L’empire américain face à l’essor de la Chine, ou le piège de Thucydide
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L’empire américain face à l’essor de la Chine, ou le piège de Thucydide

Roland De Wind

SPARTE ET WASHINGTON CONTRE ATHÈNES ET PÉKIN 

L’homme politique et stratège athénien du Ve siècle avant notre ère est passé à la postérité pour son histoire de la guerre du Péloponnèse entre Sparte et Athènes. Selon Thucydide, « ce fut l’ascension d’Athènes et la peur que celle-ci instilla à Sparte qui rendirent la guerre inévitable. ». En 2017, Graham Allison, professeur à Harvard publie Vers la guerre : la Chine et l’Amérique dans le piège de Thucydide ?, un ouvrage dans lequel il estime que les mâchoires du piège de Thucydide se sont d’ores et déjà refermées sur les États-Unis, superpuissance sur le déclin, et sur la Chine, concentrée sur son objectif de retrouver la place prééminente qui fut la sienne avant son dépeçage par les pays européens et le siècle d’humiliation[note] qu’elle subit depuis les guerres de l’opium[note] jusqu’à la fin de la Seconde Guerre mondiale. Selon Allison, qu’ils le veuillent ou non, cet engrenage géopolitique a toutes les chances d’entraîner l’aigle américain et le dragon chinois dans une confrontation armée. 

De manière surprenante, loin d’en appeler à une prudence redoublée afin d’éviter un tel scénario, Allison en conclut qu’il est urgent d’affaiblir la Chine par tous les moyens. Il écrit ainsi noir sur blanc que « l’armée américaine pourrait former secrètement et soutenir les insurgés séparatistes […]. Un effort subtil mais concentré destiné à accentuer les contradictions qui sont au cœur de l’idéologie communiste chinoise pourrait, avec le temps, compromettre le régime et encourager des mouvements d’indépendance à Taïwan, au Xinjiang, au Tibet et à Hong Kong. En divisant la Chine et en laissant Pékin s’enliser dans le maintien de la stabilité intérieure, les États-Unis pourraient éviter, ou du moins retarder, la menace chinoise contre la domination américaine[note] ». 

Pour être schématique, ne serait-ce que parce que l’histoire ne se répète jamais telle quelle, la grille d’analyse thucydidienne proposée par Allison est pertinente. Saluées à sa sortie par des sommités telles que Joe Biden et Henry Kissinger[note], toutes pétries de l’exceptionnalisme américain, les conclusions bellicistes qu’il en tire permettent de mieux comprendre l’agressivité des États-Unis à l’encontre de la Chine, qui n’a fait que croître depuis quelques années, plus encore sous la présidence de Biden qu’à l’époque des tweets de Donald Trump. 

LE MOMENT UNIPOLAIRE AMÉRICAIN N’EST PAS LA FIN DE L’HISTOIRE 

Les bases du conflit en devenir sont posées avec la chute du mur de Berlin lorsque l’effondrement de l’Union soviétique inaugure le moment unipolaire des États-Unis. C’est le moment d’une supposée fin de l’histoire théorisée par le politologue américain Francis Fukuyama[note] et l’avènement d’un monde marqué par la suprématie mondiale incontestée des États-Unis et le triomphe de son système capitaliste dit libéral, c’est-à-dire marqué par l’ouverture de nouveaux marchés à la faveur du libre-échange. Moins connu que Fukuyama mais tout aussi influent au tournant des années 1990, John Ikenberry, politologue à Princeton, s’oppose à ceux qui au sein des cercles dirigeants de Washington estimaient alors que, les États-Unis ayant gagné la guerre froide, ils pouvaient se comporter ouvertement comme un empire. Non pas par opposition au principe de l’impérialisme, mais au contraire parce qu’il estime plus efficace de mettre à profit ce moment unipolaire pour établir sur l’ensemble de la planète un ordre libéral international fondé sur des règles, lesquelles sécuriseraient à long terme la domination des États-Unis et de ses alliés. Précision importante du politologue : pour mener à bien un tel projet, il est indispensable d’éviter que d’autres pays émergents puissent construire leur propre système, lequel, sans même leur être concurrent, pourrait, de par sa simple existence, constituer un défi à la pax americana. Contrairement aux appels lyriques exprimés depuis la même époque par l’Union européenne (UE) en faveur d’un monde multipolaire dont elle constituerait l’un des pôles, la doctrine officielle des États-Unis, fondée depuis la présidence de Bill Clinton sur les analyses et les préceptes d’Ikenberry est tout autre : il s’agit d’empêcher l’émergence d’un monde véritablement multipolaire au profit d’un monde multipartite fondé sur un ensemble d’alliances et de partenariats dirigés par les États-Unis[note]. Selon une telle conception, après la décennie bénie des années 1990 et l’intégration brutale des anciens pays de l’Est au monde capitaliste, les efforts de restauration de la puissance russe entrepris par le régime de Vladimir Poutine, et l’affirmation longtemps discrète des ambitions chinoises, mais de plus en plus éclatante sous la férule de Xi Jinping, constituent un double défi thucydidien à l’empire américain. Si la confrontation avec la Russie est apparue au grand jour avec la guerre de Géorgie de 2008, puis le conflit en Ukraine depuis 2014, la menace représentée par la Chine est encore beaucoup plus sérieuse pour l’empire américain, et ce notamment d’un point de vue industriel et commercial. 

