Un des traits caractéristique de notre temps désolé est la confusion généralisée, sorte de brouillard persistant, imprégnant les esprits. S’il paraît peu contestable que les réseaux dits sociaux, conjugués aux injonctions consenties à passer nos journées entières devant un écran, sont les marqueurs les plus évidents de cet imbroglio qui nous submerge, ce phénomène semble surtout la conséquence du mouvement convergent de trois évolutions des sociétés modernes que je vais tenter de décrire.

Pour bien les comprendre, il convient, dans un premier temps, d’en appréhender les racines, à travers les mutations technologiques et philosophiques qui ont marqué la fin de la Seconde Guerre mondiale. Tout d’abord, ce fut l’invention et la réalisation de la bombe atomique aux États-Unis.
Sa mise en pratique immédiate en juillet et août 1945 et ses développements civils et militaires ultérieurs ont défini une inversion « orwellienne » impensable jusque-là : promouvoir la mort, l’anéantissement, pour défendre la vie. Ensuite, la cybernétique, et les investissements colossaux dans l’informatique et l’Internet qui lui sont consubstantiels, a proposé une nouvelle gouvernance qui aurait probablement fait bondir tous les grands philosophes passés : déléguer aux machines la conduite de nos sociétés. Enfin, s’est installé, sous l’impulsion des grands penseurs de la gauche française des années 1960/70, le déplacement de la question sociale vers celle des minorités.
Ce glissement a fait passer progressivement les opposants déclarés au capitalisme industriel de la rupture, du refus, à l’assimilation, avec comme condition de cette reddition, le partage de la richesse et l’intégration de toutes les minorités au monde-machine dont l’État est le garant.
Ainsi, tous ceux qui souhaitent préserver la dignité, la beauté, la poésie, la mesure humaine, le labeur et l’autonomie vis-à-vis de l’État et de son monde-machine, et aussi vis-à-vis des industriels et de la marchandisation intégrale de nos vies, se heurtent-ils désormais à un triumvirat, association de trois courants stratégiques cherchant à s’accaparer le pouvoir[note], d’une complémentarité et d’une efficacité redoutables. Cette dernière est renforcée par une sorte de jeu de rôles dans lequel les uns prétendent s’opposer aux autres en offrant la parodie d’une démocratie avec ses pouvoirs et ses contre-pouvoirs, ses partisans et ses opposants. Ils sont, en réalité, trois rouages essentiels du même système technicien moderne et ils provoquent la destruction de la condition humaine, l’avènement du Smart World, tout en perpétuant la dévastation de la Terre et des éléments nécessaires à la vie terrestre.
Le premier élément de ce triumvirat qui nous plonge au fond d’un océan machinal et glacial engloutissant l’humanité tout entière, est constitué des multinationales et des grands groupes industriels, servis par la recherche scientifique dévoyée. Leur puissance conjuguée, qui a pris naissance avec l’essor industriel anglais puis français et européen au XIXe siècle, est telle qu’elle leur permet d’infléchir très nettement l’organisation sociale des pays occidentaux afin de permettre un contrôle de plus en plus intrusif et coercitif sur des populations rendues à l’état de pions dans un jeu de dupes.
À l’instar de la holding Alphabet (Google), ils proposent, par ailleurs, une vitrine lisse et pernicieuse mettant en lumière le développement personnel à la sauce écolo où les individus sont sommés de trouver une vie apaisée et riche par eux-mêmes pour s’inscrire dans un mouvement général qui, on se demande bien comment, changera le monde pour en faire l’Éden tant attendu. On entraperçoit ici une conséquence de la troisième mutation évoquée précédemment et que l’on va retrouver dans les deux éléments suivants. Le collectif et le politique s’effacent afin de déplacer la responsabilité des agissements à la plus petite partie, l’indivisible, c’est-à-dire l’individu.
Le second élément de ce triumvirat est l’État moderne. Il est appuyé, pour nous qui avons le privilège de vivre en France, par une instance supranationale, l’Union européenne. L’État utilise tous les moyens à sa disposition, notamment l’armée, la police et la bureaucratie numérisée, pour imposer, de gré ou de force, l’organisation sociale modifiée sans cesse qui doit s’adapter aux innovations permanentes du système technicien. Le portefeuille d’identité numérique, promis pour l’année prochaine par les technocrates européens, en est le dernier exemple. Notre caractère humain devra, si nous voulons continuer à vivre selon les modalités imposées par l’État, se réduire à notre « citoyenneté numérique ». Le virtuel remplacera alors notre inscription physique dans l’espace et le temps ; et la notation de tous nos faits et gestes conditionnera l’accession aux services de l’État comme à ceux des entreprises privées. Cette infamie ne peut se mettre en place qu’en raison de l’acceptation massive de tous, ou presque, à l’aliénation, mêlée de fascination, aux smartphones connectés. Alors qu’ils sont complémentaires, le jeu consiste à donner à croire que l’État, commandé par l’UE, est là pour réguler la domination des industriels et, ainsi, imposer à ces derniers une conduite vertueuse et respectueuse des droits supposés des citoyens. En se référant encore à Alphabet, l’observation détaillée de cette comédie à l’italienne est succulente. C’est une tartufferie sans limite où le gentil (l’UE) fait semblant de frapper avec sa trique le méchant (Google), exactement comme dans Guignol. Le résultat, quant à lui, est désespérant puisqu’il signifie un sauf-conduit absolu. Les directives européennes sont, en réalité, une copie conforme des recommandations et des desiderata des multinationales[note].
