti, car ces cadres ont davantage d’habileté à maquiller des résultats dans des rapports qu’à les obtenir dans l’activité productive quotidienne d’une usine. Cet irréalisme a abouti très tôt aux aberrations du Grand Bond en avant. Pourtant, l’idéologie maoïste elle-même préconise l’inverse, dans une simplification des contradictions et des voies souvent caricaturales pour les résoudre une à une qui relève elle-même de l’irrationnel. Et ce ne sont que deux exemples. 

Or, la période que nous vivons depuis le début 2020 – pour nous en tenir à la pandémisation de la vie politique, culturelle et sociale – est une période de totalitarisme, en ce sens très précis que, dans les pays les plus influents du monde contemporain, comme la Chine, les États-Unis, l’Allemagne ou le Brésil, le Nigeria et bien d’autres encore, les groupes au pouvoir, parfois incarnés par un individu ayant adopté une posture ouvertement dictatoriale, exercent une emprise sur la société telle que ladite société dans son ensemble, ou au moins de larges groupes actifs et conscients, rencontrent d’énormes difficultés pour exprimer leur désaccord avec les politiques suivies. Dans la plupart des États, aujourd’hui, les gouvernants ont été soit désignés par des pairs, soit élus avec des pourcentages extrêmement faibles de la population adulte, et leur légitimité est très contestable du point de vue même du système en place. En France, Emmanuel Macron, au premier tour de la présidentielle de 2022, n’obtint même pas les votes d’un cinquième de la population adulte (si l’on inclut les inscrits et les non-inscrits) ; sa légitimité est donc extrêmement faible au regard de ce que demanderait une démocratie dite parlementaire, et cela sans ajouter tous les biais de caractère dictatorial que le président et le gouvernement utilisent sans arrêt (corruption, outrages commis par d’importants personnages de l’État, mode de gouvernement par décrets, disqualification des oppositions quelles qu’elles soient, contrôle des médias et du système de divertissement, etc.). Ainsi, nous partons de ce qui est pour nous une constatation, qui ne sera pas discutée davantage, parce qu’elle nous semble une évidence : nous vivons un mouvement totalitaire. 

L’irrationalité est une évidence chez l’être humain, et heureusement ! C’est bien parce que nous sommes des êtres irrationnels – non pas profondément irrationnels, non : juste et simplement, à l’occasion ou un peu plus souvent, irrationnels – que nous refusons de nous plier aux normes, pas forcément à toutes les normes (le code de la route en est une évidence…), mais à certaines. 

C’est bien parce que les humains sont irrationnels à certains moments cruciaux de leur vie que les théories les plus en vogue pour contrôler les populations sont aujourd’hui issues du behaviorisme. Le behaviorisme postule en effet que, « au-delà de la liberté et de la dignité » – pour reprendre le titre de l’essai phare de Skinner –, il existe la possibilité de contraindre l’être humain à aligner son comportement sur ce qui est socialement acceptable et souhaitable. Autrement dit, on ne peut pas modifier l’être humain, qui n’est ni fondamentalement bon ni fondamentalement mauvais ; cette discussion n’a aucun intérêt, affirment les behavioristes, car ce qui importe est la « technologie du comportement » : contraindre les humains, par des moyens « scientifiques », à adopter, qu’ils le veuillent ou non, un comportement socialement dirigé. Par qui ? Par les scientifiques et les experts qui définiront ce qui est acceptable et souhaitable, et les moyens de nous y contraindre, ou par les États qui utiliseront les principes behavioristes d’endiguement des comportements individuels. 

Le behaviorisme est aujourd’hui au sommet de sa puissance d’influence. Ainsi, les algorithmes de Google ne nous renseignent, pour toute nouvelle requête sur leur moteur de recherche, qu’en fonction de nos requêtes précédentes, ce qui nous enferme de fait dans un certain domaine de pensée, un certain style de raisonnement ; il s’agit bien là d’une « technologie du comportement » purement behavioriste. Technologie du comportement encore via le logiciel archiperfectionné de Facebook pour la reconnaissance faciale, qui atteint en la matière des résultats désormais supérieurs à ceux de l’être humain lui-même et qui devient un auxiliaire de premier ordre pour les services de police. À la tête de Facebook, la pensée politique semble absente, si l’on en juge par le spectacle pitoyable que donne son fondateur, Mark Zuckerberg, face aux sénateurs américains qui s’inquiètent de sa puissance (le 11 avril 2018, le texte intégral de l’audition est accessible sur le web). Ce spectacle d’un abruti ne sachant rien répondre n’est-il pas, en réalité, la marque de sa supériorité absolue face aux sénateurs : il n’a rien à leur dire, car ils n’ont plus le pouvoir ? 

