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Vooruitgang » als mythe en machtsinstrument

Lara Perez Duenas

Le retour à la lampe à huile, voire le retour à l’âge des cavernes… Celles et ceux qui refusent la 5G et autres technologies sans fil se voient fréquemment attribuer de telles intentions[note]. L’ineptie de cette objection saute pourtant aux yeux. Faire autrement en matière de télécommunications n’implique pas nécessairement de renoncer à toute technologie. Il s’agit simplement d’assigner à la technologie des objectifs différents : contribuer au bien commun et à l’autonomie des collectivités ou des personnes, respecter la santé du vivant et les ressources de la planète. D’un point de vue logique, revenir en arrière, lorsqu’on estime s’être trompé, ne signifie pas automatiquement revenir à un point de départ vieux de plusieurs siècles mais peut simplement suggérer de revenir quelques années en arrière, au moment où la décision jugée malheureuse a été prise. 

Comment une telle erreur de logique peut-elle être commise par tant de gens supposés intelligents ? Certes, elle peut constituer une manœuvre consistant à caricaturer la position de l’adversaire pour pouvoir ensuite la critiquer. De la mauvaise foi en quelque sorte. Mais il y a autre chose. Il y a, présente implicitement dans bien des esprits, la notion de « Progrès » ; celui, justement, « qu’on n’arrête pas ». Alors, évidemment, si ce Progrès-là existe, le retour en arrière devient un non-sens, voire un sacrilège. Il fait oublier que, dans la vie courante, revenir en arrière sur ses erreurs est un moyen indispensable d’apprendre et d’explorer l’inconnu, de progresser dans ce que l’on cherche ou entreprend… Si ce Progrès-là existe, cela amène donc à distinguer, d’un côté, la vie courante, où cette loi basique de la vie s’applique, et de l’autre, un domaine où, comme dans une bulle, cette loi ne s’appliquerait pas. 

Ce texte se propose d’expliquer pourquoi, à nos yeux, ce « Progrès » est un mythe et, partant, un instrument de pouvoir dans notre monde contemporain. 

LES MYTHES 

Le terme de mythe possède plusieurs significations dans notre langage d’aujourd’hui. Les mythes peuvent être les grands récits, faisant appel à des divinités, êtres ou forces surnaturelles, expliquant comment le monde a été créé, comment il est régi, quels y sont la place et le rôle des humains. De ce que l’on sait aujourd’hui, la plupart des sociétés ont produit de tels récits. Ils ont deux caractéristiques qui vont nous importer ici. Ces mythes font intervenir une transcendance, une intention globale du cosmos qui dépasse les humains. Leur réalité ne peut être prouvée, ni infirmée, par un raisonnement logique et par l’observation scientifique[note] ; l’adhésion à un mythe est du ressort de la foi. 

Il existe aussi des formes de mythes laïques. Ce qui est appelé mythe de nos jours peut être aussi la représentation, largement partagée dans un groupe social, que l’on se fait d’un objet, d’un fait ou d’un personnage réels. Cette représentation est enrichie de fantasmes, de connotations qui rendent son objet prestigieux, valorisant, désirable, ou l’inverse. Elle est le reflet des valeurs et de la hiérarchie sociale en vigueur dans cette société en même temps qu’elle les renforce. « Le mythe est une parole », écrivait Roland Barthes, figure emblématique de l’exploration de cette acception du mythe. Ainsi décodait-il dans Mythologies[note] (Seuil, 1957) le mythe du Tour de France et de ses coureurs, celui de la nouvelle Citroën… Ces mythes-là ne décrivent pas non plus la réalité telle qu’une approche rationnelle permettrait de l’appréhender. Y adhérer demande, sinon un acte de foi, du moins une conformité à des croyances et à des valeurs. Ils semblent, eux aussi, être une production quasi-naturelle, et en tous cas fréquente, des groupes humains. Ces deux acceptions du mythe ne sont pas séparées par une cloison étanche. 

Le mythe comporte parfois une connotation péjorative. Ceci survient en particulier quand un mythe commence à poser problème à certains. D’une part, il peut advenir qu’un mythe soit présenté comme une Vérité absolue, s’imposant sans discussion à tous. Il devient alors un abus, en particulier au sein d’une société qui est supposée laïque, rationnelle et respectant la liberté de croyance de chacun. D’autre part, un mythe faisant autorité crée, au sein de la société, des ressources et des opportunités en termes de prestige, de capacité d’influence, d’acquisition de richesses matérielles qui vont être inégalement réparties entre les membres de la société. Autrement dit, elle donne du pouvoir à certains sur d’autres. On peut constater avec régularité que les personnes qui incarnent un grand mythe en vigueur dans une société, ses prêtres, ses zélateurs et ses héros, se trouvent facilement en haut de l’échelle sociale sur le plan matériel ou symbolique. En retour, ces personnes ont intérêt à ce qu’un maximum de membres de la société adhèrent à ce grand mythe et, de ce fait, vont avoir tendance à renforcer sa crédibilité. Ils ont à leur disposition, pour ce faire, la position de prestige, de pouvoir et/ou de richesse qu’ils ont acquise. 

