Kairos 65
📰 Kairos 65 📑 Sommaire

VU, LU, ENTENDU

Dans une époque troublée, sans repères intellectuels bien clairs, ce livre semble bien réjouissant. PMO part d’un sujet traité à coups d’articles et de cartes blanches dithyrambiques : le transhumanisme, l’idée de dépasser le « simple » humain et ses limitations. Impossible, direz-vous ? Peut-être, mais réel et présent, sûrement. Cet exercice de critique pertinent ne serait pas très intéressant s’il n’offrait de lumineuses qualités. Primo, une rigueur dans le raisonnement, un fil rouge de réflexion, sans digressions inutiles. Il y a bien un peu de mauvaise foi et des critiques trop massives contre le mouvement queer et certaines revendications actuelles, mais cela n’enlève rien au centre de l’argumentation, qui est révolutionnaire, au bon sens du terme. La mauvaise foi, ici, n’est jamais qu’une réaction à une mauvaise foi encore plus crasse de la part des tenants de l’idéologie transhumaniste/posthumaniste. Secundo, le lecteur trouvera une abondance de ressources bibliographiques qui offre une vitrine digne du musée des horreurs, dans le genre « le meilleur du pire ». Annexes copieuses, contenant des repères chronologiques, liste de « personnalités » et références in extenso de merveilles langagières complètent le corps du manifeste. Tertio, les auteurs disposent d’un incontestable art narratif à l’allure d’enquête policière passionnante (même si le suspense est dissous assez vite, au sujet des crimes en question). Cela se lit comme un roman, mais tout est vrai, comme le prétendrait un Lucien de Samosate moderne ! Quarto, l’amateur trouvera un sens de la formule qui fait mouche, de l’ironie qui touche, à la Desproges ou Jean-Louis Fournier, sans oublier un talent particulier pour dresser des portraits à charge ou à décharge (mais on admettra que les plus savoureux sont à charge : Luc Ferry, Aubrey du Grey et Laurent Alexandre, sans oublier Gérald Bronner). L’essai est une totale réussite, en même temps qu’un appel solennel et urgent : revenons à la raison, grâce — entre autres — à cette 8e édition revue et augmentée. 

Pièces et main d’œuvre, Manifeste des chimpanzés du futur, nouvelle édition, Service compris, 2023, 375 pages, 25€.
Jean-Guy Divers 


On connaissait le médecin, on découvre l’écrivain. Et quel écrivain ! C’est d’une plume poétique et néanmoins précise que Louis Fouché nous fait traverser cette peur qui nous colle aux basques dès notre naissance. En quittant le cocon maternel, naître c’est entrer dans la peur. Cette anxiété permanente nous conduit tout droit dans « le principe de précaution et dans l’hyper contrôle ». Le docteur Fouché analyse avec pertinence et sensibilité, sans aucun jugement, nos comportements grégaires face aux images, aux informations anxiogènes déversées sans cesse par les médias. Il revient bien sûr sur la crise sanitaire générée par le covid, sur le port obligatoire du masque, sur le pass sanitaire et l’injection massive du « vaccin ». Il insiste sur le besoin de se conformer à la majorité, sur le besoin de se créer des rituels, des rengaines, des figures d’attachement. Il aborde tous les sujets : la religion, l’histoire, le wokisme, la pornographie, l’argent, la manipulation des masses… L’auteur nous confie aussi quelques parcelles de son intimité et de son parcours au sein de sa profession d’anesthésiste-réanimateur. Avec son Odyssée, il nous donne des pistes pour revenir à Ithaque avec courage, détermination et surtout comment vivre vaillamment notre peur. Cet ouvrage est une lumière dans la nuit qui nous entoure.
Louis Fouché, Traverser la peur. L’Odyssée du réel, Guy Trédaniel, 2023, 321 pages. 

