Kairos 63
📰 Kairos 63 📑 Sommaire

VU, LU, ENTENDU

Le covidisme a substitué un autre point Godwin — « complotiste » — à celui qui prévalait dans les années 2000 et 2010 : « populiste », un « terme élastique et sans consistance » que décortique Antoine Chollet. L’anti-populisme qui régnait alors dans les médias provenait d’une élite culturelle (sic) qui considère que le peuple est irrationnel et psychologiquement incompétent pour prendre son destin politique en main, devant dès lors remettre celui-ci et les décisions y afférant à un cénacle d’experts et de représentants. Or cela va à l’encontre du sens commun : la pratique démocratique pose que « toute démocratie repose sur une participation aussi intense que possible du corps civique » et que le peuple est souverain. Se plaçant en surplomb, ces politologues et sociologues libéraux ont beau vilipender les extrêmes du spectre politique, ils ne font que veiller au statu quo du régime néolibéral en place « en légitimant les plus vieux arguments utilisés contre [la démocratie] ». Historiquement, c’est aux populistes nord-américains du XIXe siècle, attachés à l’idée d’égalité, que l’on doit de grandes avancées démocratiques. Mais « […] [les anti-populistes] sont incapables de reconnaître l’écart gigantesque qui existe entre des acteurs politiques qui vouent un attachement sincère à la démocratie et qui militent pour un accès réel du peuple au pouvoir, un projet césariste ne flattant le peuple que dans l’objectif de gagner davantage de votes lors des élections suivantes, et un pouvoir fasciste pour lequel le peuple n’est qu’un mot manipulable de toutes les manières possibles ». Chollet appelle à la « démocratisation de la démocratie » pour faire pièce à l’« État de droit oligarchique », selon la belle expression de son prédécesseur Jacques Rancière (cf. La haine de la démocratie, La Fabrique, 2005). Il reste dans un ancrage progressiste en opposant le populisme de Lawrence Goodwin à celui de Christopher Lasch et d’Ernesto Laclau. 

Antoine Chollet, L’anti-populisme ou la nouvelle haine de la démocratie, Textuel, 2023, 155 pages.
B. L. 


Historien, enseignant, membre de l’Union des progressistes juifs de Belgique (UPJB), Michel Staszewski milite aussi depuis plus de cinquante ans pour une paix juste entre Palestiniens et Israéliens. En 2023, l’État d’Israël commémore ses 75 ans d’existence et la toute-puissance de l’idéologie sioniste. 75 ans de (crimes de) guerres, de violences, d’apartheid, d’impunité, de destruction de la société et de la culture du peuple palestinien, de complicité et de lâcheté de l’auto-proclamée « communauté internationale », de mensonges, de nondits, de deux poids et deux mesures des médias chiens de garde occidentaux, culminant avec le 7 octobre 2023… Et pourtant, comme M. Staszewski le démontre, le long conflit opposant Palestiniens et Israéliens est tout à fait explicable. Pour y voir clair, il est nécessaire d’en parcourir l’histoire, d’en revenir aux faits et de démonter les mythes et préjugés qui empêchent de comprendre l’impasse dans laquelle les protagonistes restent enfermés. En lisant son livre, on imagine bien quel prof M.S. a été et pourquoi il a laissé tant de bons souvenirs aux jeunes qui ont eu la chance de l’avoir comme prof d’histoire. Son ouvrage est clair, précis, étayé, écrit sans ce jargon philosophico-scientifique à la mode aujourd’hui, qui masque souvent une pensée indigente. Deux petites interrogations, cependant : 1° Sur le terme « antisémitisme ». Qu’est-ce qu’un sémite ? Une « personne appartenant à un groupe ethnique originaire d’Asie occidentale, hébreux, arabes, assyriens, etc., de langues apparentées, abusivement seulement juif », selon le dictionnaire Robert. Donc devrait être considéré comme antisémite celui qui appelle à l’éradication des Palestiniens, et le pays le plus antisémite du monde, comme en son temps l’Allemagne nazie, est aujourd’hui Israël. 2° L’auteur s’identifie comme juif, or il le dit : le peuple juif est un mythe, il n’y a pas de peuple juif, pas de culture juive universelle exceptée la religion, mais de nombreux juifs, dont lui-même, ne sont pas croyants. Alors pourquoi encore se définir « juif » ? Je n’ai jamais compris… 

