Depuis le masque de Guy Fawkes et des Anonymous jusqu’à celui qui fut censé nous protéger
du covid-19, se déploie tout l’éventail politique qui sépare l’émancipation de l’oppression et de l’abrutissement généralisés. Se cacher du pouvoir est la meilleure des choses ; nous dissimuler parce que le pouvoir nous l’ordonne n’exprime que notre soumission. Et ce n’est qu’une étape sur la pente de cette « politique du pire » globale et toujours plus intense…
Loin de constituer une barrière sanitaire, la politique du masque covid a d’abord été un sujet de discordes. De ces disputes, dans le climat de chaos, d’incohérences et de peurs qui fut celui des années 2020-2022, sont nées des oppositions pouvant aller jusqu’au schisme. Les idéologies y retrouvent leurs petits, ce qui est bien dommage car nous avons manqué là une occasion de dépasser les divisions que le pouvoir politique, médiatique, médical et pharmaceutique (donc le capital dans toute son horreur) s’ingénie chaque jour à créer entre nous. Là est le coup de maître des dirigeants. D’un côté, les adeptes de la politique des États et des trusts pharmaceutiques, ainsi que ceux qui y consentent à contrecœur mais qui finissent quand même par accepter le prétendu vaccin (la plupart d’entre eux ne l’ont fait que forcés par la nécessité de travailler). De l’autre, ceux qui ne croient pas aux vertus du masque comme outil permettant de sauver l’humanité de la contagion, et pas davantage à celles du prétendu vaccin. Les derniers sont vus par les plus radicaux du premier groupe comme des ennemis du genre humain. Voire de la Vie. Car en plus d’instaurer une division, celle-là a été « radicale » : on ne parlait pas simplement d’« ennemis » politiques, mais d’« ennemis du genre humain ». Tout cela à cause d’un petit masque et d’un prétendu vaccin…
Comment sortir du traquenard dans lequel nous sommes tous plus ou moins englués ? L’exclusion des « autres » (convaincus de l’efficacité du masque ou au contraire de sa toxicité, vaccinés contre non-vaccinés…) est devenue très en vogue. Nous retrouver pour lutter sur l’essentiel et non sur la superficialité : est-ce encore possible ? Des réponses à ces questions dépend l’avenir immédiat de notre efficacité politique. À moyen terme, sans doute les divergences s’éteindront-elles, de même que nous avons fini par oublier les schismes dus à l’affaire Dreyfus ou aux indépendances coloniales (pour la Belgique et la France), par exemple. Il faut laisser du temps au temps.

Sans doute, mais si nous considérons la politique de ces dernières années, une évidence saute aux yeux. Nos adversaires, les tenants du capitalisme, du productivisme, de l’extractivisme, de l’aliénation par l’industrie des médias et du divertissement, sont sans cesse en train de nous mettre des bâtons dans les roues. Notre carriole de la contestation brinquebale au hasard des « combats » pour lesquels nous nous enthousiasmons, sans axe fort, et elle tombe dans tous les chausse-trappes qu’invente l’ennemi — le vrai. Nous luttons au coup par coup, pour ou contre le masque, pour ou contre les Gilets jaunes, pour ou contre l’accueil des réfugiés ukrainiens (néo-nazis ou pas ?), et ainsi de suite. Nous n’avons pas d’axe. Et eux ? Ils avancent ! Ainsi, Eric Schmidt et Jared Cohen, deux des principaux idéologues de Google, dans leur ouvrage The New Digital Age, paru en 2013, annonçaient que le monde digital ne serait pas autorisé « aux personnes qui se cachent », qui refusent de participer à la numérisation de la planète et à la virtualisation des liens humains. Schmidt et Cohen, et avec eux tous les tenants du profilage des populations, les Macron, Bolloré, Biden, Musk, Xi Jinping, Poutine et tous les autres, détestent en effet que nous ne nous soumettions pas à leurs nouvelles règles. Nous ne devrions même pas avoir le droit de ne pas adhérer à leur vision du futur. Peut-être sont-ils convaincus que leur politique est la meilleure — ils déploient beaucoup d’efforts pour nous le faire penser, et certains parmi les dirigés finissent par croire à la profonde honnêteté intellectuelle et morale des dirigeants, ce qui nous semble une erreur. Peu importe, car ce qui compte est que le monde qu’ils nous vendent est, en premier lieu, sans avenir, et qu’il est, en outre, celui qui leur permet de rester aux commandes. Nous devrions donc nous cacher (sous le masque) ou nous montrer (sur les réseaux sociaux) selon ce qu’ils auront décidé, eux et eux seuls. L’obligation du port du masque, même momentanée, revêt donc un caractère symbolique très fort, pour le pouvoir en tout cas.