NÉO-LIBÉRALISME ANGLO-SAXON CONTRE CAPITALISME D’ ÉTAT CHINOIS 

En effet, lorsque l’idéologie néolibérale s’est imposée avec Margaret Thatcher au Royaume-Uni d’abord, Ronald Reagan aux États-Unis ensuite, ces deux pays ont sabordé la base industrielle qui avait fondé leur prospérité et leur puissance depuis la première révolution industrielle, au profit d’un capitalisme financier et spéculatif. La libéralisation accélérée des échanges au cours des années 1990 a entraîné le basculement d’une grande partie de l’appareil productif industriel à faible valeur ajoutée vers les pays de la périphérie du système-monde, le centre — c’est-à-dire les États-Unis et ses alliés les plus proches — concentrant leurs efforts sur les biens et services fondés sur l’innovation technologique et à haute valeur ajoutée. C’est ainsi qu’au cours des décennies suivantes, en raison du faible coût de sa main-d’œuvre, mais aussi d’un productivisme aussi effréné qu’efficace et de sa capacité à incorporer de nouvelles technologies, le capitalisme d’État à la chinoise a permis de transformer le pays le plus peuplé de la planète[note] en nouvelle usine du monde. Vingt ans après son adhésion de 2001 à l’Organisation mondiale du commerce (OMC) et l’adoption de son cadre réglementaire voulu par l’ordre international libéral téléguidé par les États-Unis, la valeur ajoutée produite par l’économie chinoise est passée de 1.300 milliards à 14.300 milliards de dollars, alors qu’elle ne faisait « que » doubler aux États-Unis et en Europe. Avec 13% des échanges internationaux contre 9% en 2001, la Chine s’est imposée comme la première puissance exportatrice mondiale. Cette explosion de sa production et de ses exportations a eu des conséquences considérables en Europe et encore plus aux États-Unis : en vingt ans, son déficit commercial avec la Chine s’est creusé de 83 à 310 milliards de dollars. On estime que ce mouvement tectonique commercial aurait conduit à la destruction de plus de deux millions d’emplois industriels aux États-Unis entre 1999 et 2011[note]. De plus, le projet de Nouvelle Route de la Soie dévoilé en 2013 offre des perspectives d’expansion économique et commerciale le long de corridors maritimes et terrestres déployés non seulement en Asie, mais aussi en Europe, en Afrique et jusqu’en Amérique latine. Il vise ainsi à inscrire l’Empire du Milieu au cœur du commerce mondial. En un mot, les États-Unis sont en passe d’être battus par la Chine sur leur propre terrain de jeu de la mondialisation capitaliste. Pourtant, ce terrain de jeu était et reste à leur avantage en raison de l’atout maître dont ils disposent : le dollar. Depuis les accords de Bretton Woods conclus en 1944, ils avaient posé les fondements du commerce international d’après-guerre autour de la création du Gold-Exchange Standard. Celui-ci était fondé sur une seule monnaie, le dollar américain, toutes les autres monnaies étant définies en dollar et seul le dollar étant défini en or, avec la règle implicite selon laquelle les autres pays ne demanderaient pas la conversion en or des dollars qu’ils détiennent. Si le système favorise bien la reconstruction et la croissance économique des Trente Glorieuses, l’accroissement considérable de leurs dépenses, dues notamment à la guerre du Vietnam, ont conduit les États-Unis à faire tourner leur planche à billets à plein régime. Ils provoquent ainsi une inflation qui s’exporte mécaniquement vers les autres pays tributaires du dollar. En 1971, la crainte que de tels déséquilibres n’entraînent une fuite du dollar vers l’or va conduire le président Richard Nixon à suspendre la convertibilité du dollar. 

