
C’est à une enquête digne du commissaire Adamsberg que s’est livrée Fred Vargas dans son dernier ouvrage qui, pour le coup, n’a rien de fictionnel. L’enjeu ? Rien moins que l’évolution corrélée du climat et de l’usage de nos ressources énergétiques. Selon l’autrice, la décroissance aura bien lieu, dès 2040 et peut-être même avant. Mais, contrairement aux rêves caressés par ceux qui prônent, à juste titre, une inversion du dogme de la croissance à tout prix, fût-elle soi-disant « verte et durable », cette décrue se fera, selon Vargas, de manière contrainte et forcée et elle sera violente, générant récession et chaos socio-économique sans précédent. À l’origine de ce grand collapsus, selon elle, le tarissement définitif des ressources pétrolières, à l’horizon 2045 tout au plus. Le paradoxe, c’est que cette chronique d’une mort annoncée du pétrole, prélude à une apocalypse socio-économique, sera plutôt une bonne nouvelle pour l’évolution du climat terrestre. Alors, fin du monde contre fin du mois, le match retour ? C’est en effet de cela qu’il s’agit. Reprenant les quatre scénarios du GIEC pour l’évolution du climat à l’horizon 2100, l’autrice écarte d’emblée comme hautement improbable le « scénario du pire », à savoir une élévation des températures moyennes globales de 3,5° C. Son « pari » se situerait plutôt autour d’une élévation approximative de 1,7° C, suivie d’une stabilisation climatique aux alentours de 2080, ce qui, notons-le, générerait déjà de très sérieuses difficultés d’adaptation pour une bonne moitié de l’humanité. Mais n’est-elle pas trop optimiste ? D’une part, pour arriver à ce résultat, elle table sur la fin définitive du pétrole, dont quasiment plus une goutte ne sortirait des puits à partir de 2040, y compris sous la forme de schiste bitumineux, filière dont elle prédit l’abandon, faute de rentabilité suffisante. Est-ce si certain ? Outre la découverte toujours possible de nouveaux gisements, rien n’indique que l’actuel moratoire de Joe Biden sur l’exploitation du pétrole de la zone Arctique ne soit pas remis en cause par l’un de ses successeurs, surtout s’il s’agit de… Donald Trump, qui a déjà annoncé son intention de réautoriser les forages. D’autre part, le pétrole n’est pas le seul à émettre des gaz à effet de serre. Resteraient en lice le gaz et le charbon, aux réserves beaucoup plus importantes, et dont la transition pseudo « verte » vers le tout électrique et numérique, tant prisée par la Commission européenne notamment, est si gourmande… Au-delà de ses hypothèses (très) audacieuses, Vargas a le mérite de pointer de vrais enjeux, tout en dénonçant au passage l’effarant manque de vision à long terme de nos élites (bien)pensantes.
Fred Vargas, Quelle chaleur allons-nous connaître ? Quelles solutions pour nous nourrir ? L’humanité en péril, 2, Flammarion, 2022, 350 pages.
Alain Gaillard

Dans la lignée des ouvrages précurseurs et toujours d’actualité d’Edward Herman et de Noam Chomsky sur La fabrique du consentement (aussi publié par Investig’Action) et d’Anne Morelli sur les Principes élémentaires de propagande de guerre (que les éditions Aden viennent de rééditer à point nommé dans une version mise à jour et augmentée), Michel Collon et le collectif Test Média International analysent le travail de désinformation que mènent les médias de masse dans leur couverture de la guerre en Ukraine. Ce faisant, il poursuit son travail de fond engagé depuis la guerre du Golfe contre les médiamensonges de la propagande au service de l’impérialisme américain et de ses alliés occidentaux. Toujours aussi agressive et brutale en cas de guerre, cette propagande s’articule toujours autour de cinq grands principes. Ceux-ci consistent à 1) masquer les intérêts économiques sousjacents au conflit ; 2) en occulter les racines historiques ; 3) diaboliser l’ennemi ; 4) se présenter comme victime pour, enfin, 5) monopoliser et empêcher le débat. Il s’agit de bannir l’analyse rationnelle (principes 1 et 2) pour jouer sur les émotions (3 et 4) et enfermer le public dans le seul discours officiel (5), sans hésiter de recourir à la censure (5), comme on l’a vu avec l’interdiction de Russia Today et Spoutnik dès mars 2022. La couverture médiatique du conflit ukrainien applique ces vieilles recettes à un niveau jamais atteint jusqu’alors. En effet, les médias de masse, les agences de presse et les réseaux sociaux n’ont jamais été aussi concentrés et dépendants de groupes privés, lesquels ont intérêt — au sens idéologique mais aussi économique et financier du terme — à propager le narratif forgé par Washington et l’OTAN. À partir de 50 exemples précisément illustrés et sourcés, l’auteur nous aide à démonter cette propagande, non pas seulement depuis l’invasion russe de 2022, mais aussi en remontant aux origines du conflit. Il apporte ainsi les preuves que la sous-secrétaire d’État américaine Victoria Nuland était bien à la manœuvre sur la place Maïdan en 2014. Les propos très clairs et pédagogiques des auteurs sont servis par une présentation soignée et des illustrations remarquables. Un beau livre à lire et à offrir d’urgence !
Michel Collon, Ukraine, la guerre des images. 50 exemples de désinformation, Investig’Action, 2023, 417 pages.
F. M.