La véritable politique imposée dans les années 2020-2022 devrait se dire, du point de vue des dirigeants : « Le monde dans lequel nous vous précipitons sera interdit à ceux qui, parmi vous, ne l’aiment pas ; les récalcitrants seront vus, de manière automatique, comme des ennemis ». Tel est le fond d’un ouvrage comme The New Digital Age, et bien entendu de la politique d’interdiction d’accès à certains lieux de tous ceux qui ne disposaient pas d’un QR-code covidesque en 2021-2022. Nous nous sommes laissé prendre, pour nombre d’entre nous, à la superficialité du débat sur l’utilité du masque : nous avons discuté, parfois à perte de vue, sur son efficacité ou pas dans la lutte contre le covid, alors que le vrai enjeu était tout simplement de savoir qui adhérait ou non au monde que les dirigeants façonnent sous nos yeux. La politique du masque, jusque dans ses incohérences, apparaît comme une marionnette qu’agitent les prestidigitateurs. Il y a autre chose de bien plus important derrière le fait de le porter ou pas, de son efficacité ou pas.
Mais renversons cette vision des dernières années : les incohérences du pouvoir quant à sa politique du masque ne seraient-elles pas une aubaine, après tout ? Car elles offrent la possibilité d’un bilan politique, et il est entièrement négatif du côté du pouvoir : ses volte-face incessantes démasquent (!) sa volonté de gouverner par la peur (car rien n’effraie davantage que d’être « en guerre » et dirigés par des chefs militaires qui changent d’avis quasiment chaque semaine), en plus d’utiliser la répression de manière de plus en plus ouverte (sans oublier tout ce qui relève de la toxicité endémique du système capitaliste). La position « anti-soumission », anti-pouvoir, anarchiste en un mot, apparaît alors comme très cohérente – elle n’est sans doute pas la seule, ne tombons pas dans un nouveau piège ; mais rendons-nous compte que cette politique du masque est une affaire de pouvoir et rien que cela. De santé, il n’en a pas été question, sauf de manière spectaculaire et médiatique, en transformant la santé en une affaire de peur et de propagande d’experts choisis par le pouvoir. Dénonçons ce qui, dans la politique du masque, relève de la pure tactique d’aliénation : abrutir les citoyens par la peur, non pas tant de la maladie que de l’incohérence des gouvernants, qui semblent eux-mêmes dépassés et ne nous donnent plus les moyens de nous situer face au « défi » global qui engage désormais la survie de cette planète. Car il existe bien d’autres défis, à coup sûr bien plus globaux que ces histoires de masques et de prétendue pandémie. Au lieu de nous diviser sur des questions secondaires, pourquoi ne pas mettre en avant les seules questions qui soient vraiment fondamentales et essentielles ?
Nous avons pour cela un argument de plus : le pouvoir ment effrontément et manœuvre de manière odieuse ses propres citoyens. Cela, nous pourrions presque tous le reconnaître (à part un quarteron d’ultras totalement obnubilés par les dirigeants et leurs médias), ce qui permettrait, non pas de nous retrouver tous unis, mais au moins de recommencer à parler de politique plutôt que de quincaillerie pharmaceutique…
Depuis 2020-2022, de nouvelles étapes sont franchies chaque mois dans cette politique dont le masque ne constitua qu’un palier. Ainsi, l’omniprésence, dans les conversations de bistrot, du discours mensonger du pouvoir devrait nous mettre en alerte. L’utilisation médiatique et politique, désormais banale, du terme d’« écoterroriste » signe par exemple un nouveau glissement, qu’il serait bienvenu de contrer le plus rapidement possible. Le terrorisme est le fait de terroriser une population — nous finirions par l’oublier. Or, qui sont aujourd’hui les terroristes ? Aucun doute : ce sont les gouvernants qui se sont servis, entre autres, du masque, pour terroriser leurs propres populations. Le masque est ainsi la cristallisation d’une politique d’État de caractère terroriste. La gravité de plus en plus évidente des défis en matière d’écologie, dont relève, au moins en partie, une éventuelle multiplication des pandémies, pousse les États à intensifier la répression. Ce risque est désormais là. Face à cette réalité, réapproprions-nous les mots qui structurent la pensée émancipatrice et permettent de la faire vivre ! Et luttons par tous les moyens pour ne pas sauver ce système qui nous broie.
Philippe Godard


