Le méli-mélo d’Amélie
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Le méli-mélo d’Amélie

Louise Hendrickx

Je ne veux pas faire le malin, ni me transformer en Madame Irma, mais rien à faire : les événements (in)attendus, depuis fin décembre, ne cessent de me donner raison. Nous disions que Gabriel Attal avait de grandes ambitions et était apprécié des Français ? Patatras, badaboum et pouet, le voilà catapulté de la rue de Valois au Palais de Matignon, passant ainsi du ministère de l’Éducation nationale à la surveillance de la cour de récré où jouent, avec plus ou moins de calme, les petits Bruno, Gérald, Éric et Amélie. Comme si ce n’était pas déjà fort difficile à la base, le Grand Timonier du Palais de l’Élysée, Emmanuel Mao, lui joint deux grandes personnalités venues d’un bord peu proche de la gauche, Catherine Vautrin et la farouche Rachida Dati. 

VALSE À MILLE TEMPS 

Et la valse à mille temps peut enfin recommencer, avec son cortège de cons damnés et son déluge de réformes, qui remplacent les réformes lancées ou devant être lancées par les ministres qui n’ont pas été retenus lors du télé-crochet « Loi immigration ». La presse s’est à juste titre fait l’écho d’un basculement assez fort vers la droite. Il me semble évident qu’on peut évoquer ce basculement autant du point de vue des profils des ministres que de leur bord politique ou encore des valeurs rattachées à l’action gouvernementale. « De l’action, de l’action, de l’action » devient ainsi le grand leitmotiv d’une équipe resserrée. « Des résultats, des résultats, des résultats » devient le slogan d’une équipe dirigeante de la France, engoncée dans un nouveau costume : celui du retour à un monde dangereusement passéiste. Au sens étymologique, on est face à une réforme aux allures de régression. 

Ah, je retrouve votre air gourmand, comme Philippe Etchebest devant un bon plat ou Éric Zemmour devant un kebab (je me plais à évoquer Ricou-le-panache parce que je me languis de ses envolées lyriques, plus amusantes, et prenant moins de temps que celle de Manu). Vous êtes quand même très intelligents (sinon, vous ne liriez pas ET le journal Kairos ET la chronique de Jean-Guy Divers ! Vous êtes des personnes de (bon) goût !). Vous avez deviné que, au détour d’une phrase badine et d’un couplet contre le capitalisme et les valeurs rétrogrades, j’allais vous parler d’un des mots les plus utilisés par l’intelligentsia libérale : la réforme. 

LE TRIBUNAL DES FLAGRANTES DÉRIVES 

Ah, s’ils savaient… Ils sont sans doute au courant que le terme a un sens utilisé majoritairement, celui de « changement pour un mieux ». Une sorte de métamorphose : un être change de forme, il modifie son apparence, mais il garde trace de son passé, de son expérience. En dépit d’une consonance latine, le vocable, comme substantif ou comme verbe, n’est utilisé que depuis le XVIe siècle. On a tous en tête (sauf les mécréants, qu’ils s’abstiennent de lire la ligne et demie qui suit) que le terme a connu un apogée au cours de la fameuse Réforme catholique, contre ces idiots de protestants qui osaient râler contre les excès de l’Église. Petits joueurs, va ! C’est d’ailleurs l’une des premières fois où le terme apparaît. Il a donc un premier sens religieux. Réformer, c’est améliorer, modifier dans un bon sens. Sans doute est-ce bien dans l’esprit de Macron qui connaît autant l’histoire que les cours de théâtre et de français, on se demande bien pourquoi. 

Sauf que… si « réforme » a, globalement, un sens positif, « réformer » possède des acceptions bien plus nuancées. Quand ce n’est pas « changer pour arriver à un monde meilleur » (toute référence à une vision libérale n’est vraiment pas volontaire !), c’est « changer une chose abstraite pour l’améliorer ». Arrêtons-nous sur ce genre de sens, qui ne peut que faire sourire, quand on a suivi d’une oreille relativement attentive les déclarations à la tête de l’État – voire ! À la tête des institutions dirigeantes ou des ONG, qu’il ne serait pas inutile de réformer, précisément. 

Mais poursuivons. « Réformer » peut aussi signifier « supprimer ce qui paraît excessif. » Même si ce sens est attesté plutôt au XVIIe siècle, on ne peut pas s’empêcher de penser à des paroles, actes, démarches, attitudes qui abondent dans une période qui pèche par les excès en tout genre. Si on pousse l’idée très loin, on pourrait même inventer le concept de « réformer une révolution » dans la mesure où la révolution est par essence un peu excessive, puisqu’elle réagit avec force et démesure à une situation elle-même vécue comme excessive. Chut, ne le dites pas à Macron, lui qui avait intitulé son livre-programme Révolution. 