Michel Staszewski, Palestiniens et Israéliens. Dire l’histoire, déconstruire mythes et préjugés, entrevoir demain, Le Cerisier, 2023, 344 pages. Annie Thonon 


L’ouvrage de Vanina est à la fois un essai et un outil. Partant d’un point de vue féministe et communiste libertaire, qu’elle a développé dans d’autres ouvrages, Vanina nous propulse dans l’arène des luttes autour du genre, telles qu’elles évoluent sous l’effet des théories postmodernes. Critiquant la « théorie queer » et les analyses intersectionnelles auxquelles elles aboutissent actuellement, Vanina montre en quoi ces théories s’opposent au mouvement antipatriarcal et anticapitaliste. Le « trouble dans le genre », selon le titre du livre de Judith Butler paru en 1990, s’invite en effet dans le débat politique par des biais auxquels nous ne savons pas toujours répondre ou auxquels nous répondons de manière maladroite. Pourtant, comme le montre Vanina, les théories postmodernes s’assimilent largement au néolibéralisme, et nous avons besoin d’outils pour démonter des discours qui se retournent contre les femmes en lutte contre l’ensemble du système viriliste. Il fallait un ouvrage tel que celui-ci, très abondamment documenté, d’un sérieux absolu, sans volonté polémique, pour qu’enfin nous puissions sortir de l’ornière dans laquelle nous risquons de nous enfoncer si nous n’y prenons garde. Vanina ne perd jamais de vue que l’adversaire, ce n’est pas celui qui crie aujourd’hui le plus fort, mais bien ce système qui avance souvent de façon insidieuse et renforce chaque jour l’oppression des femmes, de toutes celles et de tous ceux qui luttent pour un avenir vivable, pour l’émancipation. 

Vanina, Les Leurres postmodernes contre la réalité sociale des femmes, Acratie, 2023, 326 pages, 18 €.
Philippe Godard. 


Il nous le prédit dans la 4ème de couverture : « L’économie n’est ni une science ni une croyance. Elle navigue entre les deux. Mais elle sait nous abreuver de promesses d’un monde meilleur, qui ne se réalisent pas souvent… ». S’il ne s’agissait que d’une sorte de tract politique, teinté de mauvaise foi et de beaucoup d’attaques souvent arbitraires, notre esprit en fut sorti galvanisé et prêt à se battre contre l’économie capitaliste tendance illibérale. L’objectif assumé de ce livre ? Démonter le système de pensée et de fonctionnement de l’économie actuelle. Sacrée gageure, mais Philippe Godard, qui sait y faire (les lecteurs et lectrices de Kairos le connaissent bien), échappe aux deux écueils du genre. D’abord, il nourrit sa/notre réflexion de multiples références, citées in extenso, qu’il contextualise et critique âprement mais aussi d’une manière juste et équilibrée. Cela donne de la crédibilité à son propos, qui se veut à la fois historique, psychologique, sociologique, littéraire même. La diversité de ses sources lui donne du crédit (on ne peut jamais mieux critiquer quelque chose que quand on s’est penché sérieusement sur le sujet). L’autre avantage de cet ouvrage est que l’auteur sait écrire. Il manie la plume et l’épée avec brio, les figures de style avec beaucoup d’art et une délectation qui nous donnerait presque envie de plonger dans l’œuvre de Marx ou de Malthus. Témoin de cette belle compétence, le titre, très bien trouvé et qui procède d’une antithèse aussi violente que réaliste et pertinente. Il démontre aussi une dilection particulière pour les mots précis, les formules percutantes et les termes les plus évocateurs possibles. Cela évite une simplification extrême, polémique et toxique de la critique. On ne saurait terminer cette recension sans mentionner le formidable dessinateur Vincent Odin (avec lequel Godard a déjà œuvré au Calicot pour deux livres). L’art d’Odin est, sans aucune malice ni jeu de mot de notre part, de taper avec son marteau figuratif sur l’enclume du point qui fait rire et réfléchir à la fois, avec facétie et sans vulgarité. Bien vu, les artistes ! Et un livre qu’on recommande chaleureusement. 

