Nos résistances ont fait reculer le Léviathan
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Nos résistances ont fait reculer le Léviathan

Martin Steffens se retrouve dans les colonnes de Kairos pour la troisième fois. Philosophe humaniste français, né en 1977, il s’inspire beaucoup de Simone Weil et s’exprime souvent en intégrant le message de Jésus et de la Bible dans ses réflexions.

Nathalie Roba

Pourriez-vous nous raconter quand et comment votre passion pour la philosophie et la pédagogie vous est venue ? Et peut-être aussi votre foi, si cela n’est pas trop intime… 

MS : Ma passion de la philosophie et la manière dont j’ai attrapé la foi sont liées. Cela fait 20 ans que je me suis converti, l’année où à Strasbourg je préparais l’agrégation de philosophie. Avant, j’avais une vie intense : étudiant en philosophie, j’étais surtout batteur dans un groupe de punk et travaillais à côté. Mais cette année de préparation, je l’ai vécue seul. C’était une période… mariale. L’impression que quelque chose s’enfantait en moi. À Noël, je me vois encore confier à ma mère que je ressentais alors les joies qu’ont les femmes quand elles sont enceintes ! En un mot, j’ai été saisi par la joie, surpris par la joie pure, enfantine, de vivre, d’exister. 

Mais si la vie est un cadeau, à qui dire merci ? Le dieu des chrétiens m’est alors apparu comme celui qui donne. Il chérit ses créatures et renchérit sur leurs égarements, il donne et pardonne… J’étais converti. 

Avant ma conversion, j’avais déjà donné quelques cours de philosophie. Je croyais alors que mon boulot, c’était seulement de maltraiter les préjugés de ses élèves… La foi vous incline au contraire à la patience, à l’écoute. Non pas mépriser les préjugés des élèves, comme si j’en étais moi-même exempt, mais construire, à partir de leurs propres discours, une parole plus claire, toujours plus ajustée au réel. 

Nous avons nommé cette rencontre « Préparer aujourd’hui pour réparer demain ». Est-ce que cela signifie que demain est déjà cassé ? Et puis, a-t-on déjà réparé quelque chose avec de la philosophie ? 

Dans les pays du Nord, « riches », demain est cassé. L’avenir est en panne. On sécurise le monde parce qu’on a peur de l’à-venir, de ce qui vient à nous. On s’enferme dans des nostalgies imaginaires. Le signe le plus fort, c’est la dénatalité qui nous frappe. Et même la « démortalité » au sens où on n’entend même plus que l’homme puisse être mortel. Et cela, non parce qu’on a un ardent désir d’éternité, mais parce qu’on s’accroche anxieusement à sa vie : on peine à laisser le monde à ceux qui viendront. 

Ce que peut faire la philosophie est de pointer les contradictions, comme de dire « moi, par amour, je préfère ne pas mettre d’enfants au monde ». Donc, pour le bien-être de ton enfant, tu le priveras du fait d’être ? Une société sans nouveaux venus, où l’on va compter ses jours en ayant peur d’être tué par quelqu’un qui ne s’est pas lavé les mains, est-ce vraiment cela que nous désirons ? 

Assez souvent lorsque nous débattons entre amis ou essayons de dialoguer entre personnes qui n’ont pas forcément la même façon de lire l’actualité, très vite le débat s’arrête avec les points Godwin : Hitler et le nazisme, le complotisme, l’anti-vax, etc. Est-ce que cela révèle quelque chose quant à notre capacité ou non de dialoguer et de réfléchir ? 

Hannah Arendt parle du tour d’esprit au principe des sciences humaines : quand quelqu’un parle, en fait il ne veut jamais dire ce qu’il dit, il y a un sous-discours inconscient qu’il faut mettre au jour, qui dévoile d’autres raisons que moi, sociologue ou psychologue, je connais mieux que lui… Le diagnostic remplace l’écoute. En France, on passe ainsi notre temps à traduire les revendications sociales en termes sociétaux. Quand un Gilet jaune dit qu’il lui manque 150 euros pour finir le mois, on se demande, jusqu’à la tête du pouvoir, si ces gens ne sont quand même pas un peu antisémites, complotistes ou homophobes. Incapable de les entendre là où ils parlent, on prend des mesures pour que l’école produise à l’avenir des êtres plus ouverts et tolérants… 

Abordons maintenant la question, plus théologique, du sens de la vie en tant que remède au sentiment de l’absurde. Si le sens existe déjà, s’il est seulement à découvrir, est-ce que ça signifie que j’ai encore une liberté puisque ce serait en quelque sorte déjà écrit ? 

