« Cher lecteur, qui que tu sois, il est bel et bon que tu veuilles en ces temps tirer tes rockets à grand effort, à grande haine, sur le bourgeois, mais fais bien attention, ajuste bien ton tir, car tu es en même temps le tireur et la cible. »
Nous proposerons dans cet article un examen de l’ouvrage ô combien déstabilisant de Jacques Ellul, La métamorphose du bourgeois. Prévenons d’ores et déjà le lecteur : il se peut qu’il ne sorte pas indemne de cette analyse et qu’un sentiment de rancœur l’envahisse avant de projeter celui-ci sans y prendre garde à l’extérieur de lui-même. Ellul part d’un constat paradoxal : bien que les pouvoirs de la classe bourgeoise déclinent, s’accroissent les spectacles et les émissions à son sujet. L’auteur esquisse un croquis sous forme de quatre traits saillants du personnage.
1) L’EMPEREUR
Ellul est formel : dans la mesure où ce qui l’anime est avant tout centré sur sa propre entreprise, il est très superficiel de penser le bourgeois sous l’angle unique de la recherche de profit. Créateur historique de l’industrie et du commerce, il est toujours prêt à assumer les risques et à se lancer à l’aventure, représente en ce sens le plus éminent ancêtre de l’individu auto-entrepreneur de soi. Le bourgeois n’a par ailleurs pas besoin de père et encore moins de Dieu.
Il est fils de lui-même, ce qui le rapproche du schizophrène : « Il trouve les moyens de parer à presque toutes les limitations, les faiblesses de l’homme, quel besoin aurait-il encore de Dieu ? ». C’est dans le but d’étendre son emprise sur le royaume des hommes – sa devise (« Laissez-moi faire ») correspond en tout point à l’idéologie libérale incarnée par le Divin Marché – qu’il a inventé un système politique à la hauteur de ses ambitions : la démocratie représentative. Contrairement aux idées reçues, la Révolution française fut bourgeoise à plus d’un titre, dans le sens où c’est la bourgeoisie et non le peuple qui en a profité en s’adjugeant le pouvoir étatique au détriment de la noblesse. Le bourgeois n’a depuis lors jamais cessé de procéder à la destruction minutieuse des institutions millénaires qui menacent son hégémonie.
2) LE GROTESQUE
Le bourgeois adule les ingénieurs et les savants et se range toujours du côté des inventeurs, « quoi qu’il en coûte ». Pour Ellul, le grotesque bourgeois prédispose celui-ci à un merveilleux pouvoir de classification et d’ordre. Tout se calcule, tout doit servir. Tandis que l’immédiat de l’émotion compense son incapacité à penser, le bourgeois assure la (pseudo) contenance de son être par l’intermédiaire de la possession d’objets. Ce sont eux et eux seuls qui autorisent sa totale et sincère expression.
3) LE VAUTOUR
Le bourgeois correspond au type même de l’indécrottable exploiteur. Calfeutré dans une habitation confortable et moelleuse, il n’a de cesse de se livrer à d’harassantes spéculations afin de placer au mieux son capital humain sur le Marché. Le paraître est plus important pour lui que l’être. Comment pourrait-il en être autrement ? Bien qu’il soit un fervent amateur d’art, de littérature et de théâtre, ceux-ci servent avant tout à défatiguer son âme. Il est en effet bien trop incommodant de penser. Lorsqu’il donne une piécette au pauvre, le bourgeois ne se montre en rien généreux. Rechercher dans ses actes une once d’altruisme serait d’ailleurs vain, malgré les apparences qu’il se donne. Seuls les calculs et la volonté de puissance comptent à ses yeux, y compris lorsqu’il se montre charitable envers son prochain.
4) LE SALAUD
Le bourgeois est un très bon donneur d’ordres. Il prêche la vertu, défend bec et ongles la morale, mais se livre lui-même à toutes les abjections – c’est un pervers puritain. En bref, il dit de faire, mais ne fait pas ce qu’il dit et couvre l’ensemble de sa conduite du plus beau masque de la respectabilité[note].