Philippe Godard, Une bande de riches, des milliards de pauvres, Le Calicot, 188 pages.
D. T. 


Pour Hélène Banoun, le biopouvoir ment. Il censure les avis qui critiquent la politique sanitaire menée depuis l’éclatement de la pandémie de Covid19. Des scientifiques contribuent à cette désinformation. On continue à faire des recherches sur les gains de fonction et à justifier l’utilisation de vaccins à l’ARNm, qui fabriquent une protéine pour inciter l’organisme à fabriquer des anticorps artificiels, mais qui affaiblissent l’organisme à cause de leur inadaptation. On a fabriqué cette crise sanitaire pour accroître le contrôle de la population et pour faire d’immenses profits et on s’apprête à recommencer. Au début du livre, l’auteure fait l’historique de la crise. En 2013, Moderna est subsidié par l’armée américaine (DARPA), qui a pour objectif de mettre au point rapidement un vaccin. Un certain Ralph Baric (UCN) et Peter Daszac (EHA) se mettent à faire des recherches sur les gains de fonction. Ils sont également financés par l’armée. Ces recherches elles-mêmes risquent d’avoir un impact sur la santé et Obama impose un moratoire. Mais Anthony Fauci délocalise en Chine la recherche sur les coronavirus, et Donald Trump lève le moratoire. Au cours des années 2018 et 2019, des ONG américaines et Bill Gates imaginent des scénarios de pandémie. Des scientifiques lancent l’alarme, demandent qu’un moratoire soit à nouveau imposé. Mais une crise sanitaire éclate en Chine. Les médias amplifient fortement la situation. Un chapitre porte sur l’histoire du biopouvoir. Le reste du livre résume les recherches réalisées sur les anticorps, les gains de fonction, les vaccins, et analyse le biopouvoir qui interdit de recourir à des thérapies existantes, qui confine les gens, impose couvre-feux et port du masque. Qui désorganise l’économie et les services de santé pour faire croire à la létalité du virus et justifier le recours à la vaccination qui exonère les sociétés pharmaceutiques des contrôles de sécurité réglementaires, met en circulation un passe sanitaire et ensuite un passe vaccinal… 

Hélène Banoun, La science face au pouvoir. Ce que révèle la crise Covid-19 sur la biopolitique du XXIe siècle, Talma, 278 pages, 19,90€.
Paul Willems 