« Solastalgie », est un terme assez récent puisqu’il a été « inventé » en 2003 par un philosophe de l’environnement australien, Glenn Albrecht. Ce terme désigne la détresse psychique de ceux qui souffrent des catastrophes passées ou surtout futures si on ne réagit pas vigoureusement pour lutter contre le changement climatique et la destruction de la biodiversité. Pour éclairer ce syndrome qui se multiplie, l’auteur, Martin Hirsch, a écrit un roman, Les solastalgiques, qui met en scène ceux qui cherchent « comment agir » efficacement pour annihiler les causes qui menacent l’avenir de la planète et de l’humanité. La forme roman permet de décrire l’introspection de ceux qui se demandent s’il est légitime d’user de méthodes illégales. Le roman présente les réflexions des militants radicalisés qui se sentent impuissants : pétitions, tribunes dans les médias, manifestations… se sont multipliées sans que cela ne remette en question le productivisme et le consumérisme orchestrés par le capitalisme. Réunis dans un village normand quasi abandonné, deux groupes, celui des quinquagénaires occupant de hautes fonctions dans l’intelligentsia française et celui des jeunes fans d’informatique, organisent une espèce de société secrète qui réfléchit intensément avant de — peut-être — agir efficacement sur le terrain. Hirsch est certainement très intime avec les débats qui animent les militants radicalisés car quasi aucune des tentations d’actions illégales n’échappe aux remue-méninges des occupants de ce phalanstère. Ils ne s’offusquent guère d’être traités de complotistes puisque c’est bien un complot qu’ils préparent en se posant la question : « Comment sauver l’humanité contre elle-même ? ». Les propositions, excentriques ou plus ou moins réalistes, se succèdent et peu à peu s’impose l’idée de s’introduire dans les systèmes informatiques des institutions les plus nocives au moyen des hackers présents dans le groupe. Une question centrale est le choix des cibles de leurs actions. Il importe que les cyber-attaques affectent des entreprises très néfastes, et ce sans avoir des effets négatifs sur l’ensemble de la société, car cela aurait pour conséquence de donner prise aux défenseurs de l’immobilisme qui crieront immédiatement à l’éco-terrorisme. Les croisières de luxe et les fabricants de SUV sortent du lot. Ne divulgachons pas la fin du récit qui apportera quelques surprises.
Martin Hirsch, Les solastalgiques, Stock, 2023, 350 pages. A.A.

