Créer un marché de la santé
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Créer un marché de la santé

Lara Perez

L’hiver arrivant, avec ses frimas, se multiplient en conséquence les rhumes, grippes et autres affections peu graves, mais parfois fort handicapantes. On a dès lors vu surgir lors des séquences de publicité qui interrompent les émissions télévisées des pubs vantant l’action de divers médicaments. Sachant que l’automédication est fortement déconseillée, j’ai regardé pour vous 3 ou 4 séries de publicité. J’y ai compté pas moins d’une quinzaine de pubs[note] vantant divers remèdes. On trouve parmi ceux-ci des substances dangereuses en cas de prise trop importante (Dafalgan® ou Nurofen®). Et pourtant… La publicité n’est autorisée que moyennant le respect de certaines règles. Cette publicité ne peut pas être trompeuse et doit encourager un usage rationnel du médicament, sans en exagérer les propriétés. À ce titre, les mentions obligatoires relatives à un bon usage du médicament doivent être communiquées de manière lisible. En ce qui concerne la publicité auprès du grand public, seule la publicité pour les médicaments en vente libre (sans ordonnance) est autorisée, sous réserve d’un contrôle préalable à sa diffusion. En télévision et en radio, ce contrôle prend la forme d’un visa octroyé par le ministre de la Santé publique, sur avis de la Commission de contrôle de la publicité des médicaments. En outre, la publicité en faveur des médicaments et traitements médicaux ou en faveur des boissons alcoolisées doivent mettre gratuitement à la disposition du gouvernement, de la Région wallonne et de la Commission communautaire française, selon des modalités à convenir après concertation avec les éditeurs de services concernés, des espaces publicitaires destinés à la diffusion de campagnes d’éducation pour la santé ayant reçu l’accord des autorités compétentes, égaux à ceux consacrés à la publicité en faveur desdits produits ou services. En comparaison des nombreuses publicités, je n’ai vu aucune campagne d’éducation à la santé… 

On peut donc constater que la plupart des publicités ne respectent pas l’ensemble de ces restrictions. Si le ministère de la Santé accorde des autorisations (est-ce douteux ?) à certaines des publicités, c’est qu’il a une vision très laxiste de ce que l’on peut accepter ou pas. En plus des effets toxiques de certaines des molécules mises en vente, l’automédication, laquelle incite les téléspectateurs, peut conduire à ne pas rendre une visite à un médecin, ce qui peut retarder la mise en évidence d’affections plus graves. Par exemple, n’oublions pas non plus que la grippe est une affection grave qui provoque bon nombre de décès. En plus des médicaments, on a aussi vu des publicités pour des pharmacies en ligne (Newpharma et Farmaline). Et pourtant, l’Auditeur de l’Autorité belge de la concurrence considère que les dispositions du Code de déontologie pharmaceutique prohibent le démarchage de clientèle, la publicité pour les ristournes et les cartes de fidélité… Quand on lit les publicités en ligne de ces officines[note], on constate une totale infraction à ces dispositions légales. Aussi, l’Autorité belge de la concurrence retient des griefs à l’encontre de l’Ordre des pharmaciens au sujet de la publicité pour des produits parapharmaceutiques et l’a condamné à une amende de 225.000€. 

RÉPRESSION 

On demande aux braves citoyens d’être sobres. Beaucoup d’entre eux essaient de modérer leurs consommations, électriques ou de biens. Mais, en totale contradiction, les publicités, de plus en plus agressives, poussent au contraire à une surconsommation. Cette stratégie de pousse-au-crime[note] est surtout constatée pour les véhicules automobiles. On ne compte plus les publicités pour les énormes SUV ou les véhicules « 100% électriques » qui coûtent 10.000 à 15.000€ de plus que leurs équivalents thermiques. Des chiffres éloquents objectivent ces dérives. La forte pression publicitaire induit une hausse de 5,3% de la consommation des ménages. En plus de provoquer cette surconsommation, la publicité entraîne aussi une augmentation des prix des produits. Les 500 milliards de dollars dépensés annuellement dans le monde par le secteur publicitaire se répercutent au final sur la clientèle. En France, l’industrie automobile dépense 4,3 milliards d’euros en marketing. Ainsi, en moyenne, pour l‘achat d’une voiture neuve, on paye 1.500€ de coûts publicitaires cachés. Par ailleurs, comme déjà dit, le pourcentage de gros véhicules lourds et puissants est surreprésenté dans la publicité par rapport au parc automobile existant. Les constructeurs dépensent 40% de plus pour faire la promotion d’un SUV que pour les autres types de voitures. Conséquence : l’évolution des prix de vente réserve de plus en plus l’achat d’un véhicule à une clientèle financièrement favorisée. En conséquence, la mobilité auto avance à marche forcée, avec des ventes de gros véhicules tirées vers le haut. Il est donc indispensable de s’attaquer au problème pour inverser la tendance. 

