« Protège-toi, protège-moi » Psychopathologie d’une masque-(p)arade
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« Protège-toi, protège-moi » Psychopathologie d’une masque-(p)arade


Il y a 122 ans fut publiée Psychopathologie de la vie quotidienne, œuvre de référence en psychanalyse. Les actes manqués, lapsus et autres joyeusetés du quotidien y sont étudiés par Sigmund Freud comme l’expression d’un désir inconscient. Et si le masque chirurgical (qui n’a jamais été véritablement abandonné par la population) n’était pas, contrairement aux apparences, juste un masque et avait, lui aussi, quelque chose à nous dévoiler sur les parties les plus obscures de nous-mêmes ?

Antoine Demant

Les affres que le monde a connues lors de la pandémie de Covid-19 semblent désormais bien loin. Toutefois, leurs effets se font encore ressentir, tant ce funeste épisode a précipité l’entrée de l’homme dans une ère ultra-numérique qui était jusque-là en gestation. En outre, les prescriptions distillées par les différents gouvernements du globe semblent avoir été introjectées dans la durée par une partie de la population impactée depuis lors au plus profond de sa chair par la folie de l’Autre. C’est ainsi que le masque est aujourd’hui encore adopté par certains. Il n’est pas rare en effet d’apercevoir, ici et là, des personnes arborant ce fétiche aux propriétés prétendument magiques, tandis que l’État n’oblige plus quiconque à respecter cette mesure qui était autrefois sanctifiée. D’où notre désir, matérialisé par l’écriture de ces lignes, de réfléchir avec le lecteur sur la nouvelle dimension psychique que le masque a pris au sein du social. 

Qu’est-ce qu’un masque au juste ? Il est nécessaire, afin de répondre à la question, d’établir une distinction entre la représentation de chose et la représentation de mot[note]. Lorsqu’il entend le mot « masque », différentes associations germeront à la conscience du lecteur, celles-ci le menant à des images aussi variées que le carnaval et son folklore ; à l’expression « se cacher derrière un masque »; ou encore au fameux masque chirurgical qui a envahi les espaces lors de la crise sanitaire, tandis que la visualisation explicite de l’objet le renverra à d’autres modalités, telles que les soins médicaux ou encore à la mort. Que cela soit sous la forme de la représentation de mot ou de la représentation de chose, un masque n’est par conséquent pas juste un masque[note]. La psychanalyse a pour habitude de s’intéresser à la racine des phénomènes qu’elle étudie. Il s’agit en substance – c’est-à-dire lorsqu’elle n’est pas détournée à des fins d’adaptation de l’âme humaine à la logique du Marché – d’une discipline radicale[note] qui aime s’inspirer de l’étymologie des mots afin de dévoiler leurs potentielles significations inconscientes. 

« Masque » vient de l’italien « maschera ». La racine de ce terme n’est pas certaine et renvoie à trois hypothèses[note] : 

1) la plus courante remonte à la racine préromane « maska », qui signifie « noir », soit l’idée de tache ou de salissure (voir l’espagnol « mascara »), ou encore à l’idée de sorcière, de démon. 

2) Le vocable pourrait provenir de l’arabe dans lequel on retrouve les mots « sakhira » (« rendre ridicule », « se moquer ») ; « maskhara » (« comédie », « déguisement », « métamorphose ») ; ou encore « masakha » (« transformer », « falsifier »). 

3) Il existe enfin une hypothèse latine dans laquelle le mot « masque » viendrait de « masca », dérivé lui-même de « massica » qui signifie « de pâte », « fait en pâte ». Alors que le masque chirurgical[note] suggère initialement l’idée de soins médicaux, il figure depuis peu deux particularités de l’âme humaine en fonction de son absence sur le visage ou non, à savoir l’altruisme et l’égoïsme. Il est en fin de compte fort probable que ce morceau de tissu caresse des dimensions variées de l’inconscient. Nous croyons avoir repéré 9 de ces dimensions que nous allons maintenant analyser. 

