
Comme bien souvent, je regarde distraitement la télévision en compagnie de ma grand-mère qui tape le carton, en de sempiternelles parties de réussite où, invariablement, tous les soirs, une partie de la cendre de ses cigarettes tombe sur ses cartes. J’ai une grosse dizaine de livres et, grâce à ma grand-mère, j’ai appris à découvrir Simenon et Van Gullik, Steeman et Leroux.
Le vendredi soir, ce rituel immuable s’interrompt, l’espace d’une grosse heure et demie, voire 2 heures. On est vendredi, et, « Bonjour à tous », dont ma grand-mère, veuve depuis presque aussi longtemps que je suis né, est une afficionada, une fanatique, d’un bonhomme aux yeux malicieux visibles derrière des lunettes glissées au bout du nez et à la gouaille tendre, qui parle avec des gens, de plein de styles différents. Tel un Socrate médiatique, ce bonhomme semble faire accoucher les personnalités présentes de leurs vérités, sans indécence, sans agressivité, sans voyeurisme.
Ma grand-mère, d’origine flamande, parlant encore avec hésitation le français et ratatine les phrases qu’elle prononce du mot « chose », les trois quarts du temps, se passionne pour ces tablées, souriantes souvent, crispées parfois, passionnantes toujours, en cette langue française si savoureusement prononcée par les invités — qu’ils se prennent ou pas au sérieux. Encore un peu de cendre de cigarette qui manque de tomber sur le plaid qu’elle a installé sur ses genoux. Le confort de la position bien assise, corrélation idéale du confort d’une discussion qui se fait à bâtons rompus, avec des plateaux improbables et irréels, la plupart du temps réunis avec un sens extrême du respect, du compromis mental et intellectuel.
Petit magicien de la petite lucarne, aimant autant Colette que Platini ou Just Fontaine, autant le Meursault de Camus que le Meursault de la divine bouteille, Bernard Pivot, sans afféterie ni flagornerie, parle à tout le monde et de tout le monde. Il parle même à un jeune qui interrompt son émission, menaçant de se tuer, en lui rappelant avec une sorte de pincement que ce n’est pas bien poli d’interrompre l’émission. Il parle avec tout le monde, avec la même gourmandise et le même appétit insatiable de savoir, d’apprendre. Je suis un présentateur d’une émission littéraire, voilà ma gloire, aurait-il pu écrire en paraphrasant le titre de l’autobiographie d’une actrice qui, elle aussi, ne s’est jamais prise au sérieux. J’élève le niveau des gens autour de moi, je peux même augmenter mon niveau personnel, sans jamais augmenter mon niveau d’orgueil. N’est-ce pas Pivot qui arrête, de lui-même, ses émissions, sa présidence de l’Académie Goncourt, sa chronique dans un Journal du dimanche qui était encore fréquentable, et pas parce qu’on lui disait de décrocher ? Le même Pivot qui n’a jamais pensé que son niveau de « célébrité » méritait quelque honneur que ce soit, sinon celui de permettre à des milliers, peut-être des millions, de personnes, de lire, d’aimer lire, et de faire rayonner autour de soi le plaisir d’avoir ouvert son horizon.
Quelle belle et lumineuse pédagogie ! Une pédagogie intelligente, où le présentateur, loin de se sentir le centre, le nombril et l’objet principal du monde (médiatique ou pas), pose les questions avec curiosité et de manière directe, laisse le temps aux invités de répondre et le temps — et l’occasion — aux (télé)spectateurs de comprendre, un peu mieux, le monde qui nous entoure ou la pensée, peut-être complexe, d’un grand philosophe aussi rare dans les médias que son aura est forte dans la société. Voilà une pédagogie qui aborde tous les sujets, pour tous les publics, en même temps, sans faire de distinction imbécile. Oui, Nicole ? Tu veux parler des groupes de niveau de Baby Gaby, dont tu as hérité ? Fameux groupes de niveau qui ne visent qu’à examiner qui est le ou la plus apte à s’adapter… et qui sera ensuite mis sur le côté, parce que vous comprenez bien, Madame, il n’écrit quand même pas très bien, alors franchement, on pense qu’en menuiserie ça ira mieux, hein, Madame. Merci, Nicole, tu peux te rasseoir jusqu’en 2027.
En parlant de niveau… qui a décemment pu croire que ces groupes peuvent représenter la panacée ? Faire des groupes de niveau, c’est segmenter l’enseignement en autant de « cellules » qui représentent les différents niveaux supposés des uns, des unes et même des autres. Si tel était le cas, les émissions jeunesse seraient encore plus un enfer et Pivot, qui a eu beaucoup de téléspectateurs qui ont à la limite appris à lire et à aimer la littérature grâce à lui, aurait dû faire trois fois la même émission avec des niveaux différents. Quel enfer – et, surtout, quelle perte d’énergie et de pognon. Oui, Manu ? Tu veux dire que Nicole coûte un pognon de dingue ? Malin, ce n’est pas nous qui avons été la chercher après qu’Amélie a fait pire que Sabine Paturel dans Les bêtises !