Damien Darcis est professeur de philosophie à la faculté d’Architecture et d’Urbanisme de l’Université de Mons. L’auteur, que nous ne connaissions à vrai dire pas avant la lecture de cet ouvrage, arpente les monts d’une critique de la modernité et des effets réifiants du modèle capitaliste (en ne prononçant toutefois que très peu le nom de la bête) et s’appuie volontiers sur les écrits de Bernard Charbonneau, penseur français et pionnier de l’écologie politique. Le livre se subdivise en deux parties principales : la première explore l’histoire de la disparition des communautés paysannes, pour qui (et contrairement aux modernes que nous sommes) la nature n’était pas un concept. On apprend qu’il s’agissait plutôt pour les paysans d’établir une relation de co-construction avec l’environnement qui les entourait. La deuxième partie, quant à elle, met particulièrement l’accent sur des initiatives telles que les ZAD (zone à défendre), où la question de savoir « comment faire territoire ensemble » est cruciale. Le thème fortement original de l’ouvrage se retrouve dans l’idée que la nature, telle qu’on se la représente à l’époque de la modernité, est en réalité une notion construite par l’homme qui a fait son apparition véritable dans le courant du XVIIIe siècle. C’est-à-dire que si la nature avait bien entendu un sens dans les époques précédentes (et pour d’autres cultures que la nôtre), elle n’était pas désignable par un concept en particulier : « La représentation de la nature (et les sentiments qui y sont liés), n’existe pas en elle-même. Comme toute représentation, elle prend sens par opposition à d’autres ». Retenons, également, la manière avec laquelle l’auteur témoigne dans son récit que même les environnements a priori les plus sauvages que l’homme fréquente sont anthropisés. Intéressant.
Damien Darcis, Pour une écologie libertaire. Penser sans la nature, réinventer des mondes, Eterotopia, 2022, 185 pages.
K. C.

Dans cet essai visant à resituer le rôle de la désinformation de masse dans le monde contemporain, Matthieu Amiech analyse, dans la première partie de son ouvrage, la situation politique des pays du monde capitaliste. Il adopte la seule position intellectuellement honnête qui est de récuser tout autant le complotisme que l’anti-complotisme. Pour lui, le phénomène complotiste est le résultat de décennies de dépolitisation, ce qui aboutit à nous faire oublier les véritables questions, celles que nous devrions nous poser. Par exemple : quelle vie voulons-nous réellement vivre, et que sommes-nous prêts à mettre en œuvre pour cela ? Dans la seconde moitié de son ouvrage, il relativise le phénomène complotiste qui, selon lui, se nourrit de la numérisation du monde, un projet qui est au centre de la politique de domination depuis de nombreuses décennies. Il se demande s’il y a vraiment quelque chose de nouveau dans ce qui advient depuis la prétendue pandémie, et conclut qu’il n’y a pas de complot, seulement une volonté farouche de poursuivre sur la voie du développement industriel et de gagner cette course à la puissance qui nous asservit.
Matthieu Amiech, L’industrie du complotisme. Réseaux sociaux, mensonges d’État et destruction du vivant, La Lenteur, 2023, 211 pages.
Philippe Godard
« [Pourtant], le seul but que je poursuis est d’éclairer cette infamie qui a fait de nous des prisonniers numérotés, afin de nous donner envie de rompre avec ses deux mamelles, le joug de l’État et l’aliénation aux machines ». Poursuivant son œuvre de propagation de la pensée anti-industrielle, l’essayiste-troubadour Hervé Krief nous propose un court essai historique montrant que les racines du totalitarisme numérique remontent au règne autoritaire de Napoléon III, auquel succéda l’idéologie coloniale qui « fut prépondérante dans la marche en avant de cette modernité industrielle ». Au siècle suivant, par le truchement du management bureaucratique et du déploiement de la puissance industrielle, l’héritage du nazisme s’est transmis au monde occidental « libéré ». De l’autre côté de l’Atlantique, avec le projet Manhattan qui aboutit aux bombardements de Hiroshima et Nagasaki, les États-Unis ont fait basculer l’humanité dans la toute-puissance diabolique et la possibilité de son auto-destruction. Hervé Krief rappelle que ceux-ci et les nazis ont économiquement collaboré dès avant la guerre, avec l’antisémite Henry Ford, Bayer et IBM. Puis arriva Internet, accomplissement de la cybernétique. La dépendance actuelle de notre santé et de notre alimentation au système marchand et technicien, ainsi que l’abrutissement dû aux smartphones signent le triste tableau de notre condition hétéronome, présentée par le discours dominant comme une béatification. QR code et crédit social pour tous ? « À moins que… », conclut l’auteur.
Hervé Krief, La béatification. Sa lente survenue, de Napoléon III au crédit social, Quartz, 2023, 95 pages.
B. L.

