Le portefeuille d’identité numérique européen
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Le portefeuille d’identité numérique européen

Une barbarie bienveillante, inclusive et résiliente

Julie Dall’Arche

L’INCARCÉRATION DANS LE MONDE-MACHINE 

Le 15 mars 2023, sans tambour ni trompette, le Parlement européen a entériné en première lecture, et sans débat en séance plénière, le « portefeuille d’identité numérique européen » (European ID digital wallet). Cette adoption pourrait parachever le rêve de contrôle intégral de tous que le smartphone, et son déploiement massif, avait si bien commencé à exaucer. 

Ce dernier est d’ailleurs la clef de voûte de cette incarcération complète des pauvres humains que nous sommes dans le monde-machine, où seuls des ordinateurs surpuissants, dotés de la dite intelligence artificielle, sont désormais habilités à gouverner les sociétés modernes au nom de la raison économique. Le portefeuille d’identité numérique, promis pour 2025 par la Commission européenne, est donc, en premier lieu, une application pour téléphone mobile — une « app » pour les branchés — qui contient l’identité de chacun avec ses données civiles (nom, prénom, âge, adresse, profession…) et biométriques (photo, empreintes digitales, iris des yeux…) ainsi que toutes celles relatives à la santé (dossier médical partagé, espace numérique de santé). Il faut y ajouter les données issues des domaines bancaire, administratif (impôts, permis de conduire, carte grise…), professionnel et scolaire. Cette liste est non exhaustive, et on peut facilement imaginer que les activités politiques y seront, elles aussi, associées. Le recoupement de toutes ces informations, permis par la connexion des machines informatiques, était déjà à l’œuvre au plus haut sommet de l’État pour servir les différents services de police et de renseignements. Il était aussi la pierre angulaire des bénéfices substantiels engrangés par les multinationales de l’Internet avec le recueil des données de navigation et le profilage personnalisé qu’elles permettent. Ce dernier préfigure, à plus d’un titre, le portefeuille d’identité numérique. 

La nouveauté consiste à utiliser le smartphone de chacun pour alimenter en continu les moulins algorithmiques du pouvoir. Ce renversement inédit, sorte de version moderne et numérique de la servitude volontaire, où chacun déverse sur un « cloud » industriel tout ce qui constitue le quotidien de son existence, permettra la mise en place d’une organisation sociale transformée, rythmée par des injonctions autoritaires à se conformer et à obéir. Chacun de nos gestes sera évalué à l’aune d’un comportement supposé vertueux, selon des critères dépendant, en réalité, de l’essor économique industriel, et tous les prétextes tels les guerres, les pénuries, le dérèglement climatique, les virus seront utilisés pour contraindre les populations, les trier ou les rationner. Ce bouleversement commence avec la substitution de notre réalité physique par une identité numérique virtuelle. 

« L’identité numérique européenne peut être utilisée dans un grand nombre de cas, par exemple pour utiliser des services publics, comme pour demander un acte de naissance ou un certificat médical ou signaler un changement d’adresse ; ouvrir un compte bancaire ; remplir une déclaration fiscale ; s’inscrire dans une université, dans son pays d’origine ou dans un autre État membre ; conserver une prescription médicale utilisable partout en Europe ; prouver son âge ; louer une voiture au moyen d’un permis de conduire numérique ; s’enregistrer au début d’un séjour à l’hôtel »[note]. On le comprend aisément, le piège de la fascination et de l’addiction de tous au smartphone connecté se referme sur nous avec force. 

Comme toujours, depuis au moins 20 ans, l’identité numérique sera imposée au nom de la fable de la sécurité, ici la sécurisation des données de connexion, qui est évidemment un mensonge éhonté. Mais cette fausse sécurité est brandie par la start-up supranationale qu’est la Commission européenne pour légitimer son action. Sa présidente, entre un tweet pour le PDG de Pfizer et un autre pour celui de Google, s’exprime ainsi : « Chaque fois qu’une application ou un site web nous propose de créer une nouvelle identité numérique ou de nous connecter facilement via une grande plateforme, nous n’avons aucune idée de ce que deviennent nos données, en réalité. C’est pourquoi la Commission proposera une identité électronique européenne sécurisée. Une identité fiable, que tout citoyen pourra utiliser partout en Europe pour n’importe quel usage, comme payer ses impôts ou louer un vélo. Une technologie qui nous permettra de contrôler quelles données nous partageons et l’usage qui pourra en être fait ».[note] On mesure ici combien l’enfermement dans les filets de l’Internet est le seul horizon de nos existences envisagé par les technocrates européens. À la condition qu’ils le contrôlent intégralement et qu’il favorise le développement économique des entreprises, auxquelles la Commission européenne s’adresse en ces termes : 

