Depuis le 7 octobre dernier, la grande majorité des dirigeants politiques et des médias de masse déroulent, assènent et ressassent sans fin une seule et même vision des événements : ce jour-là, tel un coup de tonnerre dans un ciel serein, surgissant de Gaza, autant dire de nulle part, le groupe terroriste du Hamas s’est livré à un massacre d’Israéliens innocents et s’est emparé d’otages, par pure haine des Juifs. En réaction, Israël a donc le droit et même le devoir d’employer tous les moyens pour éradiquer un groupe qui fait peser une menace existentielle sur Israël. Il est frappant de constater à quel point le contexte historique est évacué, comme si le conflit avait commencé le 7 octobre. Foin d’histoire ou de mise en perspective. À l’instar de la guerre tous azimuts lancée contre le terrorisme par les États-Unis sous George Bush après le 11 septembre 2001, le gouvernement de Benjamin Netanyahou mène la lutte du Bien contre le Mal au nom de la civilisation contre la barbarie.
Pour être simpliste et mensongère, une telle fable produit des effets délétères concrets sur nos propres sociétés, et notamment en France, où des manifestations de soutien au peuple palestinien et en faveur d’un cessez-le-feu ont été interdites, voire criminalisées. Mathilde Panot, dirigeante de La France Insoumise, l’un des principaux partis d’opposition à l’Assemblée nationale, a même été convoquée par la police à propos du communiqué publié par son groupe parlementaire le 7 octobre[note]. Dans la France d’Emmanuel Macron, appeler à une paix juste et durable, au respect des résolutions des Nations unies et à la fin de la colonisation rend désormais suspect « d’apologie du terrorisme » !
Afin de lutter contre la propagande et la désinformation menée par le gouvernement français et les multiples soutiens de la politique israélienne, le recours à l’histoire s’impose. À cet égard, parmi la floraison d’articles et de livres consacrés au conflit israélo-palestinien, nous recommandons l’ouvrage que vient de publier Alain Gresh. Ancien rédacteur en chef du Monde diplomatique, directeur de l’excellente revue en ligne Orient XXI[note], l’auteur est l’un des meilleurs spécialistes de la question palestinienne, à laquelle il a consacré de nombreux ouvrages, toujours clairs, précis et parfaitement sourcés. Dans Palestine. Un peuple qui ne veut pas mourir[note], Gresh revient sur les origines du conflit et dénonce, au moyen de nombreux exemples, le « génocide d’atmosphère » qui, propagé par une grande partie du monde politico-médiatique, tend à déshumaniser les victimes palestiniennes réduites à l’abstraction d’un nombre qui se contente d’augmenter jour après jour[note]. Gresh rappelle aussi un point fondamental : celui de l’impensé colonial de cette bonne conscience occidentale mobilisée autour du camp du Bien contre les Barbares. À cet égard, le parallèle avec la guerre d’Algérie est saisissant. On retrouve la même rhétorique et les mêmes sophismes à l’œuvre dans la tribune publiée le 7 octobre 1960 dans Le Figaro par une brochette d’intellectuels prestigieux pour dénoncer le FLN et ses alliés français (qu’on n’appelait pas encore « islamo-gauchistes ») : « C’est une imposture de dire ou d’écrire que la France combat le peuple algérien dressé pour son indépendance. La guerre en Algérie est une lutte imposée à la France par une minorité de rebelles fanatiques, terroristes et racistes, conduits par des chefs armés et soutenus financièrement par l’étranger ».
Autres temps, mêmes mœurs. Ce parti pris hallucinant — au sens propre du terme — en faveur de l’occupant israélien contre l’occupé palestinien ne traduit pas seulement une grave régression démocratique. Ce deux poids, deux mesures exacerbé, selon lequel la vie d’une victime civile vaut moins que celle d’une autre, selon le camp dans lequel elle se trouve, achève de décrédibiliser les pays occidentaux vis-à-vis du reste du monde. Le soutien aveugle à la politique de purification ethnique du gouvernement israélien — lequel se cache à peine de détruire le patrimoine et toutes les infrastructures pour forcer les habitants de Gaza à partir — démasque aux yeux du Sud global le vieux fond colonialiste d’un Occident donneur de leçons qui prétend promouvoir la démocratie ainsi que le respect des droits de l’homme et du droit international à travers le monde. À présent, la Cour internationale de justice dénonce le risque génocidaire de la campagne militaire israélienne et le procureur de la Cour pénale internationale demande des mandats pour crimes de guerre et crimes contre l’humanité à l’encontre de Netanyahou et de son ministre de la Défense, ainsi que de trois dirigeants du Hamas. Solidement argumentées en droit, de telles décisions ont été aussitôt taxées d’antisémitisme par Netanyahou, qui n’a pas hésité à proférer des menaces contre ces plus hautes juridictions internationales.
Rien de nouveau sous le soleil du Likoud, car depuis plus de 20 ans, ce dernier accuse systématiquement ainsi tous ses détracteurs. L’amalgame qu’il prétend établir ainsi entre sa politique, l’État d’Israël et le sort des Juifs est non seulement une insulte à l’intelligence et au bon sens, mais aussi un procédé rhétorique extrêmement dangereux pour ceux-là mêmes qu’il prétend représenter et protéger. En effet, comme le dénoncent de plus en plus d’Israéliens et de Juifs de par le monde qui scandent « not in my name ! pas en mon nom ! », Netanyahou est le pire ennemi des Juifs, car ses crimes nourrissent l’antisémitisme d’esprits faibles qui donnent le moindre crédit à de tels amalgames odieux.
Quoi qu’il en soit, les pays occidentaux se retrouvent aujourd’hui au pied du mur. Ainsi que l’a bien résumé Josep Borrell, le haut représentant de l’Union européenne pour les affaires étrangères et la politique de sécurité, « nous devrons choisir entre notre soutien aux institutions internationales et à l’État de droit, et notre soutien à Israël, deux choses qui vont être assez difficiles à rendre compatibles »[note]. Espérons que ce simple propos de bon sens trouvera enfin un écho au sein de la bulle politico-médiatique occidentale. À défaut, la poursuite du soutien à la politique génocidaire du gouvernement fasciste aujourd’hui au pouvoir en Israël ne pourra que précipiter la faillite morale et diplomatique de nos vieux pays occidentaux rongés plus ou moins consciemment par les démons racistes de leur propre passé colonial.
S. Kimo