Avec ce livre écrit par un auteur canadien, nous lisons une lettre de 87 pages sans nous en rendre compte tant le texte est magistral et percutant. On pourrait résumer cet essai en une seule phrase : « Quelqu’un qui n’a rien écrit à quelqu’un qui a tout ». De cette correspondance va surgir la colère, le désarroi, l’impuissance mais aussi les reproches et les accusations. Pierre Lefebvre touche à l’essentiel : « Les pauvres et les riches ». Il démontre l’absurdité du « toujours plus » des industriels, il tire à boulets rouges sur la rentabilité, il condamne la destruction de notre planète… Ce n’est pas une profession de foi politique, ni un roman, ni une biographie, ce sont juste des phrases brûlantes mettant en exergue les inégalités qui corrodent notre société. Lefebvre est québécois et, par définition, sa prose est émaillée de tournures de phrases et de mots chantant comme là-bas. Heureusement, un lexique clôture le texte et nous éclaire sur des termes comme « robineux », « garrocher », « pantoute » ou encore « trâlée ».
Après ce voyage épistolaire, on comprend l’urgence de changer le monde, notre monde.
Pierre Lefebvre, Le virus et la proie, Ecosociété, 2023, 87 pages. Marie-Ange Herman

Gérald Brassine, psychothérapeute éricksonien spécialisé dans le traitement du stress post-traumatique s’originant dans les abus sexuels, co-signe une introduction théorique et pratique à l’hypnothérapie aux importantes conséquences sociétales. La question du traumatisme est à la fois clinique et politique. D’une part, elle demande une compréhension claire de sa symptomatologie paradoxale et de sa thérapie. D’autre part, on le sait au moins depuis Sade (1791), William James (1912) et Michel Foucault (1954), la psychothérapie possède toujours une dimension politique, tandis que le cadre politique lui-même suscite certaines aliénations et incite l’usage de certaines thérapies au détriment d’autres approches jugées inorthodoxes, subversives, non-scientifiques, etc. L’alliance entre la psychanalyse et le libéralisme est d’ailleurs emblématique (Krivine, 2015). Ce livre s’adresse donc au public cultivé, soucieux de saisir les enjeux existentiels et sociétaux des traumatismes, aux victimes de traumatismes, désireuses de comprendre l’état de stress post-traumatique qui handicape profondément leur quotidien et les rend susceptibles de revivre encore et encore le même type de traumatisme, et aux thérapeutes à la recherche d’un outil efficace et respectueux de l’humanité de chacun. Sa lecture ne dispense bien sûr pas d’une psychothérapie ou d’une formation en hypnothérapie, mais elle permet de mieux comprendre ce qui est impliqué par l’art de prendre soin, c’est-à-dire de prévenir les épisodes crisiques, de soulager les douleurs et les peines, et de guérir de traumatismes lourds. Conceptuellement, elle offre également des passerelles entre thérapie brève (P. Watzlawick), systémique (G. Bateson), et hypnose conversationnelle (M. Erickson, et K. Thompson).
Gérald Brassine & Nadia Tonglet, Surmonter le traumatisme. Initiation à la PTR, Satas, 2022.
Michel Weber