« La carte d’identité électronique élargira votre clientèle, vous fera économiser du temps et de l’argent, et renforcera la confiance dans les transactions transfrontalières[note] ». D’ailleurs, seule la possession d’un smartphone prouvera que nous existons au regard de l’administration étatique, qui se réservera le droit, en cas de « perte du téléphone, d’usurpation d’identité ou de décès » d’éteindre notre existence par la grâce d’un interrupteur on/off, auquel seul l’État aura accès. 

Ainsi, notre nouvelle existence virtuelle reposera sur un identifiant et un mot de passe uniques, attribués par les gouvernements. Ce qui permettra, à l’insu des utilisateurs, un espionnage complet en temps réel de tout ce qui constitue notre nouvelle identité connectée. La carte vitale et le remboursement des soins seront également déterminants dans l’imposition du portefeuille d’identité numérique. La société industrielle, avec le soutien actif des gouvernements occidentaux, a réussi à empoisonner le monde dans lequel nous vivons, de toutes les façons possibles, et ainsi façonner des individus malades dès leur naissance, désormais isolés et rivés à leur écran portatif, qui sont tenus de suivre, telle une procession, un « parcours de soin » tout au long de leur existence. Dans ce cadre contraint de société, avoir accès aux soins officiels est donc primordial, et percevoir les remboursements par la Sécurité sociale des frais médicaux devient vital pour bon nombre d’entre nous. La carte vitale, qui porte bien son nom, sera uniquement accessible via le portefeuille d’identité numérique à partir de 2025, et cela permettra d’incarcérer l’immense majorité de la population française dans les filets de la vie numérisée. 

Ce passage de la vie réelle à la vie virtuelle autorisera un autre renversement « orwellien » dans le domaine de la dite santé. Tous les citoyens devront prouver en permanence qu’ils prennent soin d’eux-mêmes et qu’ils répondent aux exigences des États, dictées par les grands laboratoires pharmaceutiques. Aux États-Unis, dont on sait que tout arrive ou presque, le programme d’assurance Vitality (tiens, tiens !) module ses tarifs en fonction d’un score à points (c’est bien le crédit social qui est camouflé par ce « portefeuille ») lié au mode de vie et à « l’état de santé » de chacun. L’âge, le poids et le sexe déterminent les premières pertes éventuelles de point. « L’assuré est ensuite encouragé à gagner des points en réalisant des examens biologiques réguliers ou en s’inscrivant dans une salle de sport. Le programme Vitality inclut évidemment un bracelet connecté qui permet de mesurer l’activité physique de l’assuré : plus 10 points si une activité supérieure à 60% des capacités cardiaques est mesurée pendant au moins 30 minutes par semaine[note] ». 

QUI TIRE LES FICELLES ? 

À l’image de ce que nous constatons en France, la Commission européenne, dont les membres font des allers retours entre le privé et le public, est devenue une start-up supranationale, coordonnant et légitimant l’ordre industriel. Elle organise la nouvelle vie désocialisée afin de servir les innovations du système technicien et de permettre ainsi aux grands groupes d’accentuer leur mainmise sur les citoyens de l’UE. Pour le portefeuille d’identité numérique, la Commission européenne a distribué les rôles en recrutant des industriels européens et elle les a chargés de construire les premiers prototypes. La société Thales est la plus investie pour l’heure. Elle a déjà travaillé sur un pilote, le « Thales digital ID wallet ». Entre la construction d’un radar Smart-L Multimission, d’un avion de chasse ou d’un système de drone Camcopter « embarquant des technologies innovantes », le groupe Thales se prétend « leader dans la cybernétique et dans la protection des données ». « La société Thales a, par exemple, équipé Nice et Mexico en caméras de vidéosurveillance intelligentes. Ces projets de “Safe City”, chers à Thales, conduisent à établir de gigantesques fichiers de surveillance centralisés utilisables en temps réel par les forces de police. Également fleuron de la reconnaissance faciale, Thales propose d’ores et déjà un “parcours passager optimisé” dans les aéroports, où les passagers s’enregistrent par un selfie[note] ». 