1) MASQUE ET ANGOISSE (MASKA

Porter un masque peut être l’indice d’une angoisse qu’un sujet éprouve face à l’idée de la mort, laquelle aura, au travers du signifiant « virus », particulièrement taquiné la civilisation capitaliste pendant près de 3 années. La violence du choc fut d’autant plus intense que celle-ci repose sur la mise en acte d’un fantasme de toute-puissance bâtie sur la sacralisation du Marché et de la Croissance infinie, tandis qu’elle découvrit avec dépit qu’elle était, en réalité, belle et bien mortelle, c’est-à-dire non omnipotente. Au-delà du geste purement conscient de se protéger de l’agent pathogène, le port du masque constituerait un agir ayant pour but de défendre la psyché du trauma suprême, à savoir de la perte de l’illusion de maîtrise. Il s’agira dès lors pour le sujet de passer d’un mode passif à un mode actif afin d’atténuer l’impact traumatique de l’évènement. Ce que nous tentons de faire émerger à l’entendement du lecteur a quelque chose à voir avec les observations que Freud fit sur un de ses neveux (le petit Ernst) lorsque la mère de celui-ci s’absentait du domicile familial[note], ou encore avec les conclusions que l’inventeur de la psychanalyse tira de l’étude réalisée sur des soldats revenus du front après la guerre 1914-18[note], moment où fut théorisée la compulsion de répétition, celle-ci étant intimement liée à la pulsion de mort[note]. 

2) MASQUE ET EMPATHIE (MASKHARA

Le masque permettrait de protéger autrui du virus[note]. Ce faisant, le porter serait une marque de solidarité particulièrement bien perçue et le témoignage d’une empathie tout à coup glorifiée par la société capitaliste (celle-ci s’efforce pourtant depuis des temps ancestraux à chosifier les individus jusqu’à la moelle), tandis que ne pas le vêtir fut pendant toute une période perçu comme un acte potentiellement criminel. Le masque redore le blason de l’omnipotence infantile en donnant l’illusion au sujet qu’il protège l’autre (dont il n’hésite pourtant pas à jouir[note]) de soi-même, c’est-à-dire — sinistre ironie que l’imaginaire pandémique nous a légué — de la mort. En clair, il rend fantasmatiquement Tout-puissant. 

3) MASQUE ET CONFORMISME (MASAKHA

La psychanalyse définit la normopathie comme un mode de fonctionnement psychique au travers duquel le sujet aura tendance à se conformer aux normes sociales sans exprimer sa propre subjectivité. En recouvrant le visage de celui qui le porte, le masque constitue une entrave à la pleine reconnaissance d’autrui, noyant celui-ci dans une masse informe lorsque la mesure est collectivement adoptée. Mais qu’en est-il de celui qui le porte aujourd’hui lorsqu’il se balade seul dans la rue ? Peut-être s’agit-il d’un symptôme qui indique que l’hygiénisme est devenu une signification centrale ayant colonisé les imaginaires de beaucoup d’hommes[note], un type de conformisme avant-gardiste. Ce faisant, cette signification vectrice d’hétéronomie clôt tout questionnement et s’apprête à rejaillir en bloc à la moindre occasion[note]. 

4) MASQUE ET COMMUNICATION (SAKHIRA

Le 30 septembre 2020, soit en plein milieu de la pandémie, la RTBF eut l’audace de soutenir au travers de l’un de ses écrits publié sur Internet (port du masque : et si cela améliorait notre communication avec les autres) que le masque avait un effet positif sur les communications humaines[note]. Il s’agit bien évidemment de propos tout à fait grotesques tenus par le journal, tant il paraît difficile de ne pas discerner dans cet accoutrement un obstacle à l’expression des émotions, si ce n’est celle d’une mélancolique uniformité. Loin de favoriser le langage du faciès, le masque évoque plus volontiers l’image d’un visage mort-né que celle d’un regard flamboyant. 