Onalesensdelaviecommeonalesensdurythmeoudupartage; « Avoir le sens de la vie », c’est ajouter de la vie à la vie, comme on ajoute un joli contretemps à un rythme ou une assiette à l’ami de passage. C’est épouser le déjà-donné de la vie pour ajouter à cet « effort offert » sa propre participation. 

Si la vie a tellement de sens, pourquoi certains ne le voient-ils pas ? Sommes-nous responsables de nos frères, de nos sœurs pour qu’ils trouvent ce sens à leur vie ? 

On peut montrer la joie dont on vit, mais on ne peut pas forcer l’autre à y adhérer. En français, il y a la voix active et la voix passive. Entre les deux, il y a une voix grammaticale appelée « moyenne », par exemple les verbes comme naître et mourir où il y a une part d’actif – puisque personne ne peut naître ou mourir à votre place – et une part de passivité puisque vous ne décidez ni d’être né ni d’être mortel. Ce qui se maille de plus important dans notre vie se conjugue à la voix moyenne, et je crois que pour la joie c’est la même chose : c’est la décision (voix active) de se laisser (voix passive) séduire par la vie, emporter par elle. 

Dans votre livre Faire face, vous écrivez que nous produisons non seulement bien plus que ce dont nous avons collectivement besoin, mais que cette surproduction de biens de consommation ne suffit pas à nourrir tout le monde. Vous en concluez que le but de la production économique industrielle est de faire de l’argent. Y a-t-il moyen politiquement et économiquement d’éviter cela ? 

Question douloureuse ! Quelles sont les formes de notre action, sachant qu’elle doit être à la mesure de grands problèmes mais que le XXe siècle nous a aussi montré qu’il fallait se méfier de cette grosse solution riche de problèmes : l’État. Le regretté anthropologue anarchiste David Graeber parlait de « communisme spontané », le fait que nous échangeons plein de choses gratuitement et perpétuellement, dans les familles, entre amis, entre voisins. Il détruit le mythe du troc au profit de celui du crédit, c’est-à-dire « je donne parce que je sais avoir reçu ». Autant ce communisme spontané est beau, autant le communisme d’État fut désastreux. D’autant que si l’on y regarde bien, l’État, le Léviathan de Hobbes, a dès le début servi l’individualisation de la société, cette destruction de tous les corps intermédiaires pour arriver à l’individu isolé qui lui demande de le protéger de ses propres frères. 

Si nous n’avons pas la solution, avons-nous au moins le nom de notre problème ? Dans Faire face, co-écrit avec mon ami Pierre Dulau, on voit dans le masque sanitaire une pièce du dispositif capitaliste. Finalement cette disparition des visages convient bien au Marché, cette grande plateforme hors-sol où tout, après avoir été désincarné, privé de sa singularité et de sa consistance propre, est convertible en argent. Dirions-nous que le nom du mal, c’est « capitalisme » ? Cela m’interroge : quel nom convient à ce qu’il nous faut aujourd’hui surmonter ? 

Vous dites également que le capitalisme a en propre de penser l’être comme échangeabilité, soit une chose existe si et seulement si elle peut être échangée, jusqu’aux entrailles des femmes dans la GPA. Est-ce que saint François d’Assise aurait un chemin à proposer à chacun dans cette optique-là, pour se dégager de cette contrainte ? 

