Kairos 65
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Éléments de communication pour détournements divers

« […] la logique et la fonction historique de l’État occidental est de mettre fin à la civilisation humaine en faisant passer l’humanité de la longue époque de la loi souveraine (avec principe de territorialité) à la gouvernementalité technoéconomique, c’est-à-dire à une forme de domination dans laquelle le droit (techno-économique) est sans loi (éthicopolitique), sans territoire, sans souveraineté[note].

Marc Weinstein

De cette confusion idéologique généralisée facile à ils ne sont plus les seuls : l’oligarchie capitaliste-mondialiste l’admettre, que remettre le pouvoir politique à des instances constater, les causes sont diverses : baisse de la qualité de l’enseignement obligatoire et obsolescence de la lecture chez les jeunes générations — voir la dernière enquête PISA ; emprise des « zéros sociaux »[note] et de leurs algorithmes ; travail salarié tantôt abrutissant, stressant, tantôt morne et répétitif, dans la plupart des cas non épanouissant ; enfin une propagande extrêmement bien rôdée et huilée, fonctionnant « avec de l’habilité, de la science sociale et de grands sentiments » (Bertrand Méheust, 2012) et donnant des résultats probants. Si les sauces covidiste, ukrainienne et Evras ont si bien pris ces derniers temps, c’est grâce à son plein déploiement dans les médias dominants, sur les TiktokTic Toc[note] et autres « fesses de bouc », on serait bien en peine de dire lesquels prévalent sur les autres[note]. Cette ingénierie sociale bénéficie d’expertises croisées venant des sciences comportementales, des neurosciences (en plein essor), de la linguistique, de la psychologie, de la sociologie, de l’anthropologie et de la philosophie (dévoyée !). Depuis Edward Bernays (1891-1995), père des relations publiques, les méthodes se sont affinées, mais les grands principes demeurent inchangés[note]. Depuis quelques temps, on assiste au détournement des préoccupations citoyennes et écologistes. Nous en prendrons deux exemples : le réchauffement climatique et la mondialisation. 

VOUS ÊTES PLUTÔT PHOTOVOLTAÏQUE OU ÉOLIEN ? 

Après les avoir niés ou ignorés pendant longtemps, la classe technocratique a fait des changements climatiques un cheval de bataille efficace pour domestiquer les masses. Ceux qui défilent avec conviction lors des « marches pour le climat »[note] se retrouvent instrumentalisés pour la cause d’un capitalisme vert dont ils rejetteraient certainement les attendus s’ils prenaient la peine de les étudier un peu sérieusement. Car que gagnons-nous à planter des éoliennes sur le sol et à le couvrir de panneaux photovoltaïques ? Une baisse anecdotique des émissions de CO2, en échange d’une artificialisation des terres, d’un enlaidissement durable des paysages et de futurs déchets durables eux aussi, car peu recyclables[note]. Sans parler des oiseaux qui paient un lourd tribut et d’une pollution sonore (dans le cas de l’éolien). Que gagnent les entreprises transnationales dans l’affaire ? Tout, comme d’habitude[note]. Y compris dans la relance de l’énergie nucléaire, présentée comme une solution à la crise climatique, entre autres par le Shift Project. 

METTRE TOUT À L’ÉCHELLE DE LA PLANÈTE ? 