A priori, rien ne prédisposait ce mandarin de la médecine, notable reconnu au sein de la bonne société marseillaise, à devenir le fer de lance de la résistance contre la dictature sanitaire qui s’est abattue sur la France en 2020. Rien sans doute, sinon son héritage familial ancré dans la résistance à l’occupant nazi : médecin militaire, son grand-père a rejoint dès 1940 le réseau Mithridate, puis l’Orchestre rouge. Eux aussi engagés dans la Résistance, ses parents ont inculqué à leurs enfants les valeurs de courage, d’honneur et de résistance à l’autoritarisme imbécile et à l’injustice. Raoult s’est imposé comme une sommité mondiale de la recherche contre les maladies infectieuses. Tirant parti d’innovations technologiques dans la génomique, il a multiplié les découvertes de bactéries et de microbes — plus de mille ! — et contribué aussi à créer une discipline nouvelle, la paléo-microbiologie, qui lui permettra de déterminer les causes probables de la mort du Caravage, en 1610 ! Chargé de multiples missions par l’OMS, il s’était rendu dans la région des Grands Lacs après le génocide rwandais, où il avait pu vérifier l’efficacité de l’ivermectine. Son expérience internationale l’a convaincu que l’observation des pratiques traditionnelles de pharmacopée est une source très intéressante et trop peu explorée. Ce constat place Raoult en porte-à-faux vis-à-vis de ces « collègues sans grande expérience dans la mise au point de stratégies thérapeutiques qui considèrent de prime abord qu’à maladie nouvelle il ne peut y avoir d’autre réponse qu’une molécule nouvelle produite par l’industrie pharmaceutique. Avec à la clé des tarifs délirants et des profits considérables pour le laboratoire titulaire du brevet ».
La manière dont il retrace les péripéties de la période covid et son combat pour faire valoir l’intérêt général et le simple bon sens apportent un éclairage remarquable sur le panurgisme et la corruption qui prévalent au sein de l’OMS et des autorités françaises et européennes. Il démontre à quel point elles servent avant tout les intérêts financiers des grands labos. L’épisode du Remdesivir et des bénéfices engrangés au gré des variations boursières des actions de Gilead est édifiant. Rappelant que le scepticisme est une condition sine qua non de la recherche scientifique, Raoult conclut par une mise en garde contre les dérives d’une société qui prétend interdire « de penser autrement que ce que je pense car ce que je pense est la vérité ». Ce que Hannah Arendt appelait le totalitarisme.
Didier Raoult, Autobiographie, Michel Lafon, 2023, 331 pages. F. M.

Dans la veine de Pierre Bourdieu et d’Alain Accardo, Laurent Mucchielli fait partie des sociologues critiques et engagés, par opposition aux sociologues « de service » et au service du pouvoir. « C’est d’abord l’engagement personnel dans le débat public qui fait l’intellectuel », écrit-il, et celui-ci « n’est pas un expert, il est même tout le contraire d’un expert », car il prend « le risque de la vérité ». Après avoir évalué avec sévérité la période covidienne dans des ouvrages remarqués (les 2 tomes de La doxa du covid), ce livre-ci y revient en partie, mais aussi sur d’autres thématiques auxquelles l’auteur s’intéresse depuis longtemps : la banlieue et la culture hip-hop, les Gilets jaunes et la question de la démocratie. À rebours des discours politiques et journalistiques, l’étude est précise, rationnelle, référencée, fuit les biais idéologiques et démontre que la démocratie n’est plus qu’un vain mot au « pays des droits de l’homme », que l’on devrait rebaptiser « pays de la propagande politico-industrielle », entre « […] petite montagne de mensonges, de dissimulations, de manipulations, de fraudes, de conflits d’intérêt, d’infractions majeures à l’éthique médicale et à l’éthique de la recherche, de compromissions et de lâchetés diverses et variées […] » et corruption dans les sciences bio-médicales. Le tableau sans concession qu’il dresse de l’état des médias a de quoi inquiéter. Ne prenons qu’un seul exemple, le fameux fact-checking, qui est « un genre de journalisme low cost dans lequel on ne sort plus jamais de son bureau ni de son ordinateur tout en prétendant dire le vrai du faux sur n’importe quelle question ». Mucchielli termine son écrit par une défense des soignants qui, au moment de la parution du livre, étaient toujours suspendus par l’État macroniste.
Laurent Mucchielli, Défendre la démocratie : une sociologie engagée, Éolienne, 2023, 308 pages.
B. L.

Le philosophe Mehdi Belhaj Kacem s’est fait remarquer, durant l’épisode « covidiste », par son refus absolu de la vaccination, du masque, etc., et sa critique des intellectuels, notamment français. Ceux-ci, pour leur immense majorité, ont approuvé les incohérences de l’État, s’y sont soumis et nous ont fait croire qu’un dictateur comme Macron avait raison. Dans cet entretien avec la philosophe Marion Dapsance, toute la période et les divers errements des intellectuels et des militants de diverses obédiences sont remis en perspective, avec l’idée qu’au-delà de la digitalisation du contrôle et de l’abrutissement des foules, se profile désormais plus nettement une véritable stratégie transhumaniste. Les deux philosophes surfent sur des concepts philosophiques que l’on parvient à suivre sans problème, même sans bagage en la matière, et creusent de concert leur sujet. Certains passages sont passionnants, comme lorsque Medhi Belhaj Kacem explique en quoi il est, finalement, anarcho-situationniste ; même si l’on n’est pas obligé d’être d’accord avec lui, au moins, son mode de présentation suscite la réflexion. D’une manière générale, on sort de cette lecture avec des arguments souvent décisifs sur l’effondrement politique et éthique de l’Occident, sans cependant que certaines questions pratiques soient abordées, et notamment comment œuvrer pour que cette implosion de l’Occident, sous le poids de la bêtise et du cynisme de ses élites autoproclamées, débouche sur autre chose qu’une guerre, civile ou internationale, voire mondiale. Mais le remue-méninges est bel et bien au rendez-vous !
Mehdi Belhaj Kacem et Marion Dapsance, Le Mythe transhumaniste. Discussion philosophique sur les tenants et aboutissants de la « crise covid », Tinbad, 2023, 104 pages.
Philippe Godard