Oui, échangeable, c’est-à-dire transcriptible dans un langage qui n’est pas le sien : transformer l’enfant, fruit d’une union, qui est déjà plus que cette union, en un produit qu’on a sous la main. Heureusement, il y a du non-échangeable, qui résiste. Prenez l’expérience du deuil. Un ami mort restera définitivement irremplaçable et insubstituable, raison pour laquelle on ne se fait jamais complètement à une disparition. Comment saint François pourrait nous aider… Je suis passionné par la puissance politique, morale et métaphysique du courant franciscain, notamment à travers Duns Scot, un franciscain du XIIIe siècle qui a pensé le beau concept d’« ecceité », cette singularité absolue de la personne humaine qui n’était pas donnée pour les Grecs, mais qui est venue avec le christianisme. Nous excédons chacun, individuellement et singulièrement, l’idée d’Homme avec un grand H. Dans De la très haute pauvreté, Giorgio Agamben relate la puissance politique du mouvement franciscain, notamment de l’« usage pauvre » : je ne suis propriétaire de rien, je n’en ai que l’usage. 

Usage pauvre de la vie elle-même : dans son cantique, François parle de « notre sœur la mort ». Or, on nous a mis dans l’esprit récemment que l’homme n’était pas mortel, ce que j’ai appelé la démortalisation. Pendant la crise, une amie a vu sa mère étiquetée « Morte du covid » alors que, à 84 ans, elle avait surtout fini de mener un combat d’une douzaine d’années contre son cancer. Par-là, on effaçait son récit de vie et de combat par un système d’accusation : qui donc ne s’est pas assez confiné ou lavé les mains ? Car si nous sommes des mortels démortalisés, si nous ne portons pas la mort en nous comme un récit qui vient envelopper une vie qui, un jour, prend fin, eh bien, quand on meurt, c’est qu’on a été tué. Il n’y a plus des mortels qui prennent soin d’autres mortels, sous le regard de notre « sœur la mort ». Il n’y a plus que des criminels qui n’ont pas assez respecté les mesures de distanciation sociale. 

Dans Faire face, vous évoquez cette « soustraction des visage » qui n’est pas une mesure de plus dans le grand arsenal de la distance sociale, et qui faire perdre la face à l’homme, via les masques. Dans la continuité d’Emmanuel Levinas, le visage apparaît chez vous comme une dimension vraiment importante dans nos relations… 

Le visage est quelque chose d’extraordinaire, parce que quand je vous regarde c’est la seule partie de mon corps que vous voyez et que je ne vois pas. Je peux voir, comme vous les voyez, mes mains, mon ventre… pas mon dos, mais vous non plus. Le matin, une fois que je me suis fait un visage pour aller vers le monde, eh bien il est comme livré au monde, et la réciproque est vraie ; votre visage, je le reçois aussi. Le visage fait de nous des êtres vraiment relationnels : je n’ai d’autre moyen de percevoir mon visage que sur l’effet qu’il a sur votre propre visage : est-ce qu’il suscite le sourire, le froncement de sourcils, la méfiance, etc. ? Je n’ai d’autre moyen de posséder mon visage que dans l’effet qu’il a sur le vôtre. C’est pourquoi avoir renoncé à lui avec le masque sanitaire était pour moi un non possum, un « je ne peux pas ». Je ne pouvais pas faire cours avec le masque. Avec Pierre Dulau, on en a déduit que le visage c’est les deux piliers de notre civilisation, qui pose que primo chaque homme est singulier, n’est pas interchangeable, les traits du visage singularisent absolument une personne ; secundo, cette singularité n’est pas exclusive de l’autre, c’est une singularité en relation avec l’autre. Donc cela même qui m’est le plus en propre, les traits de mon visage, c’est cela qui vous est confié. 

D’ailleurs devant les ordinateurs, avec zoom ou en visio, on voit son propre visage. Cela tue un aspect fondamental de la relation. 

Le psychologue Abraham Maslow, avec sa fameuse pyramide, nous montre quand même que la base de l’humanité, c’est le besoin physiologique, dont la santé. Ne fallait-il pas mettre entre parenthèses le visage pour justement protéger cette humanité ? 

