Faut pas rêver !
📰 Kairos 64 📑 Sommaire

Faut pas rêver !

On commençait à peine à s’habituer à son style, à s’adapter à ses phrases douteuses, à s’accoutumer à ses combats spéciaux : et vlan, peu après la parution de cette 

chronique dont le Tout-Paris s’est pourléché les babines, la valse d’Amélie lui a fait perdre l’Éducation nationale au profit d’une personnalité expérimentée en politique et moins férue de boulettes médiatiques. On ne m’empêchera pas de penser que cette valse à mille temps fait penser que le ministère de l’Éducation nationale ressemble plus à du speed-dating qu’à un centre où l’on phosphore sur la formation des jeunes et des moins jeunes. La mise en scène des différents remaniements aura davantage ressemblé à un vaudeville d’un sous Feydeau, mâtiné d’une tragédie grecque, qu’à une belle pièce harmonieuse et réussie. 

Restons un instant avec la belle bourgeoise du 16ème arrondissement, qui prépare si ardemment les Jeux Olympiques de Paris qu’elle a tenté de feindre une promotion d’Aya Nakamura, se risquant même, dans un moment lunaire, solaire voire interstellaire, à entonner le refrain de la chanson la plus connue de la belle diva. Plus que ses saillies sur le « paquet d’heures » sans professeurs qui lui aurait fait changer son fils d’établissement vers l’enseignement privé catholique, on retiendra ce talent extraordinaire de cantatrice que n’aurait pas manqué de souligner
le délicieux Frédéric Mitterrand (qui – fait assez rare pour être mis en exergue – n’hésitait jamais à dire tout haut, avec un certain panache, ce que beaucoup n’osaient même pas exprimer tout bas en leur for intérieur). Le même Mitterrand qui proclamait que ce n’était pas grave que Rachida Dati soit nommée à la culture : « Elle n’y connaît rien et ce n’est pas grave ». On a bien d’autres noms pour d’autres secteurs… 

Vous me demanderez : « Où veux-tu en venir, jeune JeanGuy Divers ? » Faut pas rêver, quand même. On m’a engagé à Kairos – assez cher, quand même – pour débiter des propos badins avec une plume légère. J’ai d’autant plus de plaisir à le faire que la légèreté en prend pour son grade en ce moment. Amélie et son méli-mélo d’influences musicales étant partie, voilà Nicole. Nicole Belloubet est une personnalité connue et reconnue. Elle connaît l’éducation, elle qui a été rectrice à Limoges puis à Toulouse. On espère, à sa nomination, qu’elle incarnera, à défaut d’un vent nouveau (elle a vingt ans de plus qu’Oudéa-Castéra, trente de plus que l’archange premier ministre), une expertise (en termes politiques autant qu’en termes pédagogiques). De fait, l’animal politique qu’elle n’a jamais cessé d’être ne fait aucune prise de parole tempétueuse dans les premiers jours de son ministère. Gommette verte ! Et au moins, voilà une ancienne fonctionnaire de l’éducation qui ne se transformera pas en avatar de Jean-Michel Blanquer, lui aussi professeur, mais qui avait réussi à crisper tout le monde en un temps record. Belloubet, c’est l’expérience de Blanquer, l’envie de bien faire (et de faire tout court) d’Attal, l’exacte antithèse d’Oudéa-Castéra, la douceur de Ndiaye. Un superbe esprit de synthèse. 

Dans le même temps, elle ne réagit pas – sinon avec des éléments de langage – aux grèves, aux demandes répétées des enseignants de la Seine-Saint-Denis, qui ont entamé à la rentrée des vacances de février une série de manifestations, mouvements de protestation et jours de grève afin d’alerter sur les limites du management libéralo-macroniste, dès lors que les locaux sont insalubres, les conditions de sécurité ne sont pas réunies, que les moyens ne sont pas mis pour accueillir correctement les jeunes d’un des départements les plus peuplés et les plus jeunes de l’Hexagone… Mais enfin, Belloubet ne fait pas de vagues et ne provoque aucun tsunami. Ouf, diront certains, dont je fus – les premiers temps. C’était sans parler du choc des savoirs et des classes de niveau au collège… On a alors eu une impression double : que le gouvernement était atteint du syndrome de Pierrette au marché, un pas en avant, deux pas en arrière, et qu’il était victime d’une lourde schizophrénie. Un jour, le ministère de l’Éducation communique dans un sens, affirmant qu’on va temporiser, négocier, attendre pour les fameuses classes de niveau. La fameuse « adaptabilité », élément-clé du soft management. Un autre jour, Matignon affirme avec un ton péremptoire, lassant à la longue, que, non, on n’a pas reculé, mais qu’on va réfléchir, que tout est d’accord, que les consultations continuent (autre fer de lance du management libéral). 