Olivier Lefebvre est un ex-ingénieur en rupture de ban qui a l’intention de faire tache d’huile parmi son ancienne confrérie. On peut considérer sa Lettre comme un manuel d’incitation à la désertion, sur base d’une situation préoccupante : « [l’ingénieur dissonant] produit les moyens techniques permettant à une partie de l’humanité de creuser toujours plus efficacement le sillon la conduisant à la catastrophe ». L’auteur a entrepris une enquête sociologique de terrain — terrain qu’il connaît donc parfaitement —, avec des incursions dans la philosophie et la psychologie. Comme Marius Blouin (De la technocratie, Service Compris, 2023), il rejoint la thèse de la domination de la technocratie sous le capitalisme, dont les ingénieurs sont les étais dépolitisés (bien que jouant par devers eux un rôle politique), conformistes, obéissants, aliénés au Spectacle (Guy Debord) et au confortable cycle travail/loisirs, et pour certains victimes de la dissonance cognitive — c’est à ceux-ci que l’auteur s’adresse. Leur profession étant socialement valorisée, ils sont confortés dans leur rôle et persuadés que, munis d’une pensée mathématique et calculatoire sur-développée, ils sont aptes à trouver une solution technique à tous les problèmes que rencontre l’humanité. Pour les ingénieurs, « la science (physique) est la forme la plus noble de la connaissance et [qu’]elle est bonne en soi ». Même s’ils sont bien rémunérés, l’argent n’est pas leur vraie motivation, plutôt « la curiosité de savoir ce qu’il serait possible de faire ». Cependant, ils ont aussi « la capacité de se couper du sensible » et d’élaborer des « narrations rationalisantes » pour justifier leur « bullshit job » (David Graeber) qui leur procure un avantageux mode de vie bourgeois. Lefebvre invoque aussi la banalité du mal (Hannah Arendt) et la servitude volontaire (La Boétie) pour caractériser cette profession. Plutôt que de tenter vainement de changer le système de l’intérieur, il invite ses ex-confrères à sortir de leur « cage dorée » en écoutant leurs affects, en se posant comme sujets désirants et en refusant de parvenir. Et in fine il nous invite à nous réapproprier collectivement la question technique.
Olivier Lefebvre, Lettre aux ingénieurs qui doutent, L’Échappée, 2023, 138 pages. B. L.

Livre très important, mais, comme tant d’autres sur ce sujet, unilatéral. Cela ne doit pas empêcher de le lire — ce qui concerne surtout les personnes qui, révoltées par les responsabilités accablantes de l’Ouest dans la guerre en Ukraine, embellissent le pouvoir russe. Nicolas Werth est un des principaux spécialistes de la Russie contemporaine. Contributeur au Livre noir du communisme, les rédacteurs du Monde diplomatique ayant fortement critiqué cet ouvrage avaient reconnu la valeur de l’apport de Werth. D’origine russe et parlant la langue de Pouchkine, il a toujours recouru abondamment aux archives étatiques. Essentiel : même pour les non-russophones, les données qu’il apporte sont en bonne partie vérifiables dans des médias d’État russes électroniques, grâce à la possibilité d’y rechercher par mots-clés traduits automatiquement, puis en faisant traduire, par Edge par exemple, les articles trouvés. Ce qui ressort du livre : la prise de contrôle du récit historique par l’État (bien avant le putsch en Ukraine). But : mettre l’histoire au service du patriotisme. Ce qui implique de donner aux crimes soviétiques la place minimale, et une place maximale à la « Grande guerre patriotique ». Le pouvoir a créé plusieurs institutions chargées de ces tâches, portées e. a. par des dirigeants des services secrets. Les méthodes sont à leur image : suppressions de monuments aux victimes du pouvoir de l’URSS, présentation des « apports » des travaux forcés des goulags, poursuites et diffamation des historiens s’opposant à ces pratiques, report aux calendes grecques de la déclassification des archives du KGB, etc. L’unilatéralité du livre ? L’ignorance de la responsabilité occidentale, dans l’intensification de ces pratiques, ainsi que des manipulations qui suivent des directions proches, ici. Mais divers critiques valables de l’Occident ignorent autant ces côtés criminels de l’Est. Il n’y a donc pas de raison d’ignorer cet ouvrage.
Nicolas Werth, Poutine, historien en chef, Gallimard, 2022, 63 pages. D. Z.