LE « PROGRÈS » COMME MYTHE 

Le « Progrès » est un mythe contemporain, aux sens où ce mot a été défini ci-dessus. Cette affirmation se démontre au travers de l’analyse de trois glissements de sens du mot « progrès ». Ce dernier désigne au départ l’amélioration quantitative ou qualitative qu’une personne ou une société apporte à ce qu’elle fait. On ne peut donc normalement parler de progrès, tout court, on spécifie nécessairement dans quel domaine ce progrès se constate : courir le 100 mètres, jouer du violon, assurer sa fonction de parent… C’est par trois glissements de sens, non justifiables logiquement, trois impostures en quelque sorte, qu’en partant de là, on en arrive au « Progrès », tout court et souvent avec un P majuscule. 

DU PROGRÈS DANS TEL OU TEL DOMAINE AU PROGRÈS TOUT COURT 

Il est aisé de reconnaître que notre société a fait des progrès dans certains domaines. Est-ce que nos progrès dans certains domaines signifient que notre société a fait un progrès, tout court, ou, autrement dit, que notre société est meilleure ? Sur ce point les avis divergent. Il ne s’agit pas ici d’entrer dans ce débat mais de constater que, justement, il y a débat. La réponse dépend des critères que l’on se fixe. Autrement dit encore, on peut constater que des progrès ont été faits dans tel et tel domaines mais il n’existe pas de définition gravée dans le marbre de ce que serait le bien d’une société. En conséquence, il n’existe pas non plus de liste indiscutée des progrès qui comptent le plus pour s’approcher de la société idéale. C’est un sujet sur lequel la philosophie, depuis la Grèce ancienne, n’a jamais pu trouver de consensus. Pourtant, parler de « Progrès », tout court, légitimer une action ou un projet parce qu’il participe ou résulte de ce « Progrès », signifie bien que l’on s’approcherait alors d’une société idéale dont la définition ne souffrirait pas de discussion. 

DU PROGRÈS TECHNIQUE AU PROGRÈS TOUT COURT 

Un autre glissement, étroitement associé au précédent, est celui qui assimile le progrès technique au progrès tout court. Lorsqu’il est question de progrès tout court, il s’agit presque toujours de l’apparition d’objets techniques. Déjà, Boris Vian, dans les années 1950, dans sa Complainte du Progrès, faisait miroiter à sa belle les bienfaits du « frigidaire et de la tourniquette pour faire la vinaigrette ». Si Vian revenait aujourd’hui, sans doute parlerait-il du smartphone et de la montre connectée… Ici encore, aucune justification logique de ce glissement de sens. Les vainqueurs sont ceux qui écrivent l’histoire, dit-on. Ils façonnent également le langage. C’est bien d’une victoire, en effet, que résulte ce progrès tout court. Depuis le début de l’ère industrielle, des voix s’élèvent, comme aujourd’hui, pour protester contre l’envahissement sans limites de ce progrès technique, que ce soit au nom de l’écologie, des inégalités sociales qu’il entraîne ou, plus philosophiquement, du sens de la vie humaine[note]. Mais ces voix n’ont pas gagné, et le langage courant en prend acte. Ici encore, nulle vérité absolue dans tout cela, simplement le résultat d’une compétition entre façons de concevoir la vie et le monde, compétition que l’une a remportée sur les autres, du moins jusqu’à ce jour… 

Cette compétition est déjà ancienne : au siècle des Lumières, les penseurs de la modernité visaient à en finir avec l’influence et le pouvoir de la religion chrétienne. Il s’agissait de montrer que l’homme pouvait, par l’usage de la raison, connaître le monde et se rendre comme maître de la nature. Il n’est pas fortuit que L’Encyclopédie de Diderot et D’Alembert, à la gloire de la technologie, soit parue à cette époque. Ce n’est pas non plus un hasard si le progrès, tout court, ait été assimilé à celui des sciences et des techniques : ces dernières étaient le moyen de damer le pion à l’idéologie, alors dominante, du surnaturel. Le doute est permis, jusqu’ici, quant au choix de la sorte de mythe que constitue ce Progrès, laïc ou surnaturel, car le discours de ses défenseurs peut faire penser tantôt à l’une, tantôt à l’autre. Le doute n’est plus permis si on considère un troisième glissement de sens. 