Mais, car rien n’est joué, le behaviorisme doit affronter une limite fondamentale : l’être humain est irrationnel, et s’il est en effet plus facile de contrôler le comportement de l’être humain que de le rendre « bon » ou « mauvais » ou « adapté à telle situation », comme le rêvent les dictateurs de la fable d’Aldous Huxley Le Meilleur des mondes, il reste impossible de le rendre rationnel en toute situation. De le contrôler, quel que soit le contexte. Car le Pouvoir – avec une majuscule –, qui attend beaucoup du contrôle des foules depuis au moins la fin du XIXe siècle et l’ouvrage pionnier de Gustave Le Bon, Psychologie des foules, rêve en effet de contrôler non seulement notre comportement, mais notre irrationalité elle-même. Effacer tout irrationnel pour, comme dans Le Meilleur des mondes, nous limiter à produire et à n’être que les esclaves consentants d’une Mégamachine au service d’une caste de, au choix : dirigeants, transhumains, présidents-directeurs généraux, militaires, experts, scientifiques, médecins… De nos jours, le behaviorisme triomphe peut-être, mais ce triomphe marque aussi ses limites et les dévoile si jamais nous ne les avions pas encore aperçues : il contrôle nos comportements, mais il ne pourra pas modifier l’irrationalité constitutive de l’être humain. 

Mais – car surgit un autre « mais » -, voilà qu’en 2020, une situation nouvelle est créée par l’apparition (nous ne discuterons pas ici de savoir si cette apparition est une illusion ou une réalité) d’une pandémie entraînant dans son sillage la peur quasi généralisée. Peur de mourir et peur de l’autre. Notons d’emblée que la peur de mourir comme la peur de l’autre sont profondément irrationnelles, car nous apprenons toutes et tous très vite comment nous allons finir, la mort faisant à coup sûr partie de la vie ; de plus, en tant que primates, nous sommes des animaux profondément sociaux, chez lesquels l’autre devrait être non pas source de peur, mais la principale source de bonheur. L’irrationalité réalisait donc un passage en force inédit en temps de paix, comme si – et pour une fois, le dictateur de la République française pouvait avoir raison, mais il le disait avec une autre idée derrière la tête… – nous étions en guerre. 

L’irrationalité n’est pas un défaut, c’est un fait d’espèce, et sur ce fait se construit, notamment, l’opposition aux normes. Les normes sont un mode de contrôle de l’irrationalité, en tentant de corseter les décisions dans un cadre le plus strict possible et d’endiguer les débordements de toutes natures. Ainsi, refuser les normes parce qu’elles sont aliénantes, parce qu’elles aboutissent à l’exploitation, etc., est profondément « logique » d’un point de vue politique émancipateur. Insistons ici sur ce fait selon nous essentiel, qu’à un moment, ce refus s’appuie sur un invariant de la psychologie humaine : nous sommes des animaux qui, à certains moments de leur vie, sont irrationnels et prennent des décisions difficilement justifiables. Le refus des normes n’est pas seulement une position politique ou éthique ; c’est aussi une simple donnée de la psychologie humaine et c’est cela qui donne l’espoir, y compris dans les situations les plus dramatiques, car il y a toujours l’espoir de sortir de l’emprisonnement par les normes puisqu’elles sont contraires à l’être même de l’animal humain

L’anarchie, le communisme anti-autoritaire, le refus de parvenir, le zadisme, etc., ne sont pas le chaos ; ils sont la libre association de tout ce qui vit dans un souci holistique constant, s’appuyant sur des valeurs clés : l’émancipation, la non-domination, la non-soumission, la liberté des autres comme continuation et extension de la nôtre, etc. Ces formes d’opposition et de construction d’un plurivers libre, que nous synthétisons ici dans le « refus de parvenir » pour simplifier, pourraient être définies comme des politiques qui laissent ouvertes des possibilités de s’échapper de la norme ; ce sont même les seules politiques laissant ouvertes ces possibilités-là qui sont, a priori, l’inverse même de tout système politique autoritaire, productiviste et industriel. Le mot « système » est à prendre ici en son sens le plus fort : une organisation structurée, fonctionnant par elle-même, pour elle-même, en elle-même, et avec les individus qui le composent réduits à l’état de rouages. 