La troisième composante de ce trident acéré est la supposée opposition au capitalisme triomphant. Celle-ci, que l’on peut nommer par habitude la « gauche », peut se diviser en deux camps non étanches. Les entités institutionnelles, partis politiques et syndicats, d’un côté, les alternatifs libertaires et les radicaux, de l’autre. Pour les premiers, la messe est dite depuis bien longtemps et leur conversion à l’économie de marché comme à la religion du progrès technologique ne se discute plus. La transformation des activités syndicales en France en offre une bonne illustration. Alors que les statuts de la CGT, lors de sa création en 1905, indiquaient la sortie du capitalisme et du salariat comme objectifs de la lutte syndicale, à partir de 1968, avec les accords de Grenelle, les directions successives deviendront, peu à peu, des co-gestionnaires du système industriel capitaliste en partenariat avec les chefs d’entreprise. La CFDT, quant à elle, en abandonnant l’autogestion dans les années 1970, suivra un chemin analogue. Les partis politiques de « gauche » désirent, pour leur part, uniquement que le partage des richesses produites soit plus équitable, et que l’innovation technologique et numérique soit « verte ». Ils ne semblent nullement gênés par la contradiction entre l’écologie sociale et le système technicien, pourtant merveilleusement mis en lumière et en perspective par Bernard Charbonneau et Jacques Ellul. Leurs attitudes, très proches durant l’épisode covid, montrent assez clairement qu’ils défendent l’ordre industriel, dont la tyrannie sanitaire fut un formidable accélérateur, qui nous conduit, hélas, vers l’anéantissement de la condition humaine.
Pour les seconds, les alternatifs libertaires comme les radicaux, ils ont muté progressivement vers une analyse de la société complètement dépolitisée. Pour les uns, leur seul horizon semble être la volonté affichée de défendre toutes les minorités, aussi réduites fussent-elles, afin de permettre leur intégration, comme les autres, au monde-machine. C’est ainsi qu’ils en sont venus à défendre l’Internet et les smartphones, la recherche biologique et industrielle, les vaccins ou encore la destruction de la nature à travers la négation du fondement de l’humanité, la distinction mâle-femelle. Sous prétexte de lutter contre des maux bien réels (patriarcat, colonialisme, racisme, pauvreté…), ils imposent un despotisme extrêmement violent qui les conduit à œuvrer pour faire taire par la force tous ceux qui dénoncent leur idéologie simpliste et totalitaire. Ils sont les dépositaires d’un ministère de la Vérité, version alternative, complémentaire de celui du gouvernement. Ils sont ainsi devenus, sans le savoir, des alliés du pouvoir[note], défendant la mutation actuelle vers le transhumanisme et vers l’incarcération des humains dans une société du contrôle et de la contrainte, entièrement numérisée.
Ce renversement, qu’évoque Michel Bounan à propos de Napoléon III, se trouve partagé par toute la « gauche » actuelle. Il consiste à prétendre établir la justice sociale, sans s’attaquer aux racines du capitalisme industriel, en imposant une dictature abjecte[note]. Celle qui impose l’égalité d’humains standardisés, numérisés, à l’intérieur d’une société automatisée, privés de la beauté de l’âme, de l’enracinement dans la terre et de l’amour de l’autre dans toute sa diversité. Enfin, pour les radicaux, à leur tête se trouvent des petits groupes assoiffés de pouvoir et capables de manipuler et de manœuvrer une grande partie de ceux qui désirent sincèrement lutter contre le pouvoir. Ces « activistes du spectacle »[note] mettent en scène une médiatisation outrancière, suivant des codes très précis[note] et appuyée par des avocats invités par les grands médias. Celle-ci est accompagnée de campagnes publicitaires particulièrement efficaces. Ils entendent ainsi mener les masses vers l’obéissance mais leurs méthodes comme leurs discours révèlent une absence complète de réflexions politiques et de perspectives réelles[note], à l’exception de l’ambition, vide de sens, de « sauver la planète ». Leur aliénation à la vie connectée, aux smartphones et à la vie qu’ils produisent, pourtant en contradiction avec leur seul leitmotiv, indique assez clairement leur soumission inconsciente au monde-machine. La violence qu’ils assument et revendiquent, prête à sacrifier des vies humaines, ne fait que renforcer et légitimer la violence assumée de l’État et des armées à son service.
Face à ce triumvirat et face à la confusion qu’il engendre, il me semble que nous devons, plus que jamais, défendre la mesure humaine et ses limites, refuser l’aliénation aux machines et le joug de l’État. Restaurer progressivement, pas à pas, l’autonomie à travers la création de communes libres et sociales[note] respectant les humains, la nature, le cosmos et ouvertes à l’autre et au dialogue. Rester debout et résister du mieux possible pour tenter de préserver la poésie, l’amour, le labeur, la joie d’être au monde afin d’habiter ce dernier autrement. Sans oublier, à un échelon très local, de tenter de préserver de la dévastation industrielle la terre sur laquelle nous vivons. Nous pourrons alors nous inscrire dans l’héritage des « naturiens » anarchistes de la fin du XIXe siècle[note] et dans celui de Charbonneau[note] et Ellul qui, en s’opposant à l’État et aux machines, ont su tracer un chemin vers la dignité et la modestie humaine.
Hervé Krief
Nouvel essai, La Béatification. Sa lente survenue de Napoléon III au crédit social, Quartz, 2023.