Venons-en à la mondialisation. Le sentiment d’un destin commun à toute l’humanité monte depuis une vingtaine d’années, s’étant appuyé d’abord sur le caractère systémique du réchauffement climatique, avant que la pandémie (sic) ne vienne le conforter encore davantage. On s’en sortira tous ensemble, ou pas du tout ; nous sommes tous sur le même bateau (même si les responsabilités sont différenciées)[note] ; le temps du repli nationaliste est révolu ; la solidarité doit être globale. Voilà des éléments de communication que les militants écologistes et de gauche font leurs de bonne foi. Mais ils ne sont plus les seuls : l’oligarchie capitaliste-mondialiste leur a emboîté le pas, avec cynisme et opportunisme. Plus question de jouer seul dans son coin, nous serine le patron de l’Organisation mondiale de la santé (OMS), le bon docteur Tedros Ghebreyesus ; « Maintenant c’est moi qui déciderai partout que faire en matière de santé publique. One Health, et que ça saute ! »[note]. Bonjour la « gestion sécuritaire globalisée » (Roland Gori), adieu la démocratie (ou ce qui en restait encore). Que ceux qui, depuis des lustres, appelaient de leurs vœux un gouvernement mondial seul capable de régler des problèmes mondiaux se réjouissent, il est en train d’arriver par la bande, à nouveau celle de la santé (healthwashing), qui fait consensus. « Il existe certes des faits accomplis mondiaux, dont l’effet de serre est un exemple ; mais leur existence ne constitue pas une raison pour désormais tout considérer à l’échelle mondiale et ainsi contribuer à conforter l’hypothèse auto-réalisatrice de la mondialisation comme destin, et à soutenir du même coup la nouvelle religion laïque de la fatalité[note] », précise la politologue Marie-Dominique Perrot. Si les rapports mondialisés ont pu paraître à beaucoup comme déresponsabilisants car déléguant le pouvoir des électeurs à des méga-organismes (ONU, Commission européenne, BCE, FMI, OMC), force est de constater que la propagande parvient progressivement à inverser la vapeur : ces rapports mondialisés sont maintenant calqués sur une « hypermoralisation de nos rapports directs[note] ». Avec son concept de biopolitique, le philosophe Michel Foucault avait déjà pointé ce processus d’individualisation et de privatisation des responsabilités. Il faut se montrer solidaire des lointains comme de ses voisins, se sentir personnellement concerné par le sort de chacun des 8 milliards de nos congénères[note]. Le philosophe Peter Sloterdjik remarque que « de tous les effets mentaux de la “ globalisation ”, le fait dominant est que le plus invraisemblable du point de vue anthropologique, à savoir compter en permanence avec l’autre éloigné, le concurrent invisible, l’étranger au conteneur, a été élevé au rang de norme[note] ». L’auteur-journaliste Chris Hedges débusque un autre élément de propagande : « […] la plupart des systèmes oppressifs, y compris le colonialisme occidental et la mondialisation, utilisent l’idéologie de l’harmonie comme mécanisme de contrôle social[note] ». 

SOUVERAINETÉ / ÉMANCIPATION / AUTONOMIE, LE TRIANGLE VERTUEUX 

Comment sortir de cet écueil ? Par exemple par le retour de la souveraineté politique et économique, toutes deux à distinguer du nationalisme et du protectionnisme vulgaire. Grandes institutions publiques (Nations unies, Union européenne) ou privées (fondations de George Soros, Bill & Melinda Gates, Groupe Bilderberg, Commission Trilatérale, etc.) versus communautés politiques souveraines, il va falloir choisir, sans évacuer la part de dialectique qui entrera forcément en jeu quand il s’agira d’arbitrer dans certains dossiers[note]. Contrairement à ce que l’on entend à gauche, le souverainisme n’est pas toujours et nécessairement de droite. Il existe un souverainisme de gauche, représenté entre autres par les économistes Serge Latouche et Jacques Sapir, les essayistes Jacques Julliard (1933-2023), Coralie Delaume (1976-2020), Aurélien Bernier, Michel Onfray et Georges Kuzmanovic, ou encore les anciens ministres français Jean-Pierre Chevènement, Hubert Védrine et Arnaud Montebourg. Puis il faudrait prouver[note], avant de l’admettre, que remettre le pouvoir politique à des instances non élues s’inscrit dans un programme de gauche. Certains le défendront, en rappelant que l’administration des choses est préférable au gouvernement des hommes, comme l’affirmait déjà au début du XIX siècle le comte de Saint-Simon, précurseur d’une certaine conception du socialisme qui semble à nouveau dominer au XXIe siècle. 

Avec un décalage de 50 ans, l’épisode covidien donne raison à Guy Debord, auteur de cet essai majeur qu’est La société du spectacle (1967). Cet événement nous a poussés encore un peu plus dans un renversement spectaculaire où « l’idée d’un monde commun, intelligible, partageable, devient une chimère[note] ». Ne nous étonnons donc pas que la gauche, un jour pas si lointain, réclame les pleins pouvoirs pour l’OMS, l’Union européenne, voire — tant qu’on y est — la Fondation Gates, le Gavi et le Forum économique mondial, bref pour ce qui augmente sans fin nos dépendances planétaires et la puissance de l’État global, puisque tout ce qui contraint et massifie à tour de bras par les réglementations et les normes est positif, va dans le sens du socialisme[note] et toujours préférable au vilain souverainisme, malgré les dégâts attendus. Enfin, précisons à nos amis anarchistes que la souveraineté est compatible avec l’émancipation et l’autonomie ; elle en est même la condition. 

Bernard Legros