5) MASQUE ET CULTE DU PARAÎTRE (MASKHARA

Le faux-self, concept forgé par le psychanalyste britannique Donald Winnicott, se caractérise par une posture de sur-adaptation que l’individu épouse mécaniquement afin de suppléer aux carences de l’environnement primaire[note]. Lorsqu’il tapisse l’intégralité de la personnalité[note], il laisse à son interlocuteur un étrange sentiment de fausseté évoquant quelque chose de l’ordre d’un comportement de façade, opératoire. L’extrême docilité dont la population fait preuve lorsqu’elle adopte le masque, alors même qu’elle n’y est plus obligée, atteste l’existence d’un faux-self occultant non seulement les visages mais aussi la spontanéité du vivant. Quelque temps avant la pandémie, des activistes ayant fait d’Internet (et du masque) leur terrain de jeu favori (tels que le mouvement Anonymous, ou encore Mr. Mondialisation[note]) mettait déjà en scène un symptôme pétri de paradoxalité qui allait pleinement se déployer lors de la crise sanitaire : le développement concomitant du culte du paraître au travers du Spectacle (dont les émissions de téléréalités, mais aussi les réseaux (a)sociaux en sont les représentants les plus distingués) et de la fétichisation de l’anonymat dans le but de lutter contre l’individualisme qui gangrènerait prétendument la Cité[note]. 

Symbole de mort, le masque chirurgical a évolué sur une courte période en tant que marque d’altruisme d’une société libérale ayant sacralisé l’égoïsme depuis belle lurette. Inquisiteur autoproclamé de ce que constitue ou non un bon sentiment et chantre de la dévotion aveugle envers le prochain, il agit in fine comme un faire-valoir qui permet à celui qui l’adopte de se « voiler la face » et d’entretenir l’illusion d’un réel souci de l’autre à l’endroit où l’être n’a jamais été si peu apprécié, laissant au seul paraître le gouvernail exclusif de l’âme. 

6) MASQUE ET SENTIMENT DE CULPABILITÉ (MASCARA

En appuyant sur les cordes sensibles de la culpabilité, les gouvernements ont suscité l’adoption massive du masque en période de pandémie et son maintien par une frange de la population hors crise sanitaire. Quelques semaines après l’émergence du virus, chacun fut en effet identifié comme un vecteur de mort potentielle, le nouveau « Ministère de la Vérité », aiguillonné par les journalistes de plateaux, n’ayant plus qu’à distribuer les bonnes et les mauvaises notes à ses élèves : c’est ainsi que toutes les personnes masquées reçurent les plus belles mentions du jury et le titre honorifique d’administratrices de vie, tandis que ceux récusant l’accoutrement devinrent des agents de la mort. À cet égard, le port du masque –, mais aussi, à vrai dire, et d’une manière peut-être plus limpide encore, la désinfection frénétique des mains – dépeint une forme originale de compulsion de répétition au travers de laquelle il s’agit pour le sujet d’absoudre d’une façon magique une mauvaise pensée ou action[note]. Mais de quels penchants la civilisation capitaliste voudrait-elle se repentir, pardi, elle qui ne fait qu’encourager la réification des richesses naturelles et des hommes (elle confond par ailleurs les deux) afin de maximiser ad vitam aeternam (et ad nauseam) l’accroissement exponentiel des profits et des Jouissances personnelles ? 

