
L’économie ne veut voir en l’humain qu’un consommateur individuel, le plus dépendant possible, un salarié s’enfermant dans le travail, prêt à tout pour bénéficier d’une « évasion » annuelle. Or, cette vision s’oppose à notre nature profonde, autonome, spirituelle et collective. La décroissance soutenable propose de sortir de cette dépendance, notamment en renonçant au tourisme de masse. Malte est un exemple de destination touristique qui illustre la dichotomie entre toute-puissance économique et impuissance écologique.
DÉPENDANCE OU DÉCROISSANCE ?
Il y a une vingtaine d’années, lorsque j’ai rejoint le mouvement antipub et les objecteurs de croissance, j’avais le sentiment d’avoir trouvé ma famille de pensée, de sortir de l’isolement et d’entrer en résistance collective. J’avais également l’impression d’être devenu vertueux (observance des 10 préceptes ; empreinte écologique égale à 1,5 ; test de Nicolas Hulot, avec le score -11) et de me retrouver face à des scélérats[note], des « je-m’en-foutistes », dans un monde pervers, nous soumettant volontairement à la tentation. Comment supporter l’inconscience de mes congénères qui continuaient à « vivre comme des porcs[note] » ? Comment ne pas tomber dans le mépris, le rejet, la provocation, et l’appel à la violence ? Depuis, j’ai rejoint la psychothérapie, et mon point de vue militant a évolué vers celui d’un médecin. Je rencontre une grande diversité d’individus, qui tentent de rester sains d’esprit dans des familles déstructurées et dans une société qui laisse peu de possibilités pour échapper à sa tyrannie toxique. J’accueille les blessés de la guerre économique, ceux qui ne trouvent pas leur place face aux mensonges et à l’immoralité des entreprises, ceux qui sont trop vulnérables pour la compétition et le profit, ceux qui sont en recherche de leur essence, là où la société de consommation et le travail de masse ne proposent que la performance. Ces personnes, entre normalité et handicap, souffrent de « troubles de la personnalité » et autres acronymes associés : TPB, TDA, HPI, TSA, SAP… La question commune est celle de la dépendance et du développement de l’autonomie.
Là où je voyais autrefois les tyrans responsables de tant de souffrances, ceux à l’origine de tous nos problèmes, je vois aujourd’hui une humanité pleine et entière habitant la même planète, dont il faut maintenant prendre soin. Une humanité en voie de réconciliation avec le vivant, capable d’habiter la Terre non plus en destructrice, comme le définissent le marketing et la publicité, mais en poète, comme nous y invite Hölderlin. Toutefois, il faut bien le constater, 2000 ans de chrétienté n’ont pas réussi à répondre à la question existentielle, la peur de la mort, question qui avait pourtant été résolue bien avant par les Celtes. Nos existences sont soumises à la jouissance de chaque instant, de la naissance à la mort, en maximisant notre espérance de vie. Nous sommes conditionnés à consommer toujours et partout, et à ne jamais nous questionner sur l’absence de sens. Face à l’angoisse existentielle, au lieu de nourrir une spiritualité originale et authentique, nous fuyons dans les addictions et les activités obsessionnelles, l’une d’elles étant le travail salarié, lieu de collusion avec le pouvoir industriel et économique, lieu de perdition des âmes, jusqu’à la perte de sens et l’épuisement.
L’INDUSTRIE TOURISTIQUE
Que propose l’économie totalitaire ? Une « évasion » dans un lieu paradisiaque facilement accessible par avion. L’évasion touristique de l’été désigne bien le reste de l’année : une prison, le système carcéral de l’entreprise. Et que propose l’industrie touristique ? À peu près la même chose que l’élevage intensif et l’abattage industriel. Certes, là où les animaux sont exécutés de façon automatisée, accrochés à une chaîne motorisée, et dépecés progressivement pour être conditionnés sous barquettes plastifiées, les touristes traités par l’industrie ad hoc ne perdent pas leur intégrité physique, et semblent encore posséder leur libre arbitre et leur liberté de déplacement. Mais finalement, quand on y réfléchit, ils perdent leur intégrité psychique et suivent des canaux de circulation prédéfinis, soumis à des process cachés qui leur échappent. Au lieu d’être pucés ou tatoués comme des bêtes, ils se retrouvent affublés d’une carte d’identité, d’un passeport avec visa à jour, d’un pass sanitaire, d’une carte d’embarquement valide et parfois d’un bracelet permanent pour accéder à la piscine et aux boissons all-inclusive. Ils perdent leur intégrité psychique en se conformant au projet industriel : suivre les injonctions d’un animateur et se dandiner dans une piscine sur de la musique latino/R&B, manger de la junk food sous prétexte de gagner du temps, chanter comme des pieds face à un karaoké automatique, se faire transporter d’un point A à un point B dans des bus climatisés, admirer les mêmes sites instagrammables et publier immédiatement sur les réseaux sociaux pour dire à la planète admirative « Moi aussi, j’y étais ! »