Vous connaissez cette expérience faite par le roi Frédéric II ? Voulant savoir quelle était la langue que l’homme parlerait naturellement, il a choisi 7 bébés pour lesquels la consigne des nourrices était de les nourrir, les soigner, mais pas de leur parler. Eh bien ces enfants sont tous morts de n’avoir pas été en relation. On voit bien que le besoin physiologique seul ne suffit pas. On peut mourir de solitude, de n’avoir plus faim alors que notre frigo est plein, parce que nous ne partageons jamais nos repas, qui ne sont vraiment bons que partagés. Dans les camps de concentration, on a vu une capacité de resurgir dans la vie parmi ceux qui justement n’étaient pas prompts à tout faire pour la protéger, mais qui maintenaient des formes de solidarité entre les captifs. L’essentiel n’est pas toujours où l’on croit… 

Vous écrivez que si tout devait s’arranger demain comme par miracle, ce serait de toute manière au prix déjà consenti de l’effacement de l’homme par l’homme. Si l’homme a été gommé, l’homme peut-il redessiner l’homme ? Sinon Dieu, peut-être ? 

« Ef-facé », ce mot était venu à notre esprit avec la perte du visage. Comment peut-on redessiner l’homme s’il a été effacé ? Je crois que nous pouvons esquisser un sourire aujourd’hui : nos petites résistances n’ont-elles pas fait reculer le Léviathan ? 

Abordons justement la désobéissance civile et l’objection de conscience. En France, des soignants ont été exclus parce qu’ils refusaient de pratiquer certains actes médicaux ou parce qu’ils prenaient d’autres voies pour soigner leurs patients. Alors, ne pas porter le masque, est-ce de la désobéissance civile ? Le médecin qui, au nom de la liberté thérapeutique, prend en charge ses patients à sa manière, ne se soumet pas aux injonctions de l’Ordre des médecins, est-ce qu’il recourt à la clause de conscience ? 

C’est une question un peu technique. La désobéissance civile est un terme plus général qui peut prendre la forme de l’objection de conscience. Si l’on en croit le juriste Grégor Puppinck, auteur d’un article très complet qu’on trouve sur internet (« Objection de conscience et droits de l’homme »), il faut distinguer la liberté de conscience et l’objection de conscience. La première est de pouvoir manifester dans le « for externe », c’est-à-dire dans le monde extérieur, quelque chose dans lequel je crois : c’est manifester positivement une conviction. La loi peut nous demander de tempérer ça, par exemple ne pas exhiber de signes religieux dans l’espace public. L’objection de conscience, quant à elle, arrive quand il ne vous est pas demandé de limiter l’expression de vos convictions mais de poser un acte qui va contre votre conviction. On peut interdire à une personne d’agir selon sa conscience et l’empêcher de réaliser une action que sa conscience lui indique comme bonne ; en revanche, comme l’écrit Gregor Puppinck, « Forcer quelqu’un à agir contre sa conscience, c’est le contraindre à commettre une action que sa conscience réprouve ». Car si un bien peut être réalisé partiellement tout en restant un bien, un mal, lui, est toujours total. L’objection de 

conscience porte donc sur cet acte qu’on me forcerait de poser. Un exemple : ne pas être en mesure de porter le voile, même pour une musulmane convaincue, est acceptable, mais être forcé de le porter ne l’est pas. Idem avec la croix, évidemment. Un médecin qui est forcé de vacciner contre sa conviction, ou un professeur de porter le masque pour donner cours, ça relève donc de l’objection de conscience. 

Lors de notre entretien de préparation, vous disiez que la joie est menteuse si elle ne repose pas sur le réel. Que voulez-vous dire ? 

Si la joie c’est mettre un couvercle sur le réel, ce n’est pas la vraie joie. Simone Weil va jusqu’à dire que la joie est « le sentiment du réel ». Les croyants n’ont qu’une seule prière, non pas « fais-moi vivre autre chose que ce que je vis », mais « donne-moi assez de force, d’attention et de disponibilité pour être sur le lieu où je dois être » ; si c’est un lieu de joie, que mon cœur soit à la fête ! Et si c’est un lieu d’épreuve, que je me réjouisse alors de n’être pas ailleurs, de pouvoir vivre ce que j’ai à vivre. 