Si nous désirons être plus pointilleux dans l’élaboration de notre pensée, nous ne devrions pas uniquement nous référer à la culpabilité inconsciente des hommes pour expliquer le phénomène du port du masque[note], mais aussi faire un détour vers la honte qui les ronge au plus profond de leur être. Là où la culpabilité est le résultat d’une tension entre désir et interdit (conflit entre le Moi et le Surmoi), la honte relève plus spécifiquement d’un conflit entre le Moi et l’Idéal du moi lorsque le sujet n’arrive pas s’élever à la hauteur du sublime qu’il se croit obligé d’atteindre pour se reconnaître en tant qu’existant. La honte est par conséquent reliée à l’amour que le sujet se porte ou non à lui-même, c’est-à-dire au narcissisme[note]. Il est donc plausible que le port du masque soit non seulement une réponse à une culpabilité inconsciente[note], mais aussi le signe apparent d’une honte s’agitant dans les soubassements de l’âme en conséquence d’une mauvaise image que le sujet a intégrée de lui en tant que vecteur potentiel de transmission d’un virus, et donc de mort. 

7) MASQUE ET JOUISSANCE (MASKA

Dans la mesure où le port du masque s’amarre à la compulsion de répétition, nous devons admettre qu’il existe une forme de Jouissance chez celui qui l’arbore à cet égard. La Jouissance en effet n’est pas simple satisfaction immédiate de la pulsion, mais aussi quelque chose de l’ordre du retour au même, un irrépressible élan qui pousse le sujet à retrouver l’état d’indifférenciation qui régnait autrefois dans le Sein maternel. Tout comme la Jouissance, le masque a pour effet d’enrober le sujet d’une doucereuse asphyxie. 

8) MASQUE ET PULSION DE MORT (MASKA

Freud enseignera dans la deuxième partie de son œuvre qu’il existe d’impétueuses forces pulsionnelles internes à l’organisme qui tendent à faire retourner le sujet dans ce lieu où le manque est manquant. Il s’agit des pulsions de mort (Thanatos), en opposition constante à l’Eros éternel. Adopté massivement lors de la période pandémique dans le but apparent de sauvegarder la vie, le masque dévoile au grand jour la grégarisation d’une société dans laquelle les singularités sont liquidées. Il procède à un subtil effacement des limites entre ce qui constitue le monde extérieur et le monde intérieur et accentue de fait la révocation de l’individu que le modèle capitaliste avait initialement mis en œuvre. Utilisé à plus petite échelle, le masque n’en demeure pas moins un moyen pour le sujet de se rayer encore un peu plus qu’il ne l’était du paysage, signe manifeste qu’il a intériorisé au plus profond de lui les préceptes qui lui enseignent qu’il n’est rien d’autre qu’un simple rouage juste prompt à faire gonfler les avoirs de la machinerie. 

9) MASQUE ET CAPITALISME (MASSICA

Contrairement aux apparences, le capitalisme n’est pas qu’un modèle économique dans lequel les moyens de production sont détenus par une frange restreinte de la population, mais aussi (et surtout) un modèle social auquel chacun collabore plus ou moins activement et qui étend partout dans les espaces le tentaculaire procès de chosification des corps et des esprits. Le masque est un fétiche parmi d’autres de cet ordre particulier. Saccageur de l’amour de soi et du semblable, il participe au déni de l’altérité initié par le procès capitaliste sous couvert d’une prétendue reconnaissance d’autrui. Soyons sûrs que, dorénavant, chacun sera exhorté àembrasseràlamoindreoccasionlalogiqueinitialedudogmequi consiste à faire fructifier son capital humain et à devenir l’auto-entrepreneur de la lutte contre les maladies. 

« Nous sommes en guerre ! », clamèrent à l’unisson les différents empereurs du globe. Le front n’est pourtant pas le lieu dans lequel la singularité du sujet est la plus appréciée. Au contraire, en transformant les êtres en chairs à canon, il représente la quintessence du processus de réification déployé par le modèle capitaliste. Certains, que l’on croise parfois dans la rue avec un masque sur le visage, portent encore les stigmates de ce discours belliqueux. Tels les névrosés de guerre dont Freud fit autrefois la brillante analyse, ils nous enseignent que la compulsion de répétition ainsi que la pulsion de mort s’agitent toujours tant et plus à l’intérieur de chacun des hommes. 

Kenny Cadinu