Il y a en tout cas fort à parier que le dernier sens de « réformer » dont je vous entretiendrai a trouvé un écho fort dans la boîte crânienne du Lider Maximo : « Réformer », c’est aussi… « Congédier ». N’est-ce d’ailleurs pas une antienne de la pensée libérale d’améliorer les résultats en dégraissant la masse des travailleurs, en congédiant les ouvriers, en virant les cadres qui ne rentrent pas dans le cadre, même et surtout s’ils sont bons ? Or, le dégraissage très intense qui s’est opéré en une semaine ne peut manquer de nous étonner. Sont-ce les ministres les plus travailleurs et utiles qui ont été virés ? Sont-ce les ministres les plus dévoués qui ont été gardés ? Que nenni. 

La réforme de la montagne gouvernementale a accouché d’une souris… Énormément de bruit autour d’une réforme, d’un tournant, d’un virage qu’on eût pu espérer aller vers la gauche, mais qui n’aura que confirmé ce que nous craignions depuis 2016 au sujet de Macron. La réforme qu’il appelle de ses vœux n’est qu’un cache-misère pour sa politique. On le pensait révolutionnaire, il n’est que transgressif, au mieux, et uniquement d’un point de vue de la composition du paysage politique. 

Nommer une disciple de Nicolas Sarkozy, qui ne brille pas par sa fibre sociale ou gauchiste, à la culture, pré carré des penseurs et activistes de gauche, ou faire faire à un jeune loup, 

venant de la gauche et y ayant milité durant 10 ans, une politique penchant à droite, c’est de la transgression politicienne. Nulle réforme dans ces nominations, tout comme il n’y en a aucune de nommer à la tête du travail et de la santé un ancien acolyte de Saint-Nicolas de Neuilly, connue pour ses positions traditionalistes, en plein débat sur la fin de vie. 

LE FABULEUX DESTIN D’AMÉLIE POUR RIEN 

Mais la surprise du chef a été de nommer à la tête de l’Éducation (en plus d’autres domaines) la formidable Amélie Oudéa-Castéra, ancienne joueuse de tennis et préalablement ministre des Sports où elle avait brillé par des prises de position insipides. Mais elle aussi a décidé d’abandonner cette facette et, dès sa première sortie, bras dessus, bras dessous avec Baby Gaby, elle a coché toutes les cases de ce qu’il ne fallait pas 

faire : donner son avis en prenant sa vie personnelle comme exemple, alors qu’elle a mis ses enfants à l’école privée ; mentir sur les vraies raisons de sa décision de changer son fils d’une école publique vers une école privée ; ne pas s’adresser aux professeurs ; ranimer le débat sur la fracture « école publique/ école privée » ; jurer qu’elle ne parlera plus pendant quelque temps, promesse qu’elle a tenue 48 heures ; se prendre les pieds dans le tapis de la communication en évoquant un brumeux lien avec la vérité qui lui « donnerait tort »… 

Cette abracadabrantesque séquence ne va pas contribuer à retisser les liens avec le monde enseignant. Bien au contraire, en succédant au rentre-dedans Attal, qui lui-même succédait au policé, trop policé, Ndiaye, Oudéa-Castéra aurait dû faire preuve d’un esprit cher aux socialistes, celui de synthèse. On lui fera remarquer que synthèse ne veut pas dire « raccourci», encore moins « résumé improvisé et fondé sur rien d’autre que son expérience personnelle ». De rien pour le conseil, M’dame. Le plus incroyable est que l’école qu’Amélie Oudéa-Castéra a ainsi réformée pour la scolarité de son fils porte le nom d’un des plus grands lexicographes, Emile Littré, qui œuvrait pour qu’on emploie les bons mots, les plus précis. 

On n’y est pas vraiment. Pendant ce temps-là, bien des professeurs ne sont pas remplacés et les élèves n’apprennent que des punchlines. Au contraire d’Attal qui a du sens politique et sait comment embobiner son monde, Amélie, pauvre oie blanche, a adopté une communication foireuse et imprécise, sans aucune autorité et une mise au travail plus que tardive. 

Pour clore ce billet (mais je vous conseille la passionnante conf’ de presse du grand chef gaulois pas réfractaire), je vous ai gardé le meilleur. Le paradoxe lié au terme « réforme » est bel et bien qu’il signifie, chez certains auteurs du XIXe siècle… le rebut. Ironie du sort, c’est celle qui a dû porter le plus grand nombre de réformes controversées, Élisabeth Borne, qui a elle-même été mise… à la réforme du gouvernement, alors qu’elle souhaitait continuer (serait-elle sadomasochiste ?) ! 

J’ai une idée : réformons Amélie Oudéa-Castéra ! 

Jean-Guy Divers