Pourtant, bien qu’il ne soit plus adossé à l’or ou au moindre bien tangible, le dollar est resté la devise de référence pour les échanges internationaux ainsi que pour les réserves des banques centrales. Aujourd’hui encore, 60% environ de ces réserves sont libellées en billets verts. Avec un coût de fabrication de quelques cents le billet de 100 dollars, il s’agit là d’un privilège exorbitant pour des ÉtatsUnis à même de financer quasi-gratuitement leur déficit budgétaire et leur dette publique par le simple jeu de la création monétaire. Et ils ne s’en sont pas privés : aujourd’hui, leur déficit annuel s’élève à 1.400 milliards et leur dette publique à plus de 30.000 milliards de dollars[note] ! Ce système foncièrement déséquilibré a pu fonctionner jusqu’à présent grâce au rachat de bons du Trésor américain par les banques centrales des pays disposant d’excédents commerciaux avec les États-Unis. C’était notamment le cas de la Chine, qui, durant des décennies, a recyclé une grande partie de ses excédents commerciaux en achetant des montagnes de bons du Trésor : en 2021, ils en avaient amassé pour plus de 1.000 milliards de dollars. Entre l’exportation massive de produits chinois vers les États-Unis et le rachat massif de bons du Trésor par la Chine, la superpuissance à vocation hégémonique et la superpuissance émergente sont devenues mutuellement dépendantes, tant d’un point de vue économique que financier. En bonne logique libérale, et selon la théorie du « doux commerce » cher à Montesquieu, une telle interdépendance aurait dû favoriser une coopération accrue entre les deux géants. 

WASHINGTON LANCE LA GUERRE COMMERCIALE ET TECHNOLOGIQUE 

Pourtant, c’est au contraire que l’on assiste. En 2016, l’élection de Trump sur le programme protectionniste America First ! visant explicitement les produits chinois a marqué un tournant. Accusant le yuan d’être sous-évalué, les États-Unis ont lancé à partir de 2018 une véritable guerre commerciale contre la Chine, en imposant de manière unilatérale, et au mépris des règles de l’OMC, une série de taxes douanières visant à freiner ses importations[note]. La Chine a rétorqué en adoptant des mesures similaires contre plusieurs produits américains. En parallèle, Washington a interdit aux entreprises américaines de transférer leurs technologies de pointe vers une Chine accusée de transferts forcés de technologie et de concurrence déloyale. Poursuivie sous la présidence de Biden, cette politique dénote la nervosité des États-Unis, lesquels sont en passe de se faire rattraper voire dépasser par la Chine dans le domaine des technologies du numérique et de la surveillance (5G, robotique, intelligence artificielle, aéronautique, conquête spatiale, etc.), ce qu’il est convenu d’appeler la quatrième révolution industrielle. 

VERS UNE DÉDOLLARISATION DU COMMERCE INTERNATIONAL ? 

Dans ce contexte tendu, la banque centrale chinoise a commencé à réduire lentement mais sûrement ses avoirs en bons du Trésor US, dont elle ne détient plus à présent « que » 870 milliards. Selon la même logique, elle a aussi engagé un processus de dédollarisation commerciale. Pour être encore limité, il s’agit d’un mouvement de fond qui tente une grande partie des pays du Sud global. Ceux-ci sont non seulement inquiets du niveau abyssal d’une dette que les États-Unis ne pourront bien sûr jamais rembourser, mais aussi de la manière dont Washington use et abuse de l’arme du dollar à des fins géopolitiques et impose des sanctions extraterritoriales au mépris du droit international[note]. À cet égard, la décision prise par Washington et ses alliés occidentaux de geler 330 milliards de dollars d’avoirs russes à la suite de l’invasion de l’Ukraine et l’intention proclamée de provoquer l’effondrement de l’économie russe a sans doute accéléré la prise de conscience de nombre d’États à travers la planète du risque de trop dépendre du système-dollar, et donc du bon vouloir — jamais garanti — des États-Unis. 

