
S’alimenter est une question métaphysique aussi vieille que la présence humaine sur Terre… Si les philosophes grecs prônaient les vertus d’une nourriture saine, gage d’une vie en bonne santé, les nouveaux maîtres de ce monde envisagent, quant à eux, la poursuite de l’empoisonnement généralisé des populations, débuté après la Seconde Guerre mondiale, en s’appuyant sur la dite intelligence artificielle (IA) et sur les objets connectés (Internet des objets). Ce renversement, caractéristique du capitalisme moderne, est un calcul qui, bien que dénué de toute considération pour l’immense majorité d‘entre nous, paraît fort juteux pour ceux qui tirent les manettes. Une société malade semble présenter un double avantage. D’un côté, elle asservit tout un chacun au rôle de patient docile, ingurgitant gentiment ses médications chimiques et priant pour avoir droit à ses dépistages réguliers. De l’autre, elle permet de faire tourner à plein régime, en générant d’immenses bénéfices, les usines fabriquant la nourriture frelatée, depuis les semences non reproductibles en passant par les pesticides, les tracteurs, jusqu’à l’alimentation transformée vendue dans les supermarchés. Mais aussi, les usines qui fabriquent les produits pharmaceutiques, tout comme celles qui usinent et assemblent les machines sophistiquées utilisées pour soigner, c’est-à-dire maintenir sous thérapie, ces malades perpétuels que nous sommes devenus.
Cette rentabilité n’a pas échappé à Xavier Niel, patron de Free et propriétaire des journaux Le Monde, L’Obs, Nice-Matin, France-Antilles et Paris-Turf. En cela, il marche dans les pas de son mentor, Bill Gates (fondateur de Microsoft), lequel a déjà largement investi le domaine de l’agriculture chimique, et maintenant robotisée, tout comme le champ des solutions médicales industrielles, après avoir planifié avec un succès retentissant la servitude volontaire de tous aux ordinateurs connectés. Autrefois, ces marchands de sable prétendaient se soucier de la santé des gueux. Aujourd’hui, ils ont ajouté un élément décisif à leurs promesses de gascon, notamment vis-à-vis des jeunes Occidentaux, à savoir le sauvetage de la planète. La solution au dérèglement climatique, que les pollutions multiples de la société marchande ont provoqué, se trouve ainsi circonscrite à la poursuite accélérée des maux qui l’ont engendré. Dans leur novlangue managériale, c’est extrêmement simple. Il s’agit de poursuivre encore et toujours la croissance économique, basée sur l’innovation technologique. Mais cette fois-ci, c’est juré, le bonheur, promis depuis plus de deux siècles, est au bout du chemin…
Pendant que les uns manifestent, sans grand succès, contre une réforme des retraites — qui n’est que l’iceberg qui cache l’océan des mutations en cours — et vilipendent les monarques, qui ne sont que des serviteurs zélés, les autres mettent en place sans encombre, au nez et à la barbe de tous, une « smart » nation. Celle-ci a de quoi donner froid dans le dos à ceux qui essaient de préserver quelques bribes d’humanité et restent sensibles à la beauté, à la poésie, à l’imprévu et défendent une relation fraternelle et charnelle avec leurs semblables. Descendons quelque peu dans l’arène pour tenter de mesurer le désastre qui s’annonce.
Ranveer Chandra dirige le programme Farmbeats de Microsoft, un projet d’agriculture « datadriven » qui mixe l’Internet des objets et l’IA. Voici ce qu’il nous propose : « La première étape consiste à récolter des données, beaucoup de données, grâce à des capteurs plantés dans la terre ou installés sur des tracteurs, grâce à des caméras, ou encore grâce à une cartographie des sols effectuée avec des drones. Ces données sont ensuite envoyées dans le cloud, où elles peuvent être moulinées par les algorithmes. L’analyse de ces données va permettre aux agriculteurs de prendre des décisions éclairées, appuyées sur d’importants corpus de données, décortiqués par les algorithmes de machine learning. Ainsi, les “smart farmers” disposent de toutes les informations nécessaires pour faire des choix cruciaux : date de semence, de récolte ou d’ajout de produits phytosanitaires (engrais, pesticides), taux d’irrigation… Tout peut être monitoré, puis analysé par l’IA, facilitant ainsi le travail agricole ».
On le comprend aisément, le « smart fermier » n’est plus qu’un assistant de machines connectées entre elles qui sont les seules à avoir la capacité d’organiser le travail agricole. Elles sont reliées à toute une quincaillerie numérique afin de priver l’ex-paysan, devenu exécutant de procédures, de toute intervention dans la prise de décision, en attendant sa suppression pure et simple. D’ailleurs pour Microsoft, même la terre est devenue obsolète : « L’IA permet non seulement d’améliorer la production de cultures existantes, mais aussi d’envisager de nouvelles cultures hydroponiques pour des plantes qui ne poussaient jusqu’à présent que dans la terre ». Je ne peux m’empêcher, en lisant cela, de me remémorer une conférence à laquelle j’assistai voici quelques années. Il s’agissait d’expliquer les vertus extraordinaires des arbres et des forêts, et leur caractère indispensable à la vie des humains sur Terre, dans un contexte de coupes rases de plus en plus fréquentes en France.