LE PROGRÈS TECHNIQUE COMME TRACÉ D’AVANCE ET INÉLUCTABLE 

De nos jours, toute innovation technique qui arrive sur le marché peut nous être présentée comme procédant du Progrès et donc, nécessairement à accepter. Les personnes qui objectent à son utilisation sont alors traitées de passéistes, rétrogrades. Tout se passe donc comme si, là aussi, une main invisible guidait l’humanité dans son inventivité pour avancer le long d’un chemin inéluctable et tracé d’avance. C’est ici que Dieu, ou quelque autre nom qu’on donne à la transcendance, exclu par la porte au nom de la Raison, fait son retour par la fenêtre. On raconte que Pierre-Simon de Laplace fut un jour interpellé par Napoléon Ier au motif que, dans ses travaux sur la mécanique céleste, il n’était jamais fait mention de Dieu. Laplace lui aurait répondu : « Sire, je n’ai pas eu besoin de cette hypothèse ». Sans doute faut-il rappeler aux défenseurs par trop zélés du Progrès cette phrase de leur illustre prédécesseur. Pas plus que pour le mouvement des planètes, il n’est besoin de cette hypothèse, celle d’une intervention surnaturelle, pour rendre compte des diverses innovations techniques qui ont été adoptées dans notre société. Il suffit d’y voir le jeu des intérêts et des influences des acteurs en présence. 

Ce faisant, on découvre alors que rien n’était inéluctable, qu’une technologie a été adoptée à un moment donné parce qu’une constellation suffisante d’inventeurs, de financeurs et d’usagers a été assez persuasive et puissante pour faire en sorte qu’elle se diffuse. Ceci est assez criant en ce qui concerne la 5G du fait des énormes enjeux financiers qu’elle représente. Mais ce n’est pas un exemple isolé. On peut utilement consulter à cet égard une conférence d’un historien, Jean-Baptiste Fressoz[note]. Il y explicite la thèse selon laquelle le Progrès n’est pas une montée inexorable vers ce qui serait le meilleur, sans qu’il n’y ait jamais eu d’autres alternatives. Il donne plusieurs exemples historiques montrant que les choix technologiques ont été conditionnés par des jeux d’intérêts alors que, à certains moments, d’autres choix, plus écologiques, auraient été possibles. 

Ainsi, de glissement de sens en glissement de sens, se fabrique, à partir d’une activité humaine, un mythe, celui du « Progrès ». Comme nous l’avons vu plus haut, il signe la victoire, à ce jour, d’une façon de voir le monde. En façonnant le langage pour le décrire, en faisant oublier les distorsions qu’il lui a fait subir, il contribue à s’imposer comme une évidence, à dire la vérité qui doit nous guider. Il franchit ainsi la limite qui l’amène à usurper cette fonction, à se substituer au libre arbitre de chacun et au débat entre citoyens qui sont supposés être à la base d’une démocratie. Imaginez ce que seraient toutes les conversations où l’on invoque le Progrès si, au lieu de se contenter de ce simple mot, on prenait soin de préciser à chaque fois le domaine dans lequel le supposé progrès s’exerce, pourquoi il est considéré comme tel… Orwell, l’auteur de 1984, l’avait bien compris : Big Brother s’y employait à simplifier le langage de ses administrés, sûr moyen d’appauvrir leur capacité de réflexion[note]. 

LE MYTHE DU « PROGRÈS » COMME INSTRUMENT DE POUVOIR 

De nos jours, les technologies qui sont largement développées sont celles qui apportent à leurs promoteurs des profits financiers et/ou du pouvoir. Les technologies alternatives qui prennent davantage en compte le principe de précaution en matière de santé ou d’environnement, qui permettent une plus grande autonomie des utilisateurs sont le plus souvent reléguées dans quelques niches. Tout d’abord, il faut noter qu’existe une convergence, qui n’a rien de magique, entre le mythe du Progrès et la sacro-sainte croissance de nos économistes et des milieux d’affaires. À partir du moment où le Progrès est en fait de l’innovation technique, il appelle à une incessante production de nouvelles technologies. Cela tombe bien, si l’on peut dire… Sans ces innovations à jets continus, peu ou pas de croissance, peu ou pas de promesses aux investisseurs et actionnaires de multinationales de profits futurs. La fortune des puissants de ce monde, et leur pouvoir, reposent en partie sur la croyance du bon peuple dans le Progrès. C’est au moins une brique importante de leur édifice. Nul ne s’étonnera donc que les médias qu’ils possèdent, les recherches en économie qu’ils financent, renforcent cette croyance. 