LE G7 CONTRE LA CHINE 

Lors du Sommet du G7[note] qui s’est tenu à Hiroshima en mai 2023, ses dirigeants ont multiplié les critiques à l’encontre de la Chine, tant pour sa politique vis-à-vis de Taiwan et de Hong Kong que pour ses violations des droits de l’homme, notamment au Xinjiang et au Tibet, ou encore pour ses manœuvres en mer de Chine. Après l’avoir accusée d’ingérence dans leurs affaires intérieures, les pays du G7 ont sommé la Chine d’exercer des pressions sur la Russie afin d’obtenir son retrait « immédiat, total et inconditionnel » de l’Ukraine. Enfin et peut-être surtout, la déclaration du G7 comprend un volet économique très offensif : « Nous réduirons les dépendances excessives dans nos chaînes d’approvisionnement essentielles. Afin de permettre des relations économiques durables avec la Chine et de renforcer le système commercial international, nous ferons pression pour des conditions de concurrence équitables pour nos travailleurs et nos entreprises. Nous chercherons à relever les défis posés par les politiques et pratiques non marchandes de la Chine, qui faussent l’économie mondiale. Nous lutterons contre les pratiques malveillantes, telles que le transfert de technologie illégitime ou la divulgation de données. Nous favoriserons la résilience à la coercition économique. Nous reconnaissons également la nécessité de protéger certaines technologies de pointe qui pourraient être utilisées pour menacer notre sécurité nationale sans limiter indûment le commerce et l’investissement[note] ». La plupart des médias occidentaux ont relayé sans guère de recul cette mise en accusation en règle, parfois même considérée comme une condamnation de la Chine par la « communauté internationale ». 

Il est exact qu’au service de ses ambitions, la Chine use et abuse de toutes les ressources conférées par sa puissance économique. Toutefois, lorsque… l’on songe à la manière dont les États-Unis ont abusé de l’arme du dollar et des sanctions extraterritoriales au cours des dernières décennies, que ce soit contre des États — de l’Iran à Cuba en passant bien sûr par la Russie et la Chine —, voire contre des entreprises occidentales — ainsi de BNP Paribas qui dût s’acquitter en 2014 d’une amende de 9 milliards de dollars pour avoir osé effectuer une transaction avec l’Iran, non pas sur le territoire américain, mais simplement parce qu’elle était libellée en… dollars ! —, la sainte indignation des dirigeants du G7 contre la « coercition économique » prête à sourire. 

Par ailleurs, le ton impérieux[note], et pour tout dire impérial, de la déclaration du G7 à l’encontre de la Chine semble paradoxal : à un moment où le conflit ukrainien tout à la fois s’enlise et comporte de sérieux risques d’escalade, jusque et y compris au niveau nucléaire, les dirigeants du G7 et de l’UE — UE qui y est étroitement associée via ses représentants — devraient sans doute juger utile ou en tout cas prudent de favoriser l’émergence d’un consensus international autour d’un plan de paix réaliste. Tenter de trouver un terrain d’entente à ce sujet avec la Chine, ne serait-ce qu’en sa qualité de puissance nucléaire et membre permanent du Conseil de sécurité des Nations unies relève du bon sens diplomatique. Le fait que l’Union européenne et l’Otan n’en fassent rien démontre simplement leur statut de vassal des Américains. 

L’AFFIRMATION DU RÔLE DIPLOMATIQUE DE LA CHINE 

À cet égard, et contrairement à la rhétorique guerrière qui prévaut aux États-Unis et en Europe, selon laquelle le conflit ukrainien ne saurait être réglé que sur le champ de bataille[note], la Chine a présenté en février 2023 un plan en douze points. Pourtant fondé sur la Charte des Nations unies[note], le plan chinois a été balayé d’un revers de la main par le camp atlantiste. Sans doute parce qu’il préconisait, en même temps qu’un cessez-le feu et la tenue de pourparlers de paix, de mettre fin à toute sanction unilatérale non autorisée par le Conseil de sécurité des Nations unies, des sanctions qui figurent justement parmi les mesures phares des États-Unis et des Européens. Sans doute aussi parce que, face au déclin désormais manifeste de l’empire américain sur tous les plans autres que technologiques et militaires, la Chine affirme de plus en plus nettement son rôle sur la scène internationale. 

PÉKIN RÉCONCILIE LES FRÈRES ENNEMIS DU GOLFE 

En avril 2023, réalisé sous les auspices de Pékin — avec le soutien discret de Moscou —, le rapprochement entre l’Iran et l’Arabie saoudite, les deux voisins du Golfe dont l’hostilité réciproque, exacerbée depuis la révolution iranienne de 1979, était soigneusement entretenue par le parrain américain de Riyad, a manifesté de manière éclatante la force grandissante de la diplomatie chinoise. Ce succès suscite les espoirs de paix au Yémen, en proie à une guerre civile aggravée par l’intervention militaire, depuis 2015, de l’Arabie saoudite et des Émirats Arabes Unis. Qualifiée par l’ONU de pire crise humanitaire de la planète, avec 7 millions de personnes au bord de la famine, cette guerre se déroule depuis huit ans dans l’indifférence quasi générale des médias occidentaux. Le fait que lesdits pays occidentaux fournissent des armes, un soutien logistique et du renseignement militaire aux armées saoudiennes et émiraties n’est sans doute pas étranger à ce silence pudique[note]. 

