De plus en plus implanté en Europe de l’ouest dans les institutions universitaires et artistiques, les associations, les syndicats, les entreprises, les médias[note], les réseaux (a)sociaux, jusqu’aux mouvements de jeunesse, relayé sur le mode apologétique, le phénomène woke parvient généralement à passer sous les radars d’une critique philosophique sérieuse, au-delà des postures correctes ou compassionnelles de convenance. Il n’en fallait pas plus pour que Kairos apporte sa pierre à cette tâche.

Le wokisme est-il une simple mode ou une rupture anthropologique dans la postmodernité ? Ne vaticinons pas, il est à ce stade difficile de le dire. Envers lui, deux réactions sont attendues du public : a minima l’acceptation, ou mieux encore l’adhésion enthousiaste. Issu des rangs progressistes, antifascistes et de l’écologie institutionnelle, son comité de soutien n’admet pas son rejet ni même sa critique, qu’elle vienne d’un ministre, d’une philosophe ou d’un journaliste. Il est frappant que des associations[note], sévissant entre autres dans le cadre scolaire, visent directement à lutter contre la transphobie[note], cela pour couper l’herbe sous le pied des critiques et des sceptiques, court-circuitant tout débat démocratique, rationnel et contradictoire[note]. C’est la tactique du fait accompli, l’imposition d’une nouvelle normalité et le constat de « ce qui arrive », comme disent avec pédanterie les adeptes de la déconstruction (Jacques Derrida) et la plupart des sociologues, toujours complaisants envers les « pratiques culturelles nouvelles » : « Si cela advient, c’est que cela a de bonnes et légitimes raisons d’advenir, raisons qu’il faut dès lors mettre à jour, sans porter de jugement de valeur ». Face au wokisme (entre autres), l’intellectuel postmoderne renonce à son jugement, devient « dès lors fanatique sans conviction, il n’est plus qu’un idéologue, un penseur hybride, comme on en trouve à toutes les périodes de transition », il s’apprête à « vénérer n’importe quelle idole et à servir n’importe quelle vérité, pourvu que l’une et l’autre [lui] soient infligées et qu’[il] n’ait pas à choisir [sa] honte ou [son] désastre[note] ». Dany-Robert Dufour sauve, lui, l’honneur de la gent intellectuelle ! Il a bien distingué les deux acceptions de la transphobie. La première est passive et reflète l’étymologie ; elle est perplexe et même inquiète face à un courant de pensée et d’action « révolutionnaire » puisqu’il remet en cause le repère immémorial de la différenciation sexuelle femme/homme[note]. Quoi de plus normal et sain que l’étonnement philosophique ? Mais par inversion des rôles on présente « celui qui est terrorisé comme celui qui terrorise[note] », ce qui nous amène à la seconde acception, active et non étymologique : la haine des personnes transgenres, jusqu’à les agresser de diverses manières. Faut-il préciser que seule la première acception est légitime, éthiquement et étymologiquement ? Cependant, les activistes trans se gardant bien de faire cette indispensable distinction, il n’y a donc pas de raison de les prendre au sérieux[note], d’autant plus qu’ils ne sont pas à une contradiction près — ce que nous allons maintenant relever. Depuis que le danger pandémique (sic) est écarté (re-sic), ils mettent les bouchées doubles pour rattraper le temps perdu. Ontils lu Sun Tzu, pour que vainque le wokisme ?
ILS (SE) DISENT « ÉVEILLÉS » ?