Pour Ellul, le mécanisme de justification est la pièce centrale du bourgeois. Ce dernier sait, inconsciemment, qu’il est un exploiteur, mais ne peut supporter ce qu’il est. Il se donne dès lors bonne conscience afin de justifier ses actes ; il fera par exemple ses courses au Bioplanète du coin en SUV électrique (et respectera, la main sur le cœur, les prescriptions ordonnées par son gouvernement pendant la pandémie[note]). Il ne se contente pas d’oppresser autrui. Il ose dans le même mouvement prétendre à un idéal d’humanité, d’égalité et de respect. En somme, il porte les deux cravates à la fois[note]. Tandis que l’ensemble de son édifice repose sur des évidences, sa principale préoccupation est d’éviter le profond tout en faisant mine de creuser.
Ces quatre traits esquissés par Ellul expriment le paradoxe bourgeois qui est l’homme de la contradiction intrinsèque : « Il a cumulé toutes les contradictions possibles dans sa conscience, de la morale et de l’absence de signification, de l’utilitarisme et de la Valeur, du bonheur et de l’ascèse, de nihilisme et de l’efficacité, de l’exploitation et de la charité, de la primauté du faire à l’adulation de la culture ». Il représente divers visages du Même et seule la rigueur qu’il exprime l’empêche de sombrer dans une folie qui lui tend pourtant les bras. Voyons maintenant les deux caractéristiques centrales de son mode de fonctionnement.
A) L’IDÉOLOGIE DU BONHEUR
Le bonheur bourgeois est rattaché à des sensations, des perceptions et à des émotions qui trouvent leur possibilité de jouissance dans l’expansion économique et l’espoir d’abondance. Le bonheur n’est pas ici lié à un état plus ou moins fugace ou à une satisfaction passagère. Ce n’est pas non plus une conquête arrachée de haute lutte sous le pesant poids de l’ascèse. C’est encore moins le fruit de la grâce ou de l’accomplissement de la vertu. Non, le bonheur, c’est avant tout une prérogative inaltérable du citoyen, ce qui veut dire que chacun y a droit et que le fait de ne pas être heureux tel que les préceptes l’exigent constitue une insupportable injustice qui doit être réparée par l’État[note] ; c’est par ailleurs dans ce contexte que Big Mother[note] a dévoilé ses plus beaux mamelons lors de la pandémie avec la mise en place du passe sanitaire (et qu’elle se prépare à te sustenter de son plus onctueux nectar avec le passe climatique[note]). Il s’agit ici d’un changement drastique opéré dans le cœur des hommes. Plus que la rationalité, cette conception du bonheur est l’apport spécifique du bourgeois. Elle détermine la rationalité bourgeoise elle-même et n’aurait pu devenir réelle sans l’avènement de la révolution industrielle qui ouvrit la possibilité d’une vie matérielle meilleure qu’auparavant. Au début, seul le bourgeois profita du surplus d’exploitation qui fut alors opéré dans la société. Mais vu que notre sommité se prit pour le type d’homme universel, elle ne tarda pas à étendre partout dans les espaces sa conception de l’existence et à faire de toi un être à son image.
Cette nouvelle idée du bonheur est liée à la possession d’objets qui valent plus pour le facteur de prestige qu’ils procurent que pour leur utilité. Ils sont les plus fidèles représentants du paraître bourgeois. Leur acquisition permet en outre de faire des économies d’efforts. Tout est fait pour rendre la vie plus facile[note]. Le confort ainsi procuré est gage de sécurité dans un univers où il s’agit d’éviter l’incertitude et le doute. Il nécessite une maîtrise absolue de l’homme sur l’environnement[note] et est lié à la (fausse) bonne conscience ; dès lors que le bourgeois a participé à une manifestation antiraciste ou qu’il a donné une piécette à une ONG défendant les droits des enfants travailleurs[note], il peut profiter du confort matériel en toute décontraction. Le bonheur bourgeois se caractérise aussi par l’absence de responsabilité. Dans la mesure où celle-ci constitue une cruciale mise en jeu de sa personne, il s’agit de l’éviter tant que possible, d’où les faux airs de gouvernant qu’il se donne lorsqu’il arrive à la tête de l’État (toutes couleurs politiques confondues). Mais contrairement aux apparences, l’avoir n’est qu’une catégorie secondaire du bourgeois. L’important est le Faire. Bien plus que la propriété privée, c’est le remue-ménage incessant qu’elle a imposé à la société en mettant tout le monde au travail qui caractérise la bourgeoisie[note]. Le bourgeois ne pense pas, il fait (dans le meilleur des cas, la pensée – alors nommée raison – est un instrument destiné à modifier l’environnement dans le but d’atteindre le bonheur). Le progrès est bien en soi, car il ajoute. L’Histoire est dès lors perçue comme une perpétuelle marche en avant[note] dont il est insensé de faire la critique. Elle est en elle-même et pour elle-même Progrès inéluctable de l’Histoire et de l’homme[note].