On le voit, pour notre bien et notre tranquillité, la société du contrôle et de la contrainte se met en place. Pour la partie « contrôle des populations », Thales sera épaulée par la société Idemia, spécialiste de la vérification biométrique, notamment pour les services de police, dont le vice-président est Laurent Pellegrin, ancien sous-préfet devenu directeur adjoint à la DGSE (Direction générale de la sécurité extérieure). Elles seront toutes deux accompagnées par l’entreprise Atos qui se targue, elle aussi, d’être « leader de l’identité numérique, de la cybersécurité et des services de “cloud” ». Thierry Breton, ancien ministre français et actuel commissaire européen chargé du numérique, en fut le PDG de 2009 à 2019. Au conseil d’administration d’Atos, on retrouve Édouard Philippe, ancien premier ministre du président Macron. 

Pour la part contrainte, c’est-à-dire médecine industrielle et numérisée, la plus belle part du gâteau revient à Docaposte, filiale du groupe La Poste en pleine expansion, avec près d’un milliard de chiffre d’affaire prévu pour l’année 2023. Le déploiement de l’identité numérique en France lui a été confié par les pouvoirs publics en raison de sa pénétration très importante dans le domaine de ladite santé. Dans la présentation qu’elle fait d’elle-même, Docaposte se targue d’être le « 1er opérateur de données de santé ». En effet, le Conseil national de l’Ordre des pharmaciens lui a confié la numérisation des 45 millions de dossiers pharmaceutiques et la gestion logicielle des dossiers partagés entre les patients et les officines. L’Agence numérique de la santé, dépendant du ministère de la Santé, lui a demandé de réaliser l’interface en vue de la prise en charge des dossiers médicaux entre pays européens. « …Docaposte est partout, de l’AP-HP (Assistance publique-Hôpitaux de Paris) à Groupama, de la consultation à la délivrance de médicaments en passant par l’achat des machines à l’hôpital et au remboursement des soins, Docaposte numérise, traite, analyse. Tout[note] ». 

Selon les clubs de réflexion favorables au développement industriel, les données de santé sont le nouvel « or noir » de notre pauvre temps numérique. Ivan Illich l’avait parfaitement analysé dès 1973[note] et Jules Romain également dès 1923[note], nous sommes désormais malades depuis la naissance jusqu’à la mort. Par conséquent, puisque tous les actes tentant de colmater cet état permanent sont numérisés, tout comme les informations récoltées par les petites machines connectées que nous allons être contraints de porter sur nous, les « données de santé » explosent en nombre et elles vont bientôt atteindre des proportions délirantes. Leur possession et leur traitement deviennent effectivement un élément prépondérant de la croissance économique. Cela aura pour conséquence, comme nous venons de le voir, d’augmenter notre aliénation au système technicien, et de produire des dividendes colossaux aux dirigeants de Docaposte et consorts. Pour illustrer ce qui précède, Docaposte a fondé, en 2022, avec AstraZeneca (un des fabricants du vaccin Covid) un consortium de récolte et de traitement de données de santé par intelligence artificielle, nommé Agoria. Il s’agit de « contribuer à l’amélioration de la prise en charge thérapeutique des patients à partir de l’exploitation de la Donnée de Santé en Vie Réelle (DSVR) [note] ». 

Bien sûr, IBM et les Gafam ne sont pas loin. Sachant que Google a racheté toutes les « données de santé » aux ÉtatsUnis, ils doivent attendre le moment propice pour s’emparer de celui ou de ceux qui mèneront la danse en Europe. Bill Gates, à travers sa fondation, finance déjà largement la politique sanitaire de la Commission européenne, et Microsoft, la société qu’il a fondée, héberge le « Health Data Hub » (centralisateur de données de santé), le guichet unique de traitement des données de santé français. 