PÉTRODOLLAR CONTRE PÉTROYUAN 

La percée diplomatique chinoise au Moyen-Orient doit aussi beaucoup à sa puissance économique. En effet, le rapprochement entre deux des principaux exportateurs de gaz et de pétrole coïncide avec une véritable révolution dans le commerce international des hydrocarbures : alors que le pétrodollar y régnait jusqu’alors en maître, les Émirats, l’Arabie saoudite et même l’Irak viennent d’annoncer leur intention de conclure, à l’instar de l’Iran, des contrats avec la Chine libellés en yuan[note]. 

Le fait que ces protégés historiques des États-Unis osent s’affranchir, au moins en partie, de l’hégémonie du dollar, est symptomatique du mouvement de fond enclenché en 2014, déjà à propos de la question ukrainienne. En effet, les sanctions qui lui avaient été imposées à la suite de son annexion de la Crimée avaient frappé durement l’économie russe, laquelle faisait alors partie intégrante d’un système financier international dominé par le dollar. Ce premier choc avait alors conduit Moscou à se rapprocher de Pékin qui, on l’a vu, dans le cadre de la guerre commerciale avec les États-Unis, cherchait aussi à minimiser l’avantage considérable conféré à Washington par sa détention du monopole de la devise de référence. Ainsi que le relève une note de l’École de guerre économique consacrée à la dédollarisation[note], les États-Unis ont aujourd’hui à subir les conséquences de la militarisation[note] du dollar au service de ses intérêts à laquelle ils se sont si souvent livrés[note]. 

En cette année 2023 de tous les dangers et de toutes les incertitudes géopolitiques suscités par la guerre en Ukraine, les BRICS (Brésil, Russie, Inde, Chine, Afrique du Sud) ont déclaré qu’ils souhaitaient une nouvelle forme de monnaie commune. À terme, celle-ci pourrait servir d’instrument de réserve et de moyen de paiement à l’intérieur de leur zone ainsi qu’avec les pays qui, tels que l’Argentine, l’Iran, la Turquie, l’Arabie saoudite, l’Algérie et l’Égypte s’en rapprochent. Inutile de préciser que la création d’une telle monnaie qui servirait à renforcer la cohésion d’un bloc indépendant du dollar et des États-Unis a peu de chance de remporter les faveurs de ce dernier. 

CONTRE LE DÉCLIN, LA TENTATION DES ARMES 

Au sortir de la Seconde Guerre mondiale, les États-Unis jouissaient de tous les attributs de la superpuissance à vocation hégémonique. À partir des années 1980, du fait de sa politique néolibérale, sa puissance industrielle s’est érodée et ses déficits commerciaux ont atteint des niveaux records ; déjà écorné par ses interventions militaires tous azimuts, le prestige international du pays de la statue de la Liberté, phare auto-proclamé de la démocratie dans le monde, s’est effiloché. Les mensonges et les massacres de la guerre en Irak lui ont porté un coup fatal aux yeux de milliards de citoyens du monde entier. Son statut de superpuissance repose désormais essentiellement sur les trois piliers que sont l’innovation technologique, l’arme du dollar et, enfin, la puissance militaire. Cette dernière reste considérable car, avec un budget de la défense de plus de 700 milliards de dollars — soit 40% des dépenses militaires du monde entier —, 800 bases militaires et 200.000 hommes répartis tout autour du globe, les États-Unis sont déterminés à maintenir leur suprématie en ce domaine. À supposer que le processus de dédollarisation s’amplifie et que la Chine parvienne à faire jeu égal voire à dépasser les États-Unis en matière technologique, ne resterait guère à un pays au bord de la banqueroute que son pilier militaire pour tenter de conserver son statut hégémonique. Or, toute l’histoire des États-Unis démontre qu’ils hésitent rarement à employer la force, que ce soit directement ou par procuration. 

Alors que l’ascension de la Chine se poursuit, le piège de Thucydide est en train de se refermer sur ces deux géants engagés dans une concurrence féroce au sein du système capitaliste mondialisé. À défaut d’un abandon du paradigme de la croissance économique à tout crin et de la poursuite de la suprématie militaire, une collision frontale, à Taïwan ou ailleurs, semble inéluctable. 

S. Kimo