C’est ce qu’ont voulu faire trois activistes liégeois. Devant la tour des finances de Bruxelles fut menée une action organisée aussi à Namur et à Liège. À cette occasion, des banderoles ont été détournées par les activistes. Cette pratique, appelée « brandalisme »[note] est souvent utilisée et permet de railler la publicité en reprenant ses codes de façon parodique afin de sensibiliser à une cause. De cette façon, ils cherchaient à exprimer un mécontentement grandissant à l’encontre des véhicules polluants. D’autant plus que les firmes automobiles sont les parangons du greenwashing actuel : à savoir les véhicules électriques. Cette action militante internationale visait donc à sensibiliser quant à la fiscalité avantageuse allouée pour ces véhicules (prime à l’achat, voiture de fonction, etc.), dont on sait désormais qu’ils demeurent problématiques tant au regard de l’écologie que dans leurs chaînes de production, qu’importe ce que la propagande publicitaire veut faire croire. 

Et pourtant, une résolution de la conférence européenne des ministres du transport datant de 1991 a remis un rapport. Celui-ci fait apparaître que les revendications portées par Liège Sans Pub étaient déjà partagées et même soutenues à l’époque par les ministres européens. L’on peut y lire la volonté que « la fiscalité des véhicules ne contrecarre pas mais contribue à limiter l’accroissement de la puissance et vitesse potentielle des véhicules » ou encore « qu’il soit mis fin à la publicité mettant indûment l’accent sur les caractéristiques de puissance et de vitesse des véhicules ». Tout à l’opposé, comme c’est de plus en plus le cas, la justice s’est attaquée à des activistes non violents. Le 30 novembre, au tribunal correctionnel de Liège s’est ouvert un procès à l’encontre des 3 activistes de la mobilité populaire et durable (membres de Liège sans pub), suite à une action menée en septembre 2022. Ils sont accusés d’avoir « subtilisé fraudeusement » deux banderoles publicitaires. Cette stratégie de la criminalisation de toute action, même symbolique, est généralisée. Ainsi, des actions de Greenpeace comme l’accrochage de banderoles sur des dispositifs polluants n’étaient autrefois pas criminalisées, mais sont aujourd’hui poursuivies en justice. Une dizaine de militants de l’ONG en ont été victimes dans le port d’Anvers. Le mauvais exemple de la France influence-t-il les autorités belges ? 

Greenpeace a dès lors délivré le message qui suit : « Nous observons une hausse des procès intentés aux militants et militantes écologistes et à Greenpeace. Nous sommes profondément inquiets. Inquiets face aux menaces répétées qui pèsent sur notre liberté d’expression. Greenpeace assure chaque jour son rôle de contre-pouvoir pour défendre l’intérêt général contre les intérêts privés et économiques de certaines industries. (…) Si ces procédures visent à nous intimider, cela ne fonctionne pas. Nous ne nous tairons pas. Si l’on tente de nous museler, c’est bien la preuve que nous visons juste, la preuve que nos actions dérangent ces multinationales dans leur quête de profit, au détriment de la planète et de la nature. » 

UTILISATION DE LA JUSTICE 

Si les firmes multinationales se servent de la justice (complice) pour effrayer les activistes, ceux-ci leur retournent la monnaie de leur pièce. Ainsi, l’organisation Eko (anciennement Sum of us) a développé la tactique suivante ; « L’été dernier, nous avons transmis à Meta une demande d’exercer votre droit d’opposition dans le cadre du RGPD et de refuser le marketing direct[note] non désiré ainsi que l’utilisation abusive des données. Nous avons accordé largement assez de temps à Meta pour agir. Voyons à présent si cela a fonctionné… Et si cela n’est pas le cas, c’est-à-dire si Meta utilise toujours nos données personnelles à des fins de marketing » 

Alain Adriaens