Il n’est donc pas surprenant que l’évocation du Progrès soit largement répandue dans l’argumentaire des pouvoirs politiques ou économiques. Il leur permet de promouvoir des projets technologiques avec cet argument suprême qui disqualifie tout opposant ou toute solution alternative. Ceci est d’autant plus utile pour eux que nous vivons dans une société qui se veut démocratique et laïque, ou qui s’affiche comme telle. Elle doit donc admettre comme base le débat contradictoire entre opinions opposées. Il n’y règne en principe pas de vérité révélée, s’imposant à tous, la voie qu’elle emprunte devant être celle qui résulte de ce débat. 

Nous venons de le voir, cependant, le mythe du Progrès, sous sa forme laïque ou sa forme quasi-religieuse, tend à remplacer les grands récits plus anciens issus de la religion. Ce faisant, il se place au-dessus du débat entre citoyens. Il clôt ce débat, ou il le supprime dès lors que le Progrès est invoqué, impératif indiscutable. C’est en cela qu’il est un instrument de pouvoir efficace : il évite que des opinions dissidentes aient voix au chapitre dans l’esprit d’une majorité de gens adhérant à ce mythe. Balayées, les objections relatives à la santé des populations et du vivant. En d’autres termes, le mythe du Progrès crée de l’indiscutable. 

Il présente aussi un autre avantage en matière de pouvoir : il occulte les actions et enjeux des véritables acteurs. Prenons l’exemple du mythe du Père Noël, à l’usage des petits enfants. Ceux-ci imaginent que leurs cadeaux sont apportés par cet homme bienveillant, avec son manteau rouge, ses rennes et son traîneau chargé de paquets. Plus tard, ils s’apercevront que ce sont en fait leurs parents qui vont acheter les cadeaux et que ceux-ci ne passent pas par la cheminée. Plus tard encore, ils réaliseront peut-être que ce cadeau qu’ils désiraient tant a été l’objet d’une campagne de promotion de fin d’année à la TV par une multinationale du jouet. Il en va de même pour les nouveautés technologiques qui arrivent sur le marché, comme la 5G. Nul être divin siégeant sur un nuage, nulle fée voletant avec sa baguette magique, n’ont un jour décidé de faire ce présent aux humains. Pour comprendre pourquoi elle est arrivée là, il faut juste considérer que son développement a été décidé au cours de réunions stratégiques de quelques multinationales, d’entrevues de lobbyistes avec les autorités publiques et que figurent quelque part dans des ordinateurs, des projections financières, des estimations d’impact sur la valeur des actions, de parts de marché et de taux de croissance des bénéfices. En d’autres termes, si le mythe du Progrès crée de l’indiscutable, c’est aussi parce qu’il occulte les véritables acteurs et leurs intentions stratégiques. Il évite ainsi que le public ne se pose trop souvent la question : ce qui est bon pour eux est-il également bon pour nous ? 

EN GUISE DE CONCLUSION : REMPLACER UN MYTHE PAR UN AUTRE ? 

On pourra nous objecter qu’au fond notre propos serait de remplacer ce mythe du Progrès par un autre, une sorte d’écologie intégriste, qu’il ne serait pas plus légitime d’imposer à tous. 

Cette objection aurait au moins le mérite d’être plus pertinente que celles que nous avons évoquées au début de ce texte. Elle élève le débat et nous en avons un urgent besoin. 

Si nous pointons ici l’usage abusif d’un mythe, le raisonnement vaut aussi pour ce que nous pourrions être tentés d’imposer à tout le monde au nom de la Vérité. La tentation existe, bien évidemment, lorsqu’on est militant. Rester fidèle à ce qui est présenté ci-dessus implique cependant de ne pas chercher à instaurer une nouvelle guerre de religions. 

Il s’agit pour nous, certes, de promouvoir nos valeurs, de poursuivre la lutte, entamée il y a plus de deux siècles, pour un usage éclairé de la technologie, respectueux de la santé et du vivant. Il s’agit aussi, ce faisant, de contribuer à l’avènement d’une société où le débat sur la technologie est possible, sans artifices ni jeux de langage manipulatoires, avec un accès de tous à une information diversifiée, avec la conscience chez tous des dépendances ou de l’autonomie qu’elle crée, des jeux de pouvoir qu’elle permet ou pas, des valeurs qu’elle met en jeu. En d’autres termes, notre mission est donc aussi (surtout ?) de relever le niveau des conversations autour de la technologie et de ses usages. Remettre à sa place le mythe du Progrès est un petit pas dans ce sens, un entraînement en quelque sorte, à ce que pourrait être un débat digne des enjeux du XXIe siècle. 

Denis Bourgeois 

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