« Être libre pour la liberté signifie avant tout être délivré, non seulement de la peur, mais aussi du besoin ».
H. Arendt[note]

« Pourquoi la guerre ? ». C’est le titre donné à l’échange épistolaire entre Einstein et Freud publié en 1933 par l’Institut international de coopération intellectuelle. Einstein questionne Freud sur ce qui anime l’homme : « Comment est-il possible que la masse, (…) se laisse enflammer jusqu’à la folie et au sacrifice ? ». Einstein questionne alors l’exercice du pouvoir et le droit. Freud, qui a l’art de dénicher les pulsions inconscientes dissimulées derrière les mots, suggère à Einstein de remplacer le mot de « pouvoir » par celui, plus cru et plus dur, de « violence »[note].
La gestion de la crise énergétique aura-t-elle la même saveur que la crise sanitaire ? Nous ne sommes pas à l’abri de voir réapparaître un pass ou un crédit écologique permettant une forme de contrôle social. La Confédération helvétique en est un bon exemple à travers sa campagne sur l’énergie sous l’égide d’un slogan : « L’énergie est limitée, ne la gaspillons pas », accompagné d’un cortège d’injonctions que la conscience morale s’empresse d’ingurgiter (« Luminosité d’écran trop élevée : énergie gaspillée », « Fenêtre basculante pour aérer : énergie gaspillée », « Laisser la machine à café allumée : énergie gaspillée »[note]). L’arsenal législatif prévoit selon l’article 49 de la « Loi fédérale sur l’approvisionnement économique du pays »[note], que toute infraction intentionnelle aux prescriptions sur les mesures d’approvisionnement peut entraîner une peine pouvant aller jusqu’à 3 ans de prison[note]. La possibilité de contrôles ponctuels est même envisagée[note]. L’application de ces contrôles exige une modification en profondeur de l’arsenal législatif puisque des agents seraient autorisés à pénétrer un espace privé pour… contrôler la température ? C’était encore inenvisageable quelques années auparavant, mais la crise sanitaire a instauré de nouveaux rapports entre les hommes. La présence de l’angoisse suscitée par le Covid a été l’occasion d’une résurgence de l’infantile. Ce dernier offre une vision du monde sans nuance, comme le font les enfants, séparant les bons citoyens des mauvais, les « pro-vax’ » des « anti-vax’ », les gens raisonnables des « complotistes ». Un groupe particularisé est alors tenu pour responsable de la chute de la civilisation et s’en protéger justifie tous les excès. Cette extériorisation de la responsabilité rend de grands services : l’État n’a plus à se questionner sur la politique qu’il mène puisque la cause du malheur, c’est l’autre.
Les crises que nous traversons, Covid puis énergétique, sont en train d’instaurer une transformation politique durable. Nous dirigeons-nous vers un totalitarisme soft ?
LA VIOLENCE, À L’ORIGINE DE LA CIVILISATION
L’avenir des civilisations ne suscite chez Freud ni enthousiasme ni pessimisme. La civilisation ne porte pas en elle l’origine des perversions humaines, comme le suppose Rousseau, et n’évolue pas non plus vers une amélioration morale comme l’espère Kant. Il nous faut plutôt noter que le raffinement des moyens de répression et de coercition d’un peuple suit avec fidélité les progrès offerts par l’évolution technique, tels les camps de concentration. La civilisation n’est donc pas la voie qui nous conduirait vers une perfection toujours plus grande de l’humanité. L’histoire témoigne plutôt d’élévations ponctuées de chutes. Le progrès technique apporté par la civilisation n’est donc pas synonyme d’accès au bonheur. Il peut même à l’occasion être accompagné de son lot d’angoisses telles les armes nucléaires ou bactériologiques. Le vaccin contre le SARS-Cov-2 n’échappera pas à la règle.
Alors quels intérêts la civilisation présente-t-elle pour l’homme ? La civilisation peut atténuer la souffrance de l’homme sur trois aspects : (1) se protéger de la nature et de sa capacité de destruction (2), se prémunir de la fragilité du corps (3), se prémunir de
l’agressivité entre les hommes en réglant les rapports entre eux[note]. L’exercice du pouvoir est une nécessité pour parvenir à ces fins.