Avec son style inimitable fait de données scientifiques alternant avec des coups de gueule ; avec son goût des recherches étymologiques ; avec son ironie mordante, Yannick Blanc ne peut plus cacher qu’il est l’auteur de La vie dans les restes ainsi que plusieurs documents signés Pièces et mains d’œuvre, comme le livre bien connu Manifeste de chimpanzés du futur (qui vient de voir publiée une seconde édition). Ici, une partie importante du livre est écrite comme si c’était un techno-furieux qui tenait la plume. Sont recensées toutes les illusoires technologies censées éviter les catastrophes qui menacent l’humanité, mais en en créant de nouvelles. Si nous allons vers une Vie dans les restes, c’est parce que l’empire de la destruction n’a cessé de se renforcer depuis le néolithique, accroissant sans cesse sa puissance matérielle pour se lancer, à l’aube du XIXe siècle, dans une offensive générale contre le vivant. Deux siècles de foi dans les technologies ne laissent que des restes, déjà fort réduits par rapport à la vie sans technologisme. Ils se raréfieront encore si nos sociétés poursuivent leur volonté de consommer toujours plus. Aujourd’hui, le transhumanisme est le danger le plus grand qui menacerait l’humanité. Y. Blanc évoque souvent ce péril majeur, mais il en aborde bien d’autres : eugénisme, procréation médicalement assistée, géo-ingénierie… Tout un chapitre évoque en détail le heurt entre les loups sauvages et les moutons domestiqués. On est surpris de la connaissance pointue que l’auteur a de ce dossier, avant qu’il ne nous révèle que, depuis des décennies, il se passionne pour la vie des loups et qu’il a amassé tous les articles et ouvrages qui parlent de ces canidés libres et autonomes. Et il affirme « Moi je hurle avec les loups ». 

Yannick Blanc, La vie dans les restes, Service compris, 2023, 195 pages, 15€.
A. A. 


« Cheminons vers notre révolution intérieure ». Une phrase qui pourrait résumer cet ouvrage s’il ne foisonnait pas de nombreuses questions et d’explications judicieuses quant à notre manière de subir notre vie. Gilles Petit-Gats balaye d’un regard aiguisé, et surtout approprié, notre façon de « tourner en rond » dans nos vies de consommateurs, de travailleurs, de sédentaires, et aussi bien sûr « paniqueurs », rien qu’à de l’idée de quitter notre intime zone de confort. Parlons de cette zone de confort ! Que ce soit par mimétisme, par peur de nous émanciper, par cristallisation de nos propres croyances, par notre côté grégaire, par victimisation, par habitude aussi, nous vivons dans des prisons. Prisons que nous construisons nous-mêmes et dont nous détenons les clés puisque ce sont exactement les mêmes que celles avec lesquelles nous nous sommes enfermés ! Alors pourquoi n’osons-nous pas sortir ? La majorité des gens ressentent une sensation de séquestration dans un quotidien qui les décourage et les désespère, voire les empoisonne, mais ils ne risquent pas un pas en dehors du cercle qui les limite. L’auteur nous parle  d’« égoïsme sacré», de certitudes, de convictions, de révélations, de traditions, de prises de conscience, de dressage, d’injustice sociale, de vie et de survie. Il nous donne des pistes pour nous délivrer du carcan sociétal, familial, professionnel et pour nous construire un nouvel environnement. Un guide d’existence que chacun devrait placer au-dessus de la pile de livres à dévorer de toute urgence. 

Gilles Petit-Gats, Ce qui nous empêche ou la vie subie, Libre et solidaire, 183 pages, 18,50€.
Marie-Ange Herman 


Au printemps dernier, Aurélien Bernier avait accordé un entretien passionnant à Kairos à propos de l’explosion des prix de l’énergie. Aujourd’hui, ce livre analyse de manière précise les raisons structurelles de la situation aberrante actuelle. À rebours de la doxa libérale, ce n’est pas l’invasion de l’Ukraine qui a déclenché cette crise, tout simplement parce que l’augmentation des prix de l’électricité et du gaz est antérieure à février 2022 et à la décision de l’Union européenne de se passer du gaz russe. Il démontre de manière impeccable que les vrais responsables ne se trouvent pas au Kremlin, mais dans les conseils d’administration des industries de l’énergie et dans la politique de libéralisation engagée par la Commission européenne depuis les années 1990. En dépit de la résistance molle de certains pays, cette privatisation menée de manière obstinée par les apôtres du tout-marché — inspirés par le modèle chilien du régime Pinochet ! — a démantelé le service public et « généré ce qu’elle génère toujours : des logiques de rentabilité à court terme, des plans d’économie, des baisses de l’investissement et de la qualité du service pour offrir un maximum de dividendes aux actionnaires ». En outre, « ce qui est présenté comme une stratégie industrielle par nos dirigeants politiques est en fait un agrégat de demandes des groupes privés les plus puissants, qui persuadent sans difficulté les élus que l’avenir est dans l’hydrogène, dans les réseaux communicants, les objets connectés, le véhicule autonome ou autre délire technophile » présenté comme vecteur de « croissance verte ». Plutôt que ces lubies au bilan environnemental désastreux, mais sources de profits privés, il convient de mettre l’accent sur la sobriété, la filière bois énergie, le solaire thermique — et non électrique —, l’isolation et les transports en commun. En conclusion, l’auteur plaide en faveur d’une sortie du carcan européen et d’une nationalisation de tous les moyens de production et de distribution. Sans quoi, face à la paupérisation et à la révolte des citoyens, le néolibéralisme à bout de souffle risque fort d’être remplacé par un libéralisme autoritaire et identitaire tel qu’on le voit surgir un peu partout en Europe. 