Philosophie et politique est un thème qui vous tient à cœur. Un sondage en Belgique dit que les Belges sont de plus en plus favorables à un régime totalitaire pour guérir et gouverner notre société… 

Un livre de Jacques Ellul s’appelle L’illusion politique, cette illusion qui consiste à croire au couple problème/solution. Il y a des problèmes, et si vous concentrez la puissance en un point qui s’appelle l’État moderne, eh bien à ces problèmes correspondront des solutions efficaces, ultimes, voire finales. C’est une illusion terrible, nous dit Ellul, parce qu’en réalité il y a des choses qui ne sont pas des problèmes. La condition humaine et la souffrance ne sont pas des problèmes, ce sont des mystères. Contrairement à une fuite d’eau chez soi. Ça c’est un problème, que le plombier va résoudre. La naissance, la mort, la souffrance, la pluralité des individus, l’hospitalité et l’hostilité, ce ne sont pas des problèmes à résoudre, ce sont des choses avec lesquelles il faut vivre. L’illusion politique consiste à croire que la politique peut prendre en charge tous les problèmes de notre existence et que plus l’État sera puissant, mieux ce sera. Il faut résister à cette lecture techniciste du réel, en assimilant un certain sens de la liberté et du tragique de l’existence humaine. Tout ne relève pas du schéma problème/solution, mais du mystère et comment le vivre. 

En tant que pédagogue, comment diriez-vous que s’éduquent le sens du bien commun et l’esprit critique aujourd’hui ? 

Le sens du bien commun s’éduque en ne faisant pas passer pour un biencommuncequinel’estpas.L’épisodecovidaétéunesortede prostitution du discours moral où on a fait passer pour un bien ce qui était finalement une forme de repli bourgeois sur soi. Comme le disait le président Macron : « Quand vous restez chez vous, toutes les 8 minutes vous sauvez une vie. » Le bien a consisté à un « ne pas faire » : ne pas visiter les malades, ne pas s’approcher de trop près, ne pas sortir de chez soi. C’est un comble quand on est chrétien ! Car Jésus a renversé la règle d’or païenne – ne fais pas à autrui ce que tu ne voudrais pas qu’il te fasse – en « faites le bien que vous voudriez qu’on vous fasse ». « J’étais en prison, et vous êtes venus me visiter. » dit-il. Et nous serons jugés dans la manière d’avoir engagé nos talents, non de les avoir, par crainte de la Loi, enterrés… Avec Jésus, on passe d’une morale de la loi (ne pas…) à un bien actif. 

Vous avez dit lors d’une conférence en 2020 que certaines personnes appréhendaient leur vie comme si elles étaient toujours victimes de quelque chose ou comme si elle vivaient toujours avec des menaces autour d’elles, énergétiques, sociales, financières, sanitaires, l’épouvantail de la surpopulation… Est-ce que ça nous permet de dire encore que la vie vaut la peine d’être vécue, que nous pouvons encore faire des enfants ? Est-ce qu’il y a une disposition du cœur pour oser dire chaque matin que la vie est belle ? 

Je vais répondre par un adverbe, déjà. J’ai récemment lu un essai impressionnant de Jean Vioulac qui fait une description précise de notre catastrophe, et la fait remonter à une maldonne première qui vient du néolithique. C’est lucide, et désespérant. Au contraire, l’anthropologue anarchiste James C. Scott montre que, toujours déjà, même au néolithique, il y eut des formes de résistance à la centralisation et au pouvoir. « Déjà », c’est le mot clé. Au fond nous sommes déjà en vie, on se parle, on partage déjà quelque chose qui est en germe, la joie de vivre. Je dis à mes étudiants qui préparent un concours où ils jouent leur avenir : « N’oubliez jamais une chose, vous avez déjà réussi, vous êtes pensants, vous êtes debout, et le reste vous sera donné par surcroît. Votre vie est déjà une bonne nouvelle, notre présence les uns aux autres nous permettra de construire quelque chose d’encore plus fou. » 

Propos recueillis par l’équipe « Laudatosi » lors de la rencontre « Laudato » si organisée par la Fraternité de Tibériade à LavauxSainte-Anne, les 18 et 19 février 2023.