Le conférencier, éminent spécialiste des plantes, commençait chacun de ses chapitres en disant : « Cette vertu avait été découverte empiriquement par les anciens mais aujourd’hui, nous en avons la certitude grâce à la science (sic) ». Oui, les connaissances et les savoir-faire, transmis de génération en génération depuis des milliers d’années, étaient un « corpus » vaste et riche d’agronomie qui évoluait au fil du temps en s’adaptant aux exigences et au terroir des paysans. Il offrait une liberté, une dignité et une poésie de l’existence, ancrées dans la terre et le cosmos, que la « révolution verte » a sapées progressivement, pour finir par déléguer toute initiative à des machines qui, pour être fabriquées et alimentées en énergies, nécessitent de dévaster la Terre, d’éradiquer les peuples autochtones, et tant d’autres crimes…
Si nous revenons de ce côté-ci de l’Atlantique, les puissants imitent avec beaucoup de zèle leurs modèles américains, avec juste un temps de retard. Ainsi, la plus grande coopérative française, in vivo, regroupant les exploitants agricoles dédiés à une pratique industrielle et productiviste, a signé un partenariat avec Microsoft, le 27 février 2019, pour bénéficier des avancées du numérique et de la robotisation que je viens d’évoquer. Par ailleurs, HECtar est sorti du chapeau, déjà bien garni, de Xavier Niel, qui s’est associé à cette occasion avec Audrey Bourolleau, ancienne conseillère sur les questions agricoles du président Macron. Ils ont acheté 650 hectares de terre, pour la modique somme de 23,5 millions €, situés sur le parc naturel régional de la Haute Vallée de Chevreuse en région parisienne. Sous couvert d’une activité, bien modeste, de transformation du lait en yaourts et fromages, avec un cheptel de quatre-vingts vaches, ils mettent en place le futur de notre alimentation. Adossé à l’école HEC (hautes études commerciales), d’où les trois premières lettres du nom, et soutenu, entre autres, par Christian Dior, Naturalia (groupe Casino de Jean-Charles Naouri), BNP Paribas, BPIFrance (L’État français), HECtar, depuis son lancement en septembre 2021, ambitionne de révolutionner l’agriculture européenne de par sa véritable activité, un « accélérateur » de start-ups. Celui-ci concerne quatre domaines : AgriTech (IA, robotique, équipement), FoodTech (alimentation dans le respect de la biodiversité et de la gestion des déchets), FuturFarming (production en environnement contrôlé), Régénérative Agriculture (respect des sols et séquestration de carbone). Enfin, en partenariat avec l’École 42, fondée elle aussi par Niel et spécialisée dans le codage informatique, HECtar propose une formation de neuf à douze mois, payante, dénommée « Agritech IA », afin de développer des projets d’IA liés au secteur agricole. (À ce jour, une cinquantaine de start-ups se sont installées sur le site.)
L’anglicisme des intitulés, comme leurs contenus, ne laissent planer aucun doute sur le mimétisme entre Français et Américains. Les machines connectées et le réseau Internet, s’inscrivant dans ce que Jacques Ellul a nommé « le système technicien », vont organiser l’entièreté de la survie des humains ordinaires sur cette Terre dévastée, ainsi que leur contrôle intégral via la connexion informatique. « La grande relève des hommes par la machine » est prête à lever le rideau sur l’acte final dans l’agriculture, mais aussi dans tous les autres domaines de la vie de nos sociétés modernes, la santé, la banque, les villes « hyper-connectées », la justice, les déplacements, les loisirs (pour ceux qui en ont), l’école…
Commencée au temps de Galilée, la mathématisation du monde, en remplaçant le réel et le sensible par des opérations algorithmiques et machinales, triomphe. La vie, l’amour et le discernement finissent par s’estomper et laissent la place au néant, celui du corps comme celui de l’âme. L’aliénation complète et la fascination aveugle aux smartphones connectés aboutissent à cette vacuité qui rend acceptable, voire même désirable, cette nouvelle existence allégée d’elle-même et pilotée par ordinateur. Nous ne décidons plus rien si ce n’est la couleur des murs de nos geôles, mais c’est tellement bienveillant, résilient et inclusif de ne plus penser. Il ne nous reste qu’à suivre béatement le troupeau, qu’il aille gaiement se faire vacciner ou qu’il aille manifester. Ou alors… tenter l’impossible, pour la beauté du geste… Briser les machines et amorcer la révolte des « naturiens », ces anarchistes qui s’opposaient à la révolution industrielle et voulaient vivre dans des communes libres et sociales en retrouvant leur autonomie et la poésie de l’existence…
Hervé Krief
Jour 66 an 4 (21 mai 2023)