Aurélien Bernier, L’énergie hors de prix. Les dessous de la crise, Les éditions de l’Atelier, 2023, 173 pages, 19€.
F. M. 


Alors que l’actualité met de plus en plus la décroissance (dévoyée) au centre des débats, voici un ouvrage collectif à placer au pied du sapin (Ndlr : en 2024). D’inspiration plus scientifique que philosophique, il n’est pas pour autant désagréable de feuilleter les pages de ce livre qui replace la décroissance dans le contexte historique qui est le sien (le concept a fêté ses 20 ans en 2022). Les moins : 1. l’optimisme quelque peu candide de certains articles au sujet des prétendus bienfaits d’une réelle participation citoyenne aux décisions politiques quant au niveau d’absorption frénétique de marchandises (comme s’il était évident que l’individu ordinaire serait instinctivement désireux de réduire sa consommation) ; 2. L’article du philosophe Fabrice Flipo (« Les faux-amis de la décroissance ») qui amalgame d’une manière trop simpliste les critiques légitimes du « wokisme » et l’extrême droite ultra-conservatrice (voici encore un intellectuel qui fait preuve de psittacisme en rabâchant les leitmotives imbéciles les plus en vogue de la bien-pensance dominante). Les plus : les articles du géographe Guillaume Faburel (« La ville, antre de la croissance ») et celui de Pierre Thiesset, journaliste à La Décroissance (« Contre la sobriété technocratique »). Nous remercions par ailleurs l’économiste Serge Latouche pour sa mention du journal Kairos

François Jarrige et Hélène Tordjman (dir.), Décroissances, Le Passager clandestin, 2023, 250 pages, 20€.
K. C. 


Deux journalistes françaises viennent d’enquêter sur le wokisme. Après Sébastien Bourdon, auteur de Une vie de lutte plutôt qu’une minute de silence. Enquête sur les antifas (cf. Kairos n° 61), c’est à leurs cousins wokes que Nora Bussigny (Le Point) s’est intéressée. Contrairement au précédent qui annonçait la couleur, elle a opté pour la méthode de l’infiltration, ce qui lui a demandé des efforts particuliers et a occasionné de l’anxiété et des interrogations sur les stratégies à suivre, confiées à son psychanalyste, notamment celle d’apparaître entièrement « déconstruite » aux yeux de ses coreligionnaires. Heureusement, elle a obtenu des résultats. Pour observer de près et obtenir des informations, il fallait aller sur le terrain : se faire intégrer dans l’équipe de sécurité de la Pride radicale, dans l’équipe des collages féministes, parvenir à s’inscrire à la fac de sociologie en élève libre… sans être démasquée. L’auteure livre un témoignage personnel sur « l’enfer du décor, un fascisme défendu par de nouveaux inquisiteurs » qui ne voient le monde que « par le prisme de l’intersectionnalité », visent la « pureté militante » et titillent la culpabilité collective. De safe places en manifestations scindées (« racisés » à l’avant, blancs à l’arrière), la mixité et le vivre-ensemble passent à la trappe, sauf dans certains collectifs régionaux que Bussigny a rencontrés. Elle reste une féministe républicaine, universaliste et laïque qui essaie par ce livre de « faire rentrer le fleuve en crue dans son lit ». Un abécédaire est placé à la fin (âgisme, cancel culture, fragilité blanche, hétéro-normatif, micro-agressions, non-binaire, privilège blanc, TERF, culture du viol, en passant par toutes les phobies, etc.). Unique en son genre en francophonie, ce livre laissera néanmoins la lectrice sur sa faim en matière de réflexion philosophique sur le phénomène. En complément, on se référera à l’ouvrage de Jean-François Braunstein La religion woke (Grasset, 2022). 