B) L’ASSIMILATION
Le bourgeois est un éminent assimilateur. C’est par ailleurs la raison pour laquelle nous ne sommes pas très optimistes quant aux possibilités d’émancipations réelles de l’homme eu égard à son état actuel. La métaphore qu’emploie Ellul afin de figurer ce processus est éloquente : « La civilisation bourgeoise est un immense intestin qui digère sans cesse ce que le faire bourgeois enfourne dans son orifice ». Mais attention, assimilation ne veut pas dire ouverture, la société bourgeoise ne s’en donne seulement que l’image. Il s’agit au contraire de prendre, de transformer. Ce faisant, le bourgeois absorbe ce qui lui est étranger et se renforce dans son être par cette absorption. Créature positive[note] et optimiste, absolument tout pour lui est consommable, utilisable et enrichissant[note].
Outre le christianisme, l’idée de Révolution a progressivement été phagocytée par l’ordre bourgeois. Celui-ci est rousseauiste et atteste la bonté primitive de l’homme tout en soulignant que la perversion est une anomalie de l’âme et que tout mal n’est qu’un regrettable accident. On comprendra de fait pourquoi la psychanalyse a été (et continue de l’être) si vivement critiquée tout au long de son histoire (même si elle se retrouve à bien des égards noyautée par l’ordre bourgeois). Un sort similaire a été réservé à l’art et aux intellectuels. La notion de culture, par exemple, est une création typiquement bourgeoise qui caractérise une certaine conception de la vie intellectuelle et artistique et de ses rapports avec le social[note]. Elle correspond à deux grands traits : 1. la séparation du domaine intellectuel et artistique de la vie de tous les jours et 2. la désignification de l’œuvre. Rien n’est plus sérieux pour le bourgeois que l’argent et la Science. Rien n’est plus superflu que l’Art et la pensée. Ceci ne signifie pas que ce superflu ne soit pas agréable. Il tient simplement « comme le fleuron d’une couronne que l’on met uniquement pour aller au bal ». C’est lorsqu’ils ont commencé à créer pour vendre leurs œuvres que les artistes sont rentrés dans le schéma de la société bourgeoise. Celle-ci atteignit dès lors son objectif, à savoir faire de l’Art un monde de distraction et de Spectacle en le séquestrant dans un vulgaire mode de relation commerciale. La musique fut par conséquent dépersonnalisée – le phénomène n’a pas ralenti, au contraire (preuve en est la prolifération des émissions télévisées telles que The Voice ou l’implantation du piano pour tous dans certaines gares du royaume[note]) –, tandis que peintures et sculptures furent enfermées dans des musées à la plus grande joie de la masse. Le confort intellectuel vint de cette façon s’ajouter au confort matériel. Hé oui ! Telle la gélatine, l’ordre bourgeois recouvre son objet, l’absorbe et le rend informe. Ellul repère trois modes opérationnels permettant cette assimilation :
1) La dissociation : dès qu’une nouveauté apparaît, il s’agit de procéder à sa désintégration minutieuse et de reconstruire au-dessus des ruines en s’aidant de quelques éléments travestis d’un ensemble désormais mort.
2) L’insignification : l’ordre bourgeois arrive à rendre négligeable tout ce qu’il effleure par l’intermédiaire d’une conception relativiste de l’existant. Il classe et momifie de telle façon à ce que rien ne renvoie plus à rien et observe sans sourciller les contraires[note] qui deviennent dès lors également insignifiants.
3) L’inversion : depuis des temps ancestraux, les hommes ont considéré qu’ils devaient obéir à des valeurs et que l’on jugerait leurs conduites à l’aune de celles-ci. Le bourgeois renverse cet agencement lorsqu’il se fie exclusivement au Fait : « Toute sa morale est destinée à donner au Fait la primauté du commandement ». Il n’y a que le Fait qui compte avec tout ce qui lui est attaché : « action, technique, confort, résultat, efficacité, réification des êtres[note] ».