Sur le terrain, comme souvent, les moyens manquent, les professeurs décrochent, les élèves aussi et la ministre pose dans un collège. Une photo tire-larmes, où on la revoit toute petite, la chère Nicole, avec tous ses idéaux et ce regard perdu qui nous laisse à penser qu’elle regrette déjà d’avoir dit oui à Manu et Gaby et qu’elle repense à ses rêves d’enfant qui voulait changer le monde et qui, devenue grande, avait démissionné pour protester contre des mesures qu’elle jugeait injustes, dans les années 2000… Une ministre pour tout changer ? Faut pas rêver ! Une ministre pour améliorer la solidité des apprentissages dans ce qu’on appelle en Belgique le tronc commun (de la maternelle jusqu’à, actuellement, la 2ème année du secondaire) ? Faut pas rêver ! Une ministre pour imprimer sa marque, entre l’efficacité et l’assertivité d’un ancien ministre promu chef de troupe et l’attrait pour la polémique de sa prédécesseure, dans un gouvernement qui a peu de marge de manœuvre (du fait d’un Président qui a décrété l’éducation comme un de ses domaines et d’un Parlement qui inflige camouflet sur camouflet) ? Faut pas rêver ! Une revalorisation des moyens alloués à l’éducation, à l’instruction, à l’élaboration d’un vrai programme d’enseignement sur la laïcité ouverte, les luttes d’émancipation, l’intelligence vue comme une arme plutôt que comme une tare, avec des restrictions budgétaires annoncées par la voix lacrymale de BLM ? Faut pas rêver ! Pire encore : une séquence destinée au monde de l’enseignement avec un respect des spécificités territoriales, une écoute vraie des enseignants, un plan clair dès le début, une mise en place plus sereine, alors même que sur les classes de niveau au collège, les atermoiements et retours sur promesses se font quasiment quotidiens ? Faut pas rêver ! 

Puisque j’en suis à vous parler du collège – sans oublier le lycée – je suis absolument sûr que vous adorerez savoir (allez, je vous connais, hein ! Ne vous cachez pas ! On parle étymologie, un sourire béat apparaît sur votre figure…) l’origine de ces deux mots reflétant deux moments de la scolarité obligatoire en France : le collège et le lycée. Quand on parle de collège, on parle d’un mot latin indiquant la communauté, l’égalité des statuts dans un groupe ou une corporation. Le lycée rappellera aux férus de philosophie la sorte d’« école » qu’un certain Aristote (qui jouait avant-centre dans l’équipe grecque au 3ème siècle avant notre ère) avait lancée. Une sorte d’enseignement supérieur, organisé dans un gymnase, associant l’éducation intellectuelle et l’éducation « sportive », ne négligeant aucune des deux dimensions. Sur ce plan, soulignons l’incongruité du système scolaire français à tout le moins, adaptable à d’autres pays : le collège, vu sous le prisme de classes de niveau, même provisoires, n’apporte justement pas d’égalité, il apporterait plutôt de l’iniquité, des jugements, accentués par la dichotomie française entre les réseaux public et privé. Pour le lycée, s’adressant aux plus âgés, l’éducation à la santé, au bien-être physique autant qu’intellectuel, n’est promue qu’en raison de la proximité des Jeux Olympiques… Il ne faudrait jamais oublier que l’école devrait pouvoir former tous les futurs adultes sur tous les plans et d’une manière la plus similaire possible et que, contrairement à ce qu’on pense, une tête bien pleine n’est pas nécessairement une tête bien faite. 

Sur la dichotomie privé-public, il semble absurde que l’enseignement dit privé « sous contrat avec l’État » bénéficie d’autant de moyens, voire davantage, que le public. Pourtant, le privé accueille moins d’élèves que le public, bien que sa fréquentation augmente. Selon les derniers chiffres, 83% des élèves français relèvent du public, 17% du privé – au sein de ce secteur, 97% relèvent du confessionnel catholique, 3% des confessionnels juif et musulman. Cette dichotomie empêche radicalement l’égalité, pourtant un des trois piliers de la devise française… Entre les écoles privées et publiques, celles sous contrat et celles hors contrat, celles en zone prioritaire d’éducation et celles dans les quartiers chics de Paris, les dichotomies sont révélatrices des multiples fissures de la France. 

Tout réformer, d’un coup de baguette magique ? Faut pas rêver ! C’est comme si on prétendait qu’un pacte pour l’enseignement d’excellence ou qu’un pacte enseignant résoudrait tous les problèmes de l’école… 

Jean-Guy Divers