Comment sommes-nous passés de la violence, plus crue, à l’exercice du pouvoir ? Les conflits sont habituellement réglés par la violence. Sa réalisation radicale est la mise à mort de l’adversaire. L’autre possibilité est de soumettre l’adversaire plutôt que de le tuer. Cette indulgence doit alors composer avec la possibilité de rébellion du vaincu et de fait, celui qui exerce le pouvoir abandonne partiellement sa propre sécurité. C’est le début de la clémence qui sera très bien décrite par Foucault dans son ouvrage Surveiller et punir[note]. La violence a donc progressivement conduit au droit.
Concrètement, la construction d’une civilisation débute par la présence d’un oppresseur. Les personnes violentées se réunissent et mettent un terme à la violence du despote. Une fois cette communauté suffisamment stable, elle édicte des prescriptions pour éviter le surgissement d’un nouvel oppresseur. C’est la naissance du droit. Le droit énonce alors des actes de violence légaux. Le droit a donc besoin pour s’exercer de la violence.
Durant la crise sanitaire, les libertés publiques et fondamentales ont connu un net recul. Liberté de circulation, liberté d’expression, liberté de réunion, liberté de manifestation, liberté du commerce et de l’industrie, libertés médicales ont été largement remises en question. Une tentation, en forme de liste à la Prévert, à laquelle une bonne partie de l’Europe a succombé. Ce recul des libertés a débuté avec l’effondrement des tours et la bataille contre le terrorisme. Au nom de la sécurité, notre société poursuit la marche dans laquelle elle est engagée depuis plusieurs décennies en accroissant les actes de violence légaux exercés sur la population.
Il existe un fragile équilibre entre le droit et la satisfaction de la pulsion. Le renoncement partiel de la pulsion est une nécessité pour que nous puissions vivre ensemble. La pulsion d’agressivité, par exemple, se doit d’être a minima contenue. Il y a des renoncements pulsionnels qui s’appliquent à l’ensemble du groupe (les plus anciens) et certains qui ne s’appliquent qu’à des groupes, des classes ou même des individus (tel le célibat sacerdotal). Trois renoncements pulsionnels sont aujourd’hui généralisés : l’inceste, le cannibalisme et le meurtre. Seul le cannibalisme est prohibé par tous, les souhaits d’inceste sont toujours présents même si interdits (d’où leur fréquence) et le meurtre est encore pratiqué dans des conditions particulières, même parfois commandé comme en temps de guerre[note]. Si l’ensemble de ces anciens interdits est relativement respecté, d’autres le sont moins. Ainsi, la cupidité ou le fait de nuire aux autres par le mensonge, la tromperie ou la calomnie restent très fréquents et ce d’autant plus que les auteurs restent impunis.
L’auto-attestation de sortie (ou l’art de mobiliser l’autocensure), le QR-code, l’innovation biomédicale inoculée sans étude clinique aboutie sur l’homme, le chantage à la vaccination, le pass, la suspension des soignants en France… tout le monde s’y était habitué, ou presque. Pourtant, l’exercice du pouvoir, par l’intermédiaire de mesures légalisées, aura été d’une violence peu commune. L’exercice du droit et l’expression de la pulsion ne sont jamais très éloignés l’un de l’autre.
LA VACCINATION COMME ACTE POLITIQUE
En quelques paroles, le 12 juillet 2021 le Président français transforme le geste médical qu’est la vaccination en un acte politique. Ce dernier devient nécessaire pour celui ou celle qui souhaite continuer à faire société. Le vernis du « libre choix » permet de condamner les citoyens qui refusent la vaccination : en les excluant de la communauté et en les rendant coupables/responsables de leur auto-exclusion.
Il n’existe pas d’un côté la psychologie individuelle et de l’autre la psychologie sociale. D’une façon générale, les discours qui courent dans la société interviennent sans cesse dans la vie de la personne, comme modèle, comme soutien, comme adversaire, etc. La pratique de la psychologie ou de la psychanalyse n’est donc pas intemporelle, elle dépend de ce qui se passe dans la société. Les grandes mutations historiques impliquent toujours des mutations cliniques. La subjectivité des gens change au fil des évolutions sociétales.