Pivot, c’est la passion comme moteur, l’appétit gargantuesque comme impulsion. C’est même physiquement visible. Ici, un sourcil qui se lève, là, une main qui s’agite, et puis encore le regard, empreint de bienveillance, certes, mais qui n’élude jamais la surprise, l’ennui, l’inquiétude ou l’impatience. La passion de la langue française — dont il martèle qu’elle évolue, c’est bien, mais qu’on doit mélanger ce qui existe déjà avec les évolutions —, la passion de la lecture — qui a eu comme effet quelques bibliothèques qui portent son nom aujourd’hui — , la passion des gens, corrélée à une simplicité rarissime pour quelqu’un qui fut une star de la télévision pendant plus de 20 ans. Cette bienveillance de Pivot, qualité nécessaire pour un pédagogue, lui dicte justement de n’éviter aucun sujet qui fâche, aucune difficulté qui se pose, de n’évacuer presque aucune question ; en d’autres termes, ne pas parler que des « choses qui plaisent », mais aussi des « choses qui posent question ou qui bouleversent un auditoire », invitant des témoins directs. La pédagogie par l’exemple, pour mieux faire comprendre, et non pas uniquement par des experts.
Mais voilà que ma grand-mère me dit de me taire. C’est le moment où, après le témoignage glaçant d’un malade du SIDA, un professeur de médecine parle à son tour et apporte un éclairage. Contrairement à ce qui pourrait arriver, parfois (toute perception ironique est bien sûr l’effet de votre esprit torve, chers lecteurs), sur des plateaux de télévision, les deux paroles, harmonieusement, se complètent, se répondent, entrent en résonance. Personne n’est mis sur le côté. Tout le monde, ou presque, a compris. Mais demain, c’est sûr, à la table du dîner, il y aura bien quelqu’un pour réexpliquer. Et la culture continuera son chemin, ouvrant d’autres portes. La pédagogie par les proches, qui là aussi élève le niveau et des cerveaux et des discussions familiales (à part les blagues que le tonton B. racontera). On comprend tellement mieux, en prenant le temps. On comprend surtout que c’est avec ce genre de programmes qu’on nous rend plus intelligents, curieux et ouverts, patients et persévérants ; et que, a contrario, c’est avec des programmes (de cours ?) abêtissants et remplis de pseudo valeurs qu’on pourrait nous rendre bornés, parce que sans horizon ; fermés, parce que sans ouverture d’esprit du côté de ceux qui construisent l’éducation à coups de réformes sans aucun lien avec le terrain. Pivot, lui, le terrain, il connaît : sa petite bicoque de Quincié-en-Beaujolais, commune où ses parents sont enterrés, il y va souvent, il s’y ressource, plus souvent là, d’ailleurs, qu’à Paris. Il a ainsi toujours une main avec un livre, une autre avec un peu de terre du vignoble d’à côté. C’est pas parce qu’on aime les bouquins qu’il est inconcevable qu’on apprécie tout autant le travail de la terre ; ce n’est pas parce qu’on est considéré comme un intellectuel qu’on a l’interdiction formelle d’être aussi un manuel. Et toc.
L’émission se termine. Ma grand-mère s’est, finalement, endormie, mais c’était au moment où Pivot a présenté en rafale 36 livres. C’est pas grave, je lui dirai demain les livres qui pourraient l’intéresser. Et on pourra en parler et partager nos ressentis. Nous sommes, là aussi, au même niveau.
À tous ces êtres brouillons d’inculture, qui confondent tout, dézinguent tous les cadres, démolissent la culture d’avant parce qu’avant c’était mal, qui « blacklistent » avec dégoût tout ce qui est populaire et accessible, je leur dis cordialement que je me permets, à la manière de Desproges, de les conchier totalement, jusqu’à ce qu’ils reviennent au niveau — et à l’esprit — d’un bon Bouillon de culture.
Mesdames et Messieurs les politiques, vous qui avez été élu-e-s ou pas, au lieu de gloser pendant des heures avec vos algorithmes foireux sur des mesures liberticides et illibérales, allez plutôt revoir des émissions de Bernard Pivot. La seule chose que vous risquez de casser, c’est votre fauteuil, à force de faire travailler votre cerveau intérieur et vos neurones. Peutêtre que cela vous fera aimer, et protéger à nouveau, les gens et la culture, au lieu des drones et de la guerre.
Jean-Guy Divers