Étymologiquement, le terme « woke » vient de l’anglais argotique to be awake, qui signifie « être éveillé », sous-entendu à la réalité de toutes les dominations, injustices et discriminations sociales. Nous avons donc affaire à des militants plus clairvoyants que leurs concitoyens, mais qui nient appartenir à ce qu’ils incarnent : le wokisme ne serait qu’un terme péjoratif utilisé par les conservateurs. Qu’en dirait Erikah Badu, qui a chanté I stay woke en 2008 ? Le lien n’est-il pas également évident avec Black Lives Matter ? Alors qu’ils battaient déjà la campagne depuis quelques années, durant la covidiotie on ne les a subitement plus entendus, car il eût été inconvenant de ramener leur cause tellement particulière quand des centaines de milliers de leurs congénères risquaient de trépasser du coronavirus, comme alertait le clergé scientifico-médiatique. Les « éveillés » wokes (excusez-moi pour la redondance, nécessaire, cf. infra), d’habitude si réactifs, n’ont pas protesté contre des mesures politico-sanitaires indéniablement discriminatoires et injustes (professions essentielles/non essentielles, vaccinés/non vaccinés), en plus d’être la plupart du temps illégales. Ceux qui l’ont fait sont d’autres « éveillés » que la clique des covidistes et des anti-complotistes a raillés, entre autres en raison de leur éveil revendiqué. Il y aurait donc des bons et vrais éveillés à respecter, admirer, soutenir – les wokes – et des mauvais et faux éveillés à mépriser, démoraliser, mettre hors d’état de nuire – les requérants contre la mystification pandémique[note]. Liberté de changer de genre ou de sexe à sa guise, mais aucune liberté de refuser de porter une muselière, de se laisser enfermer et couvre-brûler ![note] Deux poids, deux mesures, comme d’habitude, nous y reviendrons bientôt.
ILS DISENT « LUMIÈRES » ?
« Mais où sont passées les Lumières ? », chantait Gérard Manset en 1984. Aujourd’hui, il est en mesure de connaître la réponse. Les progressistes-antifascistes-woke (PAW) se réclament de l’héritage des Lumières, qu’il faudrait défendre âprement contre l’extrême droite, en focalisant sur une seule de ses composantes : l’émancipation. Soit. Mais les Lumières c’est aussi l’universalisme[note], que les PAW combattent au nom du respect des identités (trans) individuelles, de l’intersectionnalité et du nouvel anti-racisme racialiste et essentialiste[note]. C’est aussi le libre-examen, la discussion rationnelle et la liberté de parole et d’expression, que les PAW abhorrent au nom du combat contre les idées « nauséabondes » et le patriarcat. « L’idéal des Lumières a vu dans la Raison la base même de l’émancipation humaine. Mais, avec l’individualisme, chacun s’est pensé comme devant avoir raison et le processus s’est retourné contre lui-même[note]», résume le philosophe Michel Meyer. Tyrannie de l’amourpropre et des désirs-fantasmes illimités, on se conduit « comme si l’on était le seigneur de sa propre existence » (Christopher Lasch), alors que « la morale des Lumières découle non de l’amour égoïste de soi, mais du respect pour l’humanité[note] ». Sont-ce là des Lumières prises à la carte, en attendant de les éteindre définitivement ?
ILS DISENT
« SOCIÉTÉ MULTICULTURELLE » ?
Ici, la contradiction atteint son comble. Car ceux qui promeuvent le wokisme et ceux qui appellent à une Europe multiculturelle (la « créolisation ») sont justement… les mêmes. Comment les PAW imaginent-ils faire coexister les deux choses ? Croient-ils que les immigrés/réfugiés/migrants du Sud global vont spontanément tomber sous le charme des transgenres, queers gender fluid et autres drag queens et kings qui égaient les cités d’Europe ? Ne savent-ils pas qu’une grande partie de l’humanité est toujours religieuse et traditionnelle, que les convictions, les affects et les préjugés ne restent pas bloqués à la frontière ? Comme le souligne la philosophe Ágnes Heller, « les migrants sont des étrangers qui arrivent chez nous d’on ne sait où, ont des coutumes, des religions, des traditions, des légendes, une vision différente du vrai et du faux[note] ». Les PAW espèrent-ils les convaincre du bien-fondé moral de leur cause à coups de discours bienveillants et inclusifs ? Comment articuler wokisme et immigrationnisme ? Combattre à la fois la transphobie et l’islamophobie et la xénophobie ? Cela en deux volets à (essayer de) mener de front : faire accepter aux communautés immigrées (et à l’ensemble du corps social) le projet global du wokisme ; lutter à leurs côtés contre le « racisme systémique » dont elles sont victimes. Bonne chance avec ces tâches titanesques… Ici encore, c’est le règne du deux poids, deux mesures, comme le remarque Dufour : « On stigmatise, à juste titre, les excisions pratiquées de force sur des jeunes femmes de certaines ethnies lointaines, mais pourquoi notre époque célèbre-t-elle le jeune Occidental, a priori informé, qui demande l’amputation de ses organes intimes, soit une mutilation volontaire ?[note] ».