Tel est bien le but de tout système, y compris du « monde digital » auquel travaillent Google, Facebook et les autres. C’est ainsi que les dirigeants de Google affirment dès 2013, dans The New Digital Age, que tout individu dont les coordonnées numériques sont « inhabituellement difficiles à trouver » cherche sans doute à « cacher quelque chose » ; ils préconisent par conséquent d’inscrire ces personnes sur une « liste de terroristes » (!) et de leur appliquer des mesures comme les restrictions de déplacement (confinement ?). Voilà qui est fondamental pour comprendre ce qui se joue depuis mars 2020 et les mesures de confinement adoptées en Europe cette année-là et la suivante. 

L’irrationalité est ainsi, pour les behavioristes dont les théories inspirent les dictateurs actuels, l’ennemi qu’il faut non pas abattre, car Skinner a bien montré que cela n’était pas simple du tout, voire impossible, mais contrôler, endiguer, limiter, confiner. Remarquons ici que l’irrationalité s’empare y compris des dictateurs, ce qui constitue pour nous, qui travaillons à l’inverse à l’émancipation du monde vivant et du genre humain entre autres, un atout. Depuis 2020, les dirigeants européens ont pris de nombreuses décisions 

irrationnelles qui aboutissent à des volte-face sur la politique pandémique (masque obligatoire et indispensable puis l’inverse, ne pas généraliser l’obligation du vaccin alors qu’ils affirmaient pour la plupart que c’était le seul moyen de survivre, etc.), décisions irrationnelles dans la mesure où elles décrédibilisaient leur politique – certes on pourrait dire que l’irrationalité est un atout de la politique politicienne par la peur qu’elle engendre, car l’irrationalité des dirigeants engendre la peur chez les dirigés qui leur font confiance… 

Venons-en à ce qui aurait pu former un « Nous », par rapport à «Eux» qui sont au pouvoir. Pas un «Nous» qui soit les 99%, ne rêvons pas, mais un « Nous agissons collectivement », qui rassemble à la fois les anarchistes, les décroissants, les opposants au tout industriel et au tout scientifique, les partisans des diverses formes de simplicité volontaire, les féministes, les conseillistes, les zadistes (bien entendu, on peut se reconnaître dans plusieurs de ces orientations à la fois !) et tant d’autres, en gros toutes celles et tous ceux qui refusent l’ordre néolibéral, économiste de marché, masculiniste, industriel, militariste, etc., le Pouvoir sous toutes ses formes autoritaires, y compris l’idéologie du Progrès qui n’en est pas le moindre aspect. L’irrationalité est présente, et heureusement, également chez Nous. Mais certaines décisions ou prises de position de certaines et certains parmi Nous ont eu des conséquences très négatives sur le « mouvement » dans son ensemble. Celle de se faire vacciner est celle qui porte avec elle le plus de conséquences négatives. 

Irrationnelle, cette décision l’est à l’évidence. Se faire vacciner, c’est avaliser le lien profondément aliénant entre les décisions de l’État et le sort des individus. C’est accepter de lier notre sort à celui des « foules », ce mot devant être pris dans le sens précis de l’ensemble des personnes prises « en masse » et en même temps atomisées devant leur écran et une à une aux prises avec leur peur de la maladie, de la mort, et donc profondément aliénées par tous les outils que le Pouvoir a à sa disposition. Les foules, ce sont « un plus un plus un… », soit une collection d’individus sans pouvoir, face au groupe dirigeant, bien plus faible numériquement, mais immensément plus fort car parfaitement soudé. 