Dis-moi comment tu voyages et je te dirai qui tu es. Il est bien loin le temps de l’Antiquité où les Européens voyageaient beaucoup, à pied ou en bateau à voile. Pas d’aéroports, pas de passeports, et certainement un véritable sens de l’accueil, celui qu’on trouve encore au Maroc. Nombreux partent aujourd’hui à moins de 100 kilomètres de chez eux et y trouvent le dépaysement recherché. Si vous habitez à proximité, vous pouvez passer une semaine à Vernoux-en-Vivarais, pour une Université d’été avec les Amis de La décroissance, dans ce pays reculé du parc régional d’Ardèche, les Boutières, terre historique du refuge protestant. Mais pour la plupart, qu’importe le dérèglement climatique, la crise du carburant ou du pouvoir d’achat… ils continuent de revendiquer leur liberté de déplacement, ils réclament leur « droit à jouir » pour un voyage qui fait rêver et de beaux paysages qui dépaysent. Ils travaillent dur toute l’année et souhaitent se changer les idées en juillet-août pour un budget raisonnable ; grâce à un « saut de puce » en avion, pour 50€ aller-retour ; se faire porter dans un hôtel proche de la mer, avec piscine, buffet et boissons à volonté, et une plage de sable fin en option. Mais, tout comme le bonheur par la consommation et la croissance, le tourisme de masse est une promesse non tenue. Les photos alléchantes exposées sur internet sont prises hors saison, au printemps ou en automne, sans aucun touriste, et sous le meilleur angle, de façon à masquer toute laideur. Dans la réalité, en juillet-août, la densité réelle est incomparable, et les sites recommandés sont saturés d’individus, tous affairés à consommer : s’enivrer sans compter au bord d’une piscine, acheter des souvenirs made in China ou au mieux « consommer intelligent » avec une excursion culturelle organisée.
MALTE, UN PAYS SOUS DÉPENDANCE
Parmi les destinations de l’été, on trouve la côte espagnole, Ibiza[note], la Sardaigne, la Sicile, la Turquie… et Malte, un archipel discret au centre de la Méditerranée, entre la Sicile et la Lybie, non loin de la tristement célèbre Lampedusa. Malte est emblématique de la question de la dépendance économique, et ses paysages arides et dénudés préfigurent sans doute nos paysages de demain, au moins pour le sud de l’Europe. Malte est membre de l’Union européenne depuis 2004. Le pays a obtenu son indépendance en 1964 mais fait toujours partie du Commonwealth. Il reste très dépendant du commerce international et du tourisme. C’est le plus petit État en superficie (un centième de la Belgique) et en population, avec pourtant la plus forte densité d’Europe, une population amenée à croître encore dans les prochaines décennies (sources de l’ONU). Les conditions économiques, proches d’un paradis fiscal, et un taux de croissance élevé favorisent l’emploi, intensifient l’immigration et permettent de compenser les importations massives. En effet, l’île est fortement dépendante dans les besoins de base : eau, alimentation, énergie. La ressource en eau[note] est particulièrement menacée par le dérèglement climatique, pour une population de 500.000 Maltais (dont 100.000 expatriés) et plus de 2 millions de touristes par an. C’est un paradoxe pour cette terre d’agriculture fragile, aux ressources naturelles limitées, et un exemple de la schizophrénie occidentale, entre toute-puissance économique et impuissance écologique. Malte est un archipel qui regroupe trois îles principales : Malta (« le refuge », en phénicien), Gozo (prononcer Godzo, « la joie ») et Comino (« le cumin», rare plante qui y pousse). L’île principale accueille l’aéroport, la capitale (La Valette) et sa banlieue interminable. Gozo, préservée du tourisme intensif, garde son côté agricole et authentique. Comino, bout de roche désertique et inhabité, attire les touristes aisés pratiquant la plongée sous-marine et concentre toute l’horreur du tourisme de masse avec sa baignade surveillée du « Blue lagoon ». En regard du passé très riche et généreux de Malte, cette exploitation outrancière semble une anomalie de l’histoire. L’île a déjà connu des périodes d’assèchement du climat, un effondrement et une émigration de sa population, obligeant ses habitants à développer des trésors d’ingéniosité : citernes, irrigation, choix des cultures… Depuis le néolithique, Malte est une terre d’asile et de brassage des populations : Grecs, Phéniciens, Étrusques, Hittites, Romains, Arabes, Français, Italiens, Anglais… La langue maltaise témoigne de ce métissage entre arabe, sicilien, italien, et plus récemment français et anglais. Tous les Maltais sont anglophones et pratiquent souvent plusieurs langues. La noblesse française y a laissé l’état d’esprit charitable et la frugalité, aux fondements de la décroissance soutenable, et les Italiens y ont apporté le sens du commerce et de la manufacture. L’état d’esprit maltais est pacifique, tolérant et raffiné, plutôt joyeux et résilient. C’est aussi une terre d’expatriés, offrant un ancrage aux apatrides. La foi chrétienne y est très présente, tout autant que les nombreuses églises et chapelles.
Et c’est dans ces qualités profondes que je souhaite au peuple maltais de trouver les forces nécessaires pour surmonter les difficultés à venir, pour préserver ce « refuge de la joie ».
Olivier Rouzet, auteur de Panne d’ascenseur dans le social, Libre et Solidaire, 2019.