La dimension politique de la parole peut conduire à un paradoxe : le sujet peut se perdre dans les objectivations du discours[note]. Cette aliénation provient de la civilisation scientifique. Le patient arrive parfois avec une explication sur son symptôme : « J’ai lu que c’était lié à un problème du cerveau. Ça doit être ça, c’est mon cerveau qui est malade ! ». Lacan dénonce cette objectivation constituée par une science qui commande dans la civilisation universelle. Cette science permet au sujet d’oublier sa propre subjectivité jusqu’à le déshumaniser. Il y a donc une dimension idéologique de la science au sein de la cité et de la façon dont elle est accueillie, comprise, énoncée. Nous pouvons observer des effets potentiellement pathologiques que le discours scientifique peut avoir sur les sujets.
Comment cela peut s’entendre ? Le sujet ne soutient plus sa particularité. Toute sa communication est ravalée du côté d’un homme rationnel qui objective sa vie. Sa subjectivité, sa singularité disparaissent partiellement. La personne se soutient d’injonctions rationnelles : elle s’y soumet et en même temps s’en fait le relais. C’est ainsi que l’adhésion à la vaccination s’argumente des discours entendus et des slogans commerciaux : « Tous vaccinés, tous protégés ! ». Pour ensuite énoncer : « Moi, je me vaccine pour protéger mes parents. ».
Lors de la crise sanitaire, le discours à l’œuvre présente deux faces. De façon empirique ce que nous observons c’est une exigence de la vaccination. Mais ce que dissimule cette exigence n’est ni plus ni moins qu’une attente d’obéissance des citoyens. Nous pourrions déduire que si la personne se fait vacciner, c’est qu’elle est en accord avec celle-ci. Mais il s’agit évidemment d’une farce. De nombreuses personnes ont fait le choix de la vaccination sous la contrainte et non pas parce qu’elles le souhaitaient. Un acte politique donc. De fait, refuser la vaccination devient également un geste politique.
LA VACCINATION COMME ILLUSION
Freud a toujours envisagé le religieux comme une illusion. Mais le religieux ne se réduit pas à la religion. Il évoque, d’une façon générale, les dogmes en tant qu’ils résonnent comme une réponse à des souhaits infantiles. Les dogmes ne sont pas le fruit de la pensée ou de la réflexion. Il s’agit de réponses au souhait infantile de protection face à l’angoisse du petit d’homme quand ce dernier constate l’impuissance de ses parents (à le protéger, à le soigner, etc.). Tous les enfants y sont confrontés. L’état de désaide de l’enfant crée des conflits psychiques qui ne sont jamais totalement surmontés, mais qui, à travers le souhait vont pouvoir être dépassés vers une illusion admise par tous. La religion, dans sa promesse de vie éternelle et de justice est l’une d’elle. Mais il y en a beaucoup d’autres possibles, dont la science et la médecine.
Une illusion n’est pas la même chose qu’une erreur. D’ailleurs, une illusion n’est pas non plus nécessairement une erreur. Une erreur serait, par exemple, de penser que le coronavirus provient d’une chauve-souris qui se serait soulagée sur un pangolin alors que les dernières publications laissent de moins en moins de place à une origine naturelle du virus. Ne doutons pas que cette hypothèse fera son chemin.
Une illusion renvoie plutôt à un souhait intime. L’illusion se rapproche donc de l’idée délirante, mais elle s’en distingue par sa simplicité. L’idée délirante est souvent une construction complexe. Là ce n’est pas le cas. L’énoncé est simple et se résume à « vaccination = protection ». Par ailleurs, si l’idée délirante est en contradiction avec la réalité effective, l’illusion, elle, n’est pas forcément fausse. Le souhait est donc au premier plan, et on laisse de côté son rapport à la réalité effective (Freud, 1927, p.31-32). Si certaines « solutions » proposées lors de la crise Covid19 sont impossibles à discuter c’est parce qu’elles répondent à un souhait qui contrecarre l’angoisse. La vaccination est l’une d’entre elles, solution indiscutable comme peut l’être le sacré.