Ce n’est pas un traité de philosophie. Ce n’est pas bien pensant. Ce n’est pas politiquement correct. Ce n’est pas bien élevé. Non, c’est un pamphlet. Un pamphlet rageur, un pamphlet colère… Un pamphlet accablant mais aussi et surtout réjouissant. Parce qu’il écrit noir sur blanc ce que toute personne qui garde encore un peu de matière grise active sait confusément.
Parce qu’il nomme clairement, sans peur, sans pudeur, sans précaution, le responsable de cette situation pourrie : la « démocratie » US, celle des Black Rock, des Mc Kinsey, des marchands de guerres, des dirigeants US et de leur cour occidentale, bref ceux qui prennent le parti des riches… Il ne parle pas poliment de l’Ukraine et de ses chefs : Volodymir, une raclure, une crevure qu’on fait passer pour un héros ; des dirigeants nazis qui font de leurs administrés de la chair à canon , de ceux qui survivront une main-d’œuvre bon marché et de la terre, la fertile tchernoziom un butin bradé à l’Occident US… Mais il ne parle pas que de l’Ukraine ; tout est rappelé , depuis des décennies : les pays détruits, les assassinats de qui dérange, les dictateurs fidèles , les mensonges d’état permanents, les journalistes en prison, les médias aux ordres, les pandémies provoquées, la santé au service de Big Pharma, le pillage de la nature et sa destruction, etc, etc… Je disais donc un pamphlet accablant mais réjouissant aussi parce qu’il remet les choses à l’endroit et montre toutes les saloperies sans enrobage pudique. Et qu’il faut connaître l’ennemi pour mieux le combattre. Il est agressif, sans nuances diront certains… Mais quand on vous empoisonne sournoisement pendant des décennies, la thérapie de choc est nécessaire, et l’antidote doit être puissant…
Bref, lisez-le, réfléchissez-y, parlez-en autour de vous, et discutez-en, même et surtout, avec ceux qui doivent être désensorcellés…
Paul H. Willems, « La liberté ne se limite pas au droit de parler sa propre langue et de monter à cheval », Manuel de désensorcellement à propose de la guerre en Ukraine, Éditions Antidote Publishers.
Annie Thonon

Dans ce texte au style enlevé et réjouissant, l’auteur mène une critique sans concession, et fort juste, de la science au service de l’industrie. À son service mercenaire, dans la mesure où certains scientifiques en arrivent à proférer les pires aberrations, tenant des raisonnements qu’on juge d’emblée intenables mais qui leur permettraient de justifier l’existant. Par exemple, en affirmant que les poules préfèrent les cages dans un entrepôt agro-industriel à la simple
liberté de picorer sous le ciel. Armand Farrachi ne s’en tient pas à la seule question de l’élevage des poules en cage. C’est l’ensemble du système de justification par la science de tous les dégâts industriels, à l’échelle planétaire, qui se trouve ici accusé. Ce petit ouvrage est un excellent outil pour déconstruire les discours mensongers que nous sert l’agriculture industrielle et, d’une manière générale, l’ensemble du système productiviste. Le texte originel date de 2011 et n’a (hélas !) pas pris la moindre ride ; il est suivi d’un post-scriptum de 2022.
Armand Farrachi, Les poules préfèrent les cages. Bien-être industriel et dictature technologique, éditions Libre, 2023, 135 pages.
Philippe Godard