De ces foules-là, nous n’avons pas d’autre choix que de nous en distinguer, non pas pour nous en séparer, mais pour conserver le minimum nécessaire de clarté politique – du moins si nous prétendons ne pas mourir aliénés et hébétés devant la destruction de la planète et la perpétuation jusqu’à ses extrêmes limites des rapports d’exploitation et de domination. Nous n’avons, en réalité, pas d’autre choix que de Nous échapper de ces foules auxquelles le Pouvoir ne veut que Nous réduire. Et la vaccination et le confinement en furent, en 2020-2021, des moyens qui se voulurent un temps « absolus » et « définitifs », sans doute à l’image du crédit social chinois dans lequel chaque individu, s’il s’y soumet, accepte sa réduction à l’état de rouage d’une immense machinerie globale sur laquelle il n’a pas la moindre capacité d’influence. 

C’est dire que là, avec le confinement et la vaccination, Nous avions la possibilité de construire un point commun, un pont commun, entre Nous : devenir toutes et tous, enfin, des hors-la-loi. Hors de ces lois que Nous abhorrons parce qu’elles signent la soumission et l’exploitation des masses et, désormais, de tout ce qui vit, jusque et y compris la planète, par le biais d’un extractivisme absolu qui détruira tout à terme, si Nous ne parvenons pas à y mettre fin. 

Le second point qui nous semble signer notre défaite – provisoire, mais réelle en 2020-2021 – est la désintégration, l’explosion de la relation pourtant nécessaire entre nos pensées, nos manières de voir la politique, l’émancipation et la vie quotidienne. En clamant notre anti-productivisme et en acceptant, jusque dans nos corps, de nous soumettre au laissez-passer qui nous permet de continuer à produire – le cas des soignants étant le plus emblématique sur le plan politique et émotionnel –, nous rompons ce lien nécessaire entre théorie et pratique, entre grandes déclarations et « descente dans l’arène de la vie quotidienne ». Nous nous discréditons, il n’y a pas d’autre mot, sur le plan politique. 

N’oublions pas en effet que nous étions le plus souvent très informé·e·s de la réalité de Pfizer, l’un des pires laboratoires pharmaceutiques du monde, dont l’objectif affiché, par le biais de l’Association de psychiatrie américaine (qui publie le fameux manuel de psychiatrie, le DSM), est de mettre sous contention médicamenteuse 75% de la population américaine. Si ces Nous vacciné·e·s avaient opté pour le Moderna, elles et ils savaient sans doute que cette société a été fondée par le DARPA, l’agence du Pentagone (excusez du peu !) pour la recherche, dans le but de développer un vaccin à ARN permettant aux soldats yankees de s’installer dans un territoire auparavant nettoyé de ses habitants par des armes biologiques (le site du DARPA donnant ces informations à propos de Moderna est resté ouvert tout le long de la pandémie et l’est encore[note], ainsi que celui de Moderna[note]. Ces personnes très bien informées savaient de plus que le « vaccin » n’en était, pour le plus avancé d’entre eux, le Moderna, qu’au stade 2 de l’expérimentation (sur les primates non humains) et qu’il manquait donc le stade 3, soit plusieurs années de tests… 

Cette réalité de l’irrationalité survenant au pire moment et dans les plus mauvaises conditions politiques possibles a traversé à peu près tous les groupes humains. D’où la « recomposition » (des associations, des groupes de camarades, des amis, des « tribus » ou des cercles de sympathie) que, toutes et tous, nous avons constatée au cours des années 2020 et 2021. 

Mais, nous l’avons déjà dit, l’irrationalité n’est pas un défaut en soi. Il nous semble donc qu’un important progrès vers l’émancipation peut désormais être accompli. Face à cette réalité d’êtres humains profondément irrationnels à certains moments cruciaux de leur existence, nous pouvons « opposer » une solution simple en répondant à cette question : sur quelles valeurs pouvons-nous nous entendre ? Reformer un Nous ? 

Car c’est à Nous de proposer les valeurs permettant de passer au stade de l’émancipation. Il ne s’agit surtout pas de tracer un programme et de retomber dans une contradiction indépassable, mais de fonder nos comportements et nos manières d’agir politiques sur les valeurs qui font sens : simplicité volontaire, recherche de l’émancipation de toutes et tous, y compris les autres animaux et même les végétaux (les forêts par exemple), refus de tout ce qui Nous opprime et Nous détruit, et d’autres encore que chacun est libre d’ajouter à sa guise ! 

Philippe Godard