ILS NOUS ACCUSENT DE « PANIQUE MORALE » ?
L’accusation revient sans cesse : face au wokisme, beaucoup de gens éprouveraient une peur déraisonnable, et même une « panique morale » qu’il faudrait surpasser pour évoluer vers l’éveil et « être de son temps ». À nouveau deux poids, deux mesures : rappelons-nous, les autorités politiques et scientifiques nous avaient instamment priés d’avoir peur du coronavirus, question de responsabilité et de solidarité (sic). Maintenant, elles nous enjoignent – par l’intermédiaire de leurs institutions subventionnées et des médias aux ordres – à ne pas avoir peur du grand chambardement trans et à l’accueillir inconditionnellement, question d’ouverture, de tolérance et d’éthique. Moralité : comme il y a des bons et des mauvais éveillés (cf. supra), il y a aussi des bons et des mauvais peureux. Mais nous ne paniquons pas, chers wokes, nous mettons votre discours et votre projet en question et ne tombons pas d’accord avec vous.
Est-ce si difficile à comprendre et à accepter ? Notre (op)position vous blesse-t-elle à ce point ? Et puis, êtes-vous démocrates, oui ounon?
ILS NE DISENT PAS
« TRANSHUMANISME »
Il y a quelques années, lors d’un échange par Internet, un homme français que je suppose d’une génération récente[note] m’avait reproché de faire un parallèle, selon lui incongru, entre le mouvement LGBTQIA+ et le transhumanisme, car il considérait ce dernier comme une idéologie d’extrême droite. Pourquoi pas, ça se discute[note]. Mais les wokes ne prennent pas officiellement position sur le sujet. Pourquoi ? Par embarras ou par stratégie ? La fenêtre d’Overton ne serait-elle pas encore assez ouverte ? Comme elle est la cible de sa propagande, la société civile serait en droit d’attendre une clarification de leur part. Revenons à la charge : hé, les wokes, vive ou à bas le transhumanisme ? Au-delà des trans(es), quelle différence faites-vous entre celui-ci et le transgenrisme, le transsexualisme ? Envoyez vos réponses en toute indiscrétion à la rédaction de Kairos.
AVEC LES COMPLIMENTS/ COMPLÉMENTS DE LA BIOPOLITIQUE…
Le transgenrisme s’inscrit dans le cadre de la biopolitique que nous subissons depuis deux siècles. « Subissons », car on ne peut pas affirmer que grâce à elle la condition humaine se soit entretemps foncièrement améliorée — sauf à toujours revenir avec ces arguments petit-bourgeois-hédonistes de la généralisation des soins de santé et de l’allongement de l’espérance de vie (dont on voit d’ailleurs poindre les limites depuis une quinzaine d’années dans les pays industrialisés). L’État biopolitique n’a cessé de renforcer son emprise en détruisant nos modes de vie traditionnels, en nous contraignant à la rentabilité économique, en assortissant notre liberté individuelle de mécanismes de contrôle toujours plus envahissants, en nous faisant basculer de sujets de droits en corps biologiques à « faire vivre », en remplaçant la loi par la norme, en modifiant scientifiquement et techniquement notre environnement, en gérant les masses par la statistique, en faisant régresser le politique, reformulé en problèmes moraux et médicaux à résoudre. « […] la biopolitique renvoie à un art particulier de gouverner, qui est tributaire des techniques libérales de contrôle social et de gouvernement de soi[note] », commente Thomas Lemke en pensant à Michel Foucault. Mesures hygiénistes collectives et revendications individuelles des trans ressortissent d’une même logique d’interventions biotechnologiques sur base de procédures administratives et légales. Voilà probablement la raison pour laquelle le wokisme s’est senti en congruence avec le covidisme, gardant un silence complice sur ses exactions. « Le paradoxe de la biopolitique