Kairos 62
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Dilemme

Je vous dois un aveu : j’ai deux passions. L’une occupe mes journées, l’autre accapare mes soirées d’hiver. D’un côté, le gratin dauphinois ; de l’autre, ce qui a trait à l’éducation et à l’enseignement. Dans la mesure où je ne peux me substituer à Lignac pour les conseils culinaires, j’ai résolu de me pencher sur un territoire de réflexion que j’arpente, en théorie et en pratique, depuis trois ou quatre quinquennats. 

Dans votre journal favori, on parle régulièrement de l’éducation et de l’enseignement. C’est un mystère pour peu de gens : ces domaines sont qualifiés d’essentiels mais, en même temps, sont dévalorisés par les discours et dégradés par les pratiques gouvernementales. Nous adopterons dans ce papier – et dans ceux qui vont suivre ! – une perspective ingénue, genre sainte-nitouche. Le ton employé sera donc essentiellement crédule (et ironique ? Mais non). 

Dans l’épisode précédent, je me proposais d’aborder, presque 10 ans après son lancement, le Pacte pour un enseignement d’excellence en Fédération Wallonie-Bruxelles de Belgique, comprenant Bruxelles et la Wallonie. Et si on jouait au même puzzle pour la France, me suis-je donc dit dans un enthousiasme débridé ? Il y a des jours où on ferait mieux de rester au lit, chantait Michel Delpech, en des temps que les moins de 53 ans ne peuvent connaître. En marche, répond Emmanuel M., aidé par les judicieux conseils d’un bureau pas franco-français. Quoi ?, rétorque Beethoven, qui n’a pas entendu. 

NOUS SOMMES EN GAULE … 

En l’an de grâce 2022, voilà un pays peuplé de 67 millions de Gaulois (réfractaires ?), dont 860.000 professeurs et 12 millions d’élèves, la situation est grave. À cause des crises, l’école n’est pas au diapason du reste de la société qui est en marche vers un avenir radieux. Les résultats sont pitoyables, les élèves décrochent, les professeurs craquent, les vocations tardent à se faire jour, et le fonds Marianne de Marlène ne fonctionne pas – alors qu’il avait été lancé suite à l’assassinat de Samuel Paty, un prof d’histoire-géo. 

Comme si cela ne suffisait pas, l’inflation vient s’en mêler, les élections arrivent, la barre n’est ni trop haut, ni assez à gauche, ni assez à droite. La France a besoin d’un redresseur. Du haut de son siège élyséen, « Dieu est avec nous » réfléchit. Quand il est passé au Panthéon, il s’est penché sur le tombeau de Jean Moulin. Quelle coïncidence ! Celui-ci avait fondé le Comité national de la Résistance. C’est décidé : fondons le Conseil national de la Refondation… Sitôt le match retour Manu contre Marine gagné, en septembre 2022, le Conseil est sur les rails et une des priorités sera l’école. Les concertations démarrent, menées tambour battant. Ainsi en a décidé le Chef, aidé (sans doute ?) par quelques conseillers très au fait des nouvelles pédagogies. Son ministre de l’éducation y prend-il part ? Quel ministre ? 

DU PAP (NDIAYE)
À L’ARCHANGE GABRIEL (ATTAL) 

C’est un fait : le ministre de l’Éducation, universitaire brillant, brille par sa discrétion. Mais il présente très bien, rassure les professeurs, il dialogue bien avec tout le monde et porte la parole du chef de l’Olympe gaulois, tel Mercure ; mais c’est plus souvent Jupiter qu’on voit sur le terrain multiplier les annonces et interventions. Pap Ndiaye est un esprit intelligent, mais peu provocateur, au contraire de Jean-Michel Blanquer qui avait tenu 5 ans à coups de provocations et de coups de tête. Il doit assurer le service après-vente du programme de Macron, prometteur sur le monde scolaire, ses scléroses, ses névroses et son administration ankylosée : revalorisation des salaires des enseignants, lutte contre le harcèlement scolaire, travail à l’efficacité du système scolaire dans son ensemble, accueil de toutes et tous dans une école inclusive, réforme du lycée professionnel, meilleure formation continue… C’est un marathon, avec un calendrier serré qui plus est –logique du néolibéralisme – veut payer mais avoir des résultats très rapides et des retours sur investissement. 

Ndiaye a le temps de lancer le Pacte enseignant et des critiques sur CNews puis il quitte la rue de Grenelle. Le règne de Pap a duré un peu plus d’un an. Pap ne suffisait plus ; il fallait viser plus haut, avec une compétence réelle et symbolique plus forte. 