Plus la bourgeoisie assimile ce qui devrait lui être néfaste, plus elle devient elle-même. Ce qui revient à soutenir ce monstrueux paradoxe : plus elle change et plus elle devient ellemême ; c’est la raison pour laquelle il est très difficile de la combattre sans se cogner soi-même. Les conséquences de ce processus d’absorption sont nombreuses :
1. toutes les œuvres, toutes les institutions, toutes les activités ainsi que toutes les existences sont réifiées et transformées en Spectacle au travers de l’Image. Le culte de l’insignifiance devient, in fine, la condition pour que la vie soit supportable.
2. Rien ne veut plus rien dire. Cette confusion triomphe à partir d’une idéologie relativiste de l’existence qui prône obtusément le changement et la diversité[note] ; le bourgeois est moral, mais il est en même temps l’homme de la relativité de la morale (A = non A).
3. L’établissement généralisé de l’imposture ; celle-ci constitue le point de jonction essentiel entre spectacle et confusion. Il s’agit de l’« imposture de se donner pour ce que l’on n’est pas, au moment même où on exalte la valeur de la fidélité à soi […], imposture de créer un monde qui implique la destruction, l’élimination de l’individu et sa mise en jugement, au moment où la valeur montrée c’est la Personne ».
QUE SONT-ILS DEVENUS ?
Jacques Ellul est formel : le bourgeois a disparu en tant que classe. Pourtant, en tout lieu nous palpons son cachet. L’homme contemporain serait-il bien malgré lui le digne successeur de ce curieux énergumène ? Pour le philosophe, la réponse est claire : la société contemporaine est recouverte « de la couche de peinture bourgeoise généralisée ». Celle-ci a envahi tout et tout le monde. Le bourgeois aimait les voyages à l’étranger ? Tout le monde aime dorénavant les voyages à l’étranger. Le bourgeois aimait le confort ? Plus personne ne peut s’en passer. La classe bourgeoise a réussi l’astucieux tour de passe-passe qui consiste à engloutir jusqu’aux couches les plus profondes de la société au moment précis de sa dissolution. Voyons par exemple le sort réservé au prolétariat sous son influence. Le salarié sollicite désormais le confort et souhaite participer activement au développement de son industrie, à l’orientation de sa productivité ainsi qu’à la gestion de son entreprise pour la rendre plus efficace[note] ; en bref, il contribue à sa propre aliénation. Le monde bourgeois ne s’efface pas avec la disparition de la classe bourgeoise. Au contraire, ce phénomène n’est plus l’effet d’une classe, mais le fait de tous.
Engloutie par le Même bourgeois, la société se montre radicalement incapable de supporter la moindre contradiction. Le loisir s’occupe dorénavant techniquement, tandis que le travail se ramène au loisir. Rien n’a plus grande signification que le Faire. C’est pourtant l’inanité qui régit la civilisation bourgeoise qui est désormais la nôtre, le néant étant finalement atteint par la multiplication généralisée d’objets, suscitant chez l’homme qui les consomme une fatale abstraction de son être. Nous entrons dès lors dans une société « où l’organisation se substitue à l’organique, où finalement se produit concrètement la réification de l’homme. L’œuvre d’assimilation du bourgeois est alors portée à son terme. Ces idéologies effacent alors le sentiment de l’aliénation (en la justifiant) et parachèvent les œuvres de diversion, de divertissement fondées sur ce néant, mais qui par antiphrase font admirer à l’homme anéanti à quel point il existe, il est créateur, cultivé, responsable ».
CONCLUSION
Cet article n’a bien entendu pas la prétention de distiller de la joie auprès du lecteur friand de positivité. Que celui-ci retienne que c’est avec la passion du vide qui l’habite et qu’elle met en acte au travers de l’accomplissement généralisé du bien-être que la bourgeoisie s’acharne à répondre positivement – c’està-dire la main sur le cœur – à une pulsion inconsciente de l’homme qui le pousse vers sa propre destruction. La positivité en tout point vaniteuse qui nous assène de sourire à la moindre occasion et de briguer dans l’insignifiant une source de réconfort mène de fait, bien malgré elle, l’humanité aux décombres déjà bien entamés du vivant.
Kenny Cadinu