Sylvie Perez, elle, a documenté tous les actes de résistance au wokisme dans le monde anglosaxon. Pour autant son essai ne se réduit pas à une simple dénonciation du phénomène, mais en observe tous les aspects et ressorts, de l’intersectionnalité à l’écriture inclusive, en passant par le décolonialisme, la théorie critique de la race et la théorie du genre. Les militants wokes ont des stratégies : la première est de réfuter la réalité même du wokisme — cette réfutation étant relayée dans les médias dominants (cf. Le Soir, 13/01/2024) ; « étouffer les questions politiques complexes [racisme, féminisme, immigration, avortement, islam, conflit israélo-palestinien, conservatisme, genre] sous le poids d’une certitude morale aveugle » qui peut devenir brutale et autoritaire, faute d’arguments ; faire croire qu’ils ont déjà gagné la bataille des idées et que seuls quelques réfractaires d’extrême droite donneraient encore de la voix contre ce qui est présenté comme un progrès indéniable dans l’émancipation. La « […] singularité du wokisme [fait que] on en constate les effets avant d’en avoir identifié le projet » et qu’il « progresse avec la bénédiction des sociétés qu’il veut renverser ». Sauf chez des opposants organisant des contre-stratégies que l’auteure dévoile ici : les conférences à succès du psychologue canadien Jordan Peterson ; la fronde des universitaires américains James Lindsay, Helen Pluckrose et Peter Boghossian en faveur de la liberté académique ; Academic Freedom Alliance et The Free Speach Union chez leurs homologues britanniques ; l’Intellectual Dark Web où on « respecte son interlocuteur tout en n’éludant aucun sujet sensible » ; The Common Sense Group au parlement britannique ; intellectuels afro-américains critiquant Black Lives Matter et l’anti-racisme revu par le wokisme, etc. À noter que le chapitre « La croisière transgenre » est particulièrement captivant, où l’on lit ceci : « Garantir aux transgenres les droits qui leur sont dus et leur faciliter l’existence, évidemment. Réformer la société, nier la biologie, restreindre la liberté d’expression, en aucun cas ». 

Nora Bussigny, Les nouveaux inquisiteurs. L’enquête d’une infiltrée en terres wokes, Albin Michel, 2023, 231 pages, 19,90€. 

Sylvie Perez, En finir avec le wokisme. Chronique de la contre-offensive anglo-saxonne, Le Cerf, 2023, 361 pages, 24,50€.
B. L. 