Logiquement, Gabriel Attal, qui doit connaître aussi bien l’école que moi les méthodes de flocage de vêtements, est nommé – certains diraient : parachuté, mais ce sont des méchants – à ce ministère explosif par les attentes qu’il génère. L’économiste et juriste de formation, fruit de l’école (privée) de Strasbourg, à Paris, fut un (très éloquent) porte-parole et un (très plein de maîtrise) ministre des comptes publics. À ceux qui s’inquiètent d’une droitisation de la gestion dans ce secteur régalien, on répond : mais si, rappelez-vous, il a été socialiste autrefois. C’est bien une preuve ! Et le ministre (porteur du prénom d’un archange annonciateur d’un heureux événement et performatif) se met à la tâche directement : il faut réformer, vite et vite. En premier lieu : mettre à flot le fameux Pacte enseignant et renforcer l’attractivité du métier ainsi que l’efficacité de cette profession. 

Ah, je vous vois sourire. Si, si, ne niez pas. Je sais repérer le sourire du lecteur à la manière qu’il a de plier le journal puis de s’installer dans son fauteuil, la mine gourmande. Vous lisez « pacte », vous êtes des lecteurs fidèles, vous vous rappelez que j’ai évoqué ce mot il y a deux mois, en l’appliquant au Pacte pour un enseignement d’excellence. Mais vous objectez, toujours avec ce sourire qui commence à m’irriter : je n’ai pas expliqué ce qu’est un pacte ! À moi de sourire. N’allumez pas la lumière, cette explication sera éclairante, mieux que les illuminations de Noël. « Pacte » vient du latin pactum, lui-même participe passé d’un verbe dont la signification est « ficher, figer, planter avec force ».Un pacte est donc quelque chose qui est figé et implanté ; son emploi sera associé à des contextes de relations sociales ou d’accords après des conflits. Dans l’histoire, il ne me paraît pas inutile d’évoquer le pacte de non-agression, de triste mémoire… Signer un pacte n’est jamais anodin. Il s’agit d’aller plus loin que de faire la paix : s’engager dans des promesses d’actes concrets. Sans doute est-ce pour cela qu’on utilise beaucoup ce terme aujourd’hui, qui incite à agir. 

Pour le sujet qui nous occupe ici, le Pacte enseignant concerne des missions supplémentaires que les enseignants peuvent accepter de faire, pour le bien-être de la communauté éducative : remplacements de courte durée, surveillance des « devoirs faits », sortes d’écoles de devoirs en 6ème année, prise en charge de projets, travail à l’inclusion… les champs sont nombreux, les domaines, très étendus, mais l’offre, a priori, alléchante : « travailler plus pour gagner plus »… Avec un gain maximal de 1.000 euros environ par an. Mais, insiste-t-on bien, sur base volontaire. Sera-t-on étonné que l’offre séduit peu l’école publique française, et beaucoup plus le secteur privé ? Et, dans l’école publique, beaucoup plus les professeurs de la filière professionnelle que des filières classiques ?… Est-ce uniquement cela dont les professeurs avaient besoin ? 

PAR ATTAL DE COURRIX ! 

Pap Ndiaye présente ça fin avril 2023, entre autres projets menés depuis le CNR, et causant chez bien des acteurs de l’éducation de la lassitude, de l’agacement, voire, pour certains syndicats, la sensation de se faire tourner en bourrique par des gouvernants peu au fait de la réalité enseignante et des missions, de plus en plus nombreuses et assorties de démarches paperassières-administratives. Mais ça passe encore. Ndiaye passe de la crème et facilite le dialogue avec les enseignants, les troupes sont pacifiées, le pacte (et le reste) peuvent se mettre en marche. Sera-ce sous la direction de l’ancien directeur du musée de l’immigration (où il avait été placé en 2021 dans un but, là aussi, de pacification) ? Que nenni… 

Le remaniement passe et Ndiaye « trépasse ». Attal débarque et prend comme première mesure l’interdiction de l’abaya et de la qamis dans les écoles. Les journaux ne parlent que de ça pendant deux semaines. Habile stratégie qui lui permet d’endosser le costume et de potasser ses dossiers, le temps que la polémique retombe. 

Ainsi, Gabriel Attal connaît les chiffres, il a du dynamisme autant que Ndiaye avait de la délicatesse ; il est écouté par Macron, là où Ndiaye avait une audition polie. Il mêle ses deux facettes, celle de golden boy moderne, parangon d’un libéralisme qui veut rendre la fonction publique efficace, performante et productive ; et celle de l’ancien élève d’une école où il a acquis des références intellectuelles, culturelles et sociales, au profil bien lisse, à l’homosexualité bien invisible (peu clivant pour les franges réac de la droite). Il sait parler, le fait bien et beaucoup, il ose prendre une posture fondée sur l’autorité, le respect et la loi, et il aime présenter une laïcité revendicative, des mesures fortes, des chiffres avec assurance, des études en surabondance ; il assume de demander aux professeurs de se former en dehors des heures de cours, que l’État pilote et contrôle tout, avec les relais départementaux et régionaux. Mais la confiance règne, répète-t-il ad nauseam ; il veut et va agir vite et fort. En guise d’exemple, il (se) donne 8 semaines pour réfléchir à élever le niveau des élèves… 

Il paraît que les Gaulois l’aiment déjà. Du moins, pour le symbolix… 

Jean-Guy Divers