De nos jours, la religion s’est dissipée, mais finalement elle laisse la place libre à d’autres doctrines. « Si vous voulez éliminer la religion de notre culture européenne, cela ne peut se faire que par un autre système de doctrines et celui-ci reprendrait d’emblée, en vue de sa défense, tous les caractères psychologiques de la religion, le même caractère sacré, rigide, intolérant, le même interdit de pensée. » (Freud, 1927, p.52). De nos jours la médecine s’est partiellement substituée à la religion. Bien évidemment, elle ne répond pas à la question du mystère de la présence de l’Homme dans l’univers, mais elle prescrit désormais un ensemble de comportements qui pourraient « sauver », « protéger » impliquant le traitement du corps (hygiène, sport, alimentation, sexualité), et non plus seulement l’organisme. La médecine a progressivement étendu son champ d’action jusqu’à l’intime. La sexologie peut ainsi prodiguer des conseils sur la fréquence des rapports nécessaires à « une bonne santé ».
LA VACCINATION COMME ACTE MORAL
Du fait de la civilisation, nous devons consentir à renoncer à une partie de notre satisfaction pulsionnelle. Mais l’opposition pure et simple entre civilisation et privation pulsionnelle serait trop simple. En effet, le renoncement et le sacrifice des pulsions attendus relèvent des fonds religieux de notre culture (Freud, 1927, p.10). Notre conscience morale en témoigne.
Freud a découpé le psychisme en différentes parties. Le surmoi est l’une de ces composantes[note]. Dans l’intimité la plus profonde de l’être humain, le surmoi est une instance hypermorale. C’est un peu notre « Jimmy » Cricket intérieur, l’œil qui nous regarde et nous juge : « Je dois manger moins de sucreries », « Je ne devrais pas être si agressive avec mes enfants », « Il faut que j’arrête de regarder d’autres femmes que mon épouse ». Nous entendons dans ces petites phrases combien le surmoi exige le sacrifice de la pulsion. D’ailleurs, parfois, chez l’une ou l’autre personne, tout le pulsionnel a disparu pour ne laisser la place qu’au surmoi. « Je dois aller faire mon jogging », « Il faut que je porte le masque », « Je dois manger équilibré », « Je dois prendre rdv pour la 4ème dose », etc.
Aussi difficile que cela puisse paraître, le surmoi puise ses forces dans les pulsions elles-mêmes. Les caractéristiques en sont identiques et la personne en retire la même satisfaction. Les pulsions peuvent être envahissantes et féroces, le surmoi également. Le sujet prend son pied par l’accomplissement des pulsions, il en retire la même satisfaction en répondant aux commandements du surmoi. On peut donc y observer le même débordement : le surmoi peut tout dévorer sur son passage. Très curieusement, il ne dépend pas de l’éducation reçue. Il y a certes une indépendance, mais l’expérience montre qu’un enfant peut présenter une conscience morale sévère alors même que ses parents se sont toujours montrés indulgents à son endroit[note].
Le lien entre pulsion et constitution du surmoi nous permet de comprendre comment une société entière peut s’engouffrer dans un totalitarisme soft, quelles que soient les habitudes antérieures des personnes qui composent cette civilisation.
La vaccination n’a pas manqué d’être présentée aussi comme un acte moral. Le surmoi a été convoqué : sacrifier sa personne pour le bien commun, renoncer à son désir ou à ses hésitations pour « sauver » l’autre, les anciens, les plus fragiles. La haine de soi peut être tapie dans l’ombre de cet appel. D’ailleurs, ceux qui en font l’apologie n’hésitent pas à diriger cette haine contre ceux qui ne sont pas vaccinés. Assument-ils leur choix ?
Pour conclure. Certains propos tenus par des hommes ou femmes politiques peuvent parfois résonner comme un appel à l’abnégation. Mais où arrêtons-nous l’autre dans cet appel ? À quel moment indiquons-nous notre refus ? Il est nécessaire d’afficher notre désaccord et de l’assumer pour énoncer notre limite à l’autre. Une condition pour soutenir la vie dans notre civilisation. Parfois, il vaut mieux être rejeté qu’être accepté trop vite, ne pas toujours répondre positivement aux « bienfaits » de la civilisation. « L’inconscient, c’est politique ! »[note] car ce qui lie les hommes entre eux ce sont les discours, véritables opérateurs du lien social. À chacun de se positionner.
Barbara Houbre