La caution morale de toute cette imposture nous est offerte par les Nations unies dont un des « objectifs de développement durable » est de fournir une identité numérique à tous les citoyens de la planète d’ici à 2030. C’est-à-dire demain… À cette fin, les Nations-unies ont inauguré le programme Alliance ID 2020, en partenariat avec Microsoft, Gavi (l’Alliance mondiale pour la vaccination fondée par… Bill Gates), la Fondation Rockefeller, Facebook, Accenture (cabinet de conseil)… 

UNE ROUTE TOUTE TRACÉE POUR LE TRANSHUMANISME ? 

En septembre dernier, j’ai été invité à une foire du livre dans une petite ville de province. Un quinquagénaire est resté quelque temps en face de ma table, à plusieurs mètres de moi. Belle veste et belles chaussures, pantalon américain impeccable, je pensais qu’il s’agissait du directeur de la culture de la commune. En réalité, il s’agissait de l’édile suprême, élu pour la seconde fois dès le premier tour aux dernières élections municipales. En l’observant noter un numéro de téléphone sur son portable que lui glissait une des organisatrices de l’évènement, quelque chose m’a frappé. Son smartphone se trouvait dans un écrin de cuir avec un volet qui se rabat sur la machine. Celui-ci contenait des cartes de crédit, les unes au-dessous des autres. Lorsqu’il finit son opération, il repoussa le volet et glissa, avec naturel, son engin dans la poche intérieure droite de sa veste. Peu de temps après, à droite de ma table, une femme du même âge environ, invitée en tant que correctrice, a exécuté les mêmes gestes. Simplement, elle mit le téléphone dans une poche avec fermeture éclair de son sac à main. L’élite bourgeoise de notre société a déjà anticipé le portefeuille d’identité numérique. Elle a compris que le smartphone remplissait déjà cette fonction et elle attend la suite avec ferveur. 

De l’autre côté, les opposants qui prétendent combattre la bourgeoisie au pouvoir ont organisé, en août dernier, un raout géant au Larzac où leurs fidèles étaient contraints d’aller télécharger sur Internet un QR-code, exigé en guise de sésame, via le smartphone, à l’entrée des festivités. Le portefeuille d’identité numérique européen semble donc répondre parfaitement aux aspirations de notre société connectée. Il offre le monde entier, et même au-delà, à portée de pouce. Les musées, les conférences, les derniers films, les concerts, et tant d’autres merveilles, sont disponibles sur notre smartphone tout comme les grandes enseignes de tout acabit pour faire son shopping. Même la médecine officielle est de plus en plus pratiquée à distance… Cette nouvelle accélération du transfert de notre humanité vers la machine occasionnera une augmentation considérable de la dévastation de la Terre. Toute l’infrastructure indispensable au bon fonctionnement de la vie connectée au portefeuille numérique exigera d’innombrables machines dont la fabrication nécessite des mines à ciel ouvert, des pollutions chimiques, du pétrole, des matières premières qui commencent à manquer, et une consommation pharaonique d’électricité. Tout ceci est évidemment en contradiction totale avec la volonté affichée des dirigeants européens de « contenir le réchauffement climatique ». 

Et j’ai repensé à cette jeune femme dynamique, élancée, qui paya le sandwich et le gâteau qu’elle avait achetés, dans une boulangerie près de chez moi, avec son smartphone. Nul doute, notre société est prête à entrer dans un monde virtuel où le sensible, l’imprévu, la beauté et la fraternité sont rendus à la portion congrue, voire voués à la disparition. À la seule condition que chacun puisse jouir sans entraves de son « gadget de destruction massive[note] ». Les cultures sont anéanties, les terroirs tout autant. Le phénomène est mondial et la standardisation des esprits et l’anéantissement des corps est la nouvelle distinction du capitalisme industriel triomphant. Cette dégénérescence affecte l’immense majorité des habitants de la planète et de ce fait, elle est acceptée comme la nouvelle religion du bonheur. Elle installe une nouvelle définition de notre condition humaine, vidée de notre humanité et d’une uniformité terrifiante. L’universalisme émancipateur des Lumières a été dévoyé par le système technicien industriel et il a fini par produire cette standardisation universelle du néant et de l’atrophie. 

Hervé Krief 

PS : Bien sûr, partout existent quelques poches de résistance qui tentent de préserver une dignité en harmonie avec notre mesure humaine, empreinte d’une modestie et d’une joie d’être au monde simple. Qu’adviendra-t-il d’elles lorsque la tornade du portefeuille d’identité numérique aura terminé sa course ?