Dégingandé, légèrement hagard, le Saint-Nicolas de Thierry Van Hasselt est un clochard céleste qui chemine à travers un paysage apocalyptique de champs de céréales sillonnés par des armées de moissonneuses-batteuses, de forêts rongées par les pluies acides, de centrales nucléaires aux fumerolles inquiétantes, d’échangeurs suffoqués de bagnoles, de centres commerciaux dont les publicités criardes s’accordent de manière obscène avec les rebuts en plastique qui en jonchent le sol. Dans ce monde consumériste qui part à vaul’eau, les policiers en uniformes de robocop sont partout. Équipés d’hélicos, de drones, d’une nuée de cars de police et de véhicules blindés munis de canons, ils font la traque aux enfants. Malheur à ceux qui ne portent pas le masque de rigueur en cette période de délire sanitaire ! Malheur aux gosses de migrants chassés dans la forêt ! Cet univers apocalyptique, c’est le nôtre. Que ce soit les lycéens de Mantes-la-Jolie forcés par des flics à s’agenouiller pour se tenir bien sages ou le saccage des tentes de migrants dans la jungle de Calais, Van Hasselt s’inspire de photos-choc qui ont marqué notre actualité récente pour dessiner les contours d’un monde féroce et invivable. Lorsque Saint-Nicolas se rend compte que les ultra-riches festoient et mangent les enfants — littéralement —, il est saisi d’une sainte fureur. Dans un grand feu de joie, il massacre puissants en smokings et cuisiniers à hachoir, répare les enfants, leur redonne la vie et les emmène dans une farandole enchantée au milieu des bois, à la recherche d’un lieu de paix et de douceur. Mais un tel havre existe-t-il encore ? Il est temps de prendre le large ! Tout à la fois violentes et merveilleusement belles et poétiques, chacune des aquarelles qui composent cet ouvrage incite tant à la révolte qu’à la rêverie. Le contraste entre l’horreur de notre monde et la féérie de légendes médiévales qui ne peuvent être saisies que par un regard d’enfant est saisissant. Dédié aux enfants, aux invisibles, aux sans-papiers, aux rebelles, aux décroissants, aux soulèvements, à la terre, à l’eau, à l’air et au feu, ce roman graphique est un chef d’œuvre. 

Thierry Van Hasselt, La Véritable histoire de Saint-Nicolas, éditions FRMK, 2023, 168 pages, 29Є.
F. M. 


Mark Hunyadi, professeur de philosophie à l’ULouvain, est un des théoriciens francophones les plus passionnants en matière de critique du libéralisme et des changements sociétaux sous l’angle politique et moral, tels les modes de vie (La tyrannie des modes de vie. Sur le paradoxe moral de notre temps, 2015), le post-humanisme (Le temps du post-humanisme. Un diagnostic d’époque, 2018), ou encore, comme ici, les avatars de l’individualisme. Il fait retour sur la source de l’individualisme moderne : la révolution nominaliste du XIVe siècle, moment où la liberté négative — échapper aux contraintes des pouvoirs temporels et religieux — et la volonté débridée de chacun d’agir à sa guise deviennent le nouveau cadre anthropologique, ce qu’il appelle « l’éthique des droits », dont nous payons le prix fort aujourd’hui et dont il conviendrait de sortir, à cause de son « effet réversif » : « sa défense de l’individu se retourne mécaniquement en emprise du système sur lui ». Cette éthique basée sur le contrat (anti-)social, il la repère dans le libéralisme, le minimalisme, le libertarianisme, et aujourd’hui le wokisme qu’il voit non comme une déconstruction de la modernité, mais au contraire comme l’aboutissement de l’idéologie libérale. L’emprise numérique pousse à son comble le nominalisme en fabriquant le sujet libidinal résolu à assouvir immédiatement d’un clic ses volontés et désirs consuméristes, et met la société en pilotage automatique. Il y a une autre manière de s’émanciper, nous dit l’auteur : par « l’épreuve qualitative du monde », par un « commun de conviction capable d’orienter l’action », par le sens des limites, sans oublier les changements venant de la motivation personnelle, de l’éducation et de l’institution. Au bout, la déclaration de l’esprit comme « patrimoine commun de l’humanité », étape pour entrer dans le second âge, post-nominaliste, de l’individu. 

Mark Hunyadi, Le second âge de l’individu. Pour une nouvelle émancipation, PUF, 2023, 187 pages, 16€.
B. L.