est qu’au moment même où la sécurité et l’amélioration de la vie sont devenues un enjeu pour les autorités publiques, la vie est menacée par des moyens techniques et des politiques de destruction jusqu’alors inimaginables[note] », annonce Lemke. Car c’est bien l’industrialisme et le militarisme – et non la « domination patriarcale » – qui restent notre problème n° 1. Souvent uniquement désigné comme terroriste[note], Theodore Kazcynski alias Unabomber, récemment décédé, était aussi l’auteur d’un essai magistral, Le manifeste de 1971. L’avenir de la société industrielle, réédité aux éditions Climats en 2009. Sa radicalité continue à nous interpeller. (lire pp. 18 & 19)
…ET D’INTERNET
Comment dégonfler le phénomène woke, à supposer qu’il ne se dégonfle pas de lui-même ? D’abord en « décolonisant » de son influence toutes les instances mentionnées dans le chapeau, ainsi que le divertissement[note]. Ensuite, en débranchant Internet, principal véhicule de leur marotte. Ces deux hypothèses sont jusqu’à nouvel ordre très improbables ! Les thuriféraires du wokisme prétendront qu’il n’y a rien de nouveau sous le soleil, que la proportion d’individus contrariés par leur sexe « assigné » ou leur genre est la même depuis l’Antiquité, sauf que cela n’était pas connu ; la Toile ne ferait rien d’autre que de les révéler enfin au grand jour. Avançons une autre hypothèse, non exclusive de la précédente : et si c’était plutôt le web qui propulsait le phénomène hors de sa niche originelle ? Les réseaux (a)sociaux ne font pas que mettre en relation des individus ayant au départ des goûts et penchants similaires, ils influencent idéologiquement leurs usagers au moyen des « bulles cognitives[note] », ce que les PAW reconnaissent et déplorent à propos de la progression des idées d’extrême droite. C’est exact, mais pourquoi n’en irait-il pas de même pour leurs propres engagements ? Ou alors, c’est à nouveau deux poids, deux mesures : « Braves réseaux sociaux quand ils diffusent nos sentiments PAW, maudits réseaux sociaux quand ils rendent service aux fachos! ». Il est à parier que sans Internet le phénomène trans ne serait pas ce qu’il est : une épidémie psychique qui touche des millions de jeunes (et moins jeunes) Occidentaux, soit dans la version forte en les incitant à « transitionner », à leurs dépens mais au grand bénéfice de Big Pharma (qui vendra des bloqueurs de puberté, puis des hormones) et de la techno-médecine (qui vendra des opérations chirurgicales) ; soit dans la version faible en les incitant a minima à l’indulgence en tant que spectateurs, ou mieux, à l’exaltation en tant que supporters – ceux-ci étant repris sous le terme d’« alliés ». Les voix réellement critiques, elles, restent rares[note]. Cette épidémie-ci n’inquiète pas les pouvoirs publics, au contraire ils lui apportent leur soutien, tout comme les médias, et la justice, dans une certaine mesure. Cette « dysphorie de genre à apparition rapide » a été mise en évidence par la chercheuse étasunienne Lisa Littman[note]et les psychanalystes Céline Masson et Caroline Eliacheff[note] de ce côté-ci de l’Atlantique ; tellement rapide, trop rapide qu’une partie des transgenres regrettent leur choix après quelques années et tentent de revenir à leur ancienne condition en « détransitionnant » (voir les cas de Keira Bell, Layla Jane, Chloé Cole, entre autres). De toute manière, leur mésaventure laissera des traces inaltérables, au moins psychologiques, voire physiques si elles sont passées par le bistouri, et l’on peut déjà avancer que le reste de leur vie est ruinée — rappelons-nous du cas historique de David Reimer (1965-2004), victime du docteur John Money[note]. Tout cela au nom du Progrès…
Nicolas Bart