Marie-Ange Herman 


Voici à coup sûr un livre atypique qui propose (c’est plutôt rare) une critique radicale du capitalisme. L’auteur, philosophe et fervent défenseur de l’abolition de l’argent et de l’État, s’inscrit dans le prolongement de la pensée de Hegel, Engels et Marx, et n’aura de cesse de blâmer l’imposture « coronavirale » et écologique actuelle dans laquelle il perçoit l’agonie de l’expansion infinie de la valeur. Tout le monde recevra au travers d’une plume acerbe une cinglante réprimande, de l’extrême gauche à l’extrême droite incluses (mais aussi, malheureusement et d’une manière peu compréhensible, des penseurs aussi importants à nos yeux qu’Ellul, Schopenhauer ou encore Anders qui viennent, selon l’auteur « névrotiquement et insipidement mettre leur grain de sel imbécile pour relativiser à tout prix la loi en question ». Il voit en eux des « désespérantistes » qui « sont devenus aujourd’hui les têtes de gondole kafkaïstes les plus courues des supermarchés idéologiques et de ganacherie contre-révolutionnaire obligatoire qui veut casser la volupté révolutionnaire des hommes en les encasernant dans la triste maison passive des cauchemars cinématographiques dont le script nauséeux est toujours le même ; il convient d’avoir de plus en plus peur et surtout de ne point écouter la partie la plus importante de l’œuvre de Marx selon laquelle c’est exclusivement CV qui fonde toutes les révolutions industrialistes de la valeur qui mènent immanquablement à la révolution communiste ». C’est finalement avec un style parfois compliqué à lire que l’auteur entrevoit dans la crise actuelle du « spectacle fétichiste de la marchandise » l’inéluctable ascension du communisme, ce qui place le philosophe dans les dignes successeurs du matérialisme historique, courant de pensée trop déterministe à notre goût dans le sens où il fait fi de l’imprévisibilité fondamentale des significations imaginaires sociales théorisées par Cornelius Castoriadis. 

Francis Cousin, Voyage au bout de la fin du capital (thèses sur la crise terminale achevée de la valeur d’échange et la dialectique de surgissement d’un monde sans argent ni État), Culture et racines, 2023, 22€.
K. C. 


Ceux qui dénoncent les menaces sur la survie de nos sociétés se contentent souvent d’évoquer le changement climatique ou des dangers assez vagues. Renaud Duterme, lui, avec une volonté de vulgarisation, aborde les risques de manière précise et argumentée. Ainsi, il dénonce la complexité des divers dangers qui menacent le système très com- plexe qui régit nos civilisations développées. Il décrit les 5 secteurs dont la pénurie altérerait l’ensemble du système déséqui- libré du libre-échange. Jusqu’ici des tensions importantes ont pu être évitées, mais une pénurie durable dans un de ces secteurs aurait des répercussions importantes sur les autres. Il aborde les menaces sur la production d’énergie, les matières premières, les transports, l’alimentation, la santé. Au terme de la lecture de cette partie du livre, un sentiment d’angoisse saisit face aux dan- gers décrits avec précision. Il explique aussi pourquoi le capitalisme, dans sa soif de profit, renonce aux évidentes précautions qu’il faudrait prendre pour éviter ces pénuries. Il faut changer radicalement de logique. Ce revirement passerait inévitablement par une baisse de la production et de la consomma- tion, ce qui est le projet même de la décroissance. Duterme n’est cependant pas collapsologue, mais propose les moyens d’« organiser la pénurie » qui vient. Parmi les multiples propositions de rupture, citons la réduction de consommation de viande qui « diminuerait la pression sur les ressources hydriques, les forêts et les sols, mais aurait aussi un impact positif sur le réchauffement de la planète, la santé humaine et le bien-être animal ». En conclusion, un livre indispensable pour ceux qui veulent dépasser les slogans et analyser les pénuries qui obligeront à modifier profondément nos modes de vie gaspilleurs. 

Renaud Duterme, Pénuries. Quand tout vient à manquer, Payot, 2024, 219 pages, 20€.
A. A. 


Le lecteur se souviendra peut-être que, suite au décès de Theodore Kaczynski, survenu en juin 2023, Kairos a consacré un article à la pensée de ce philosophe atypique, prophète armé de la révolution contre la technologie. Frappé lui aussi par la puissance et l’actualité du manifeste de 1995 d’Unabomber, Rémi Tell en propose aujourd’hui une nouvelle traduction qu’il présente ainsi : « du wokisme au capitalisme de surveillance, du transhumanisme au totalitarisme sanitaire, de l’ubérisation du travail à l’éclatement des structures familiales, aucun phénomène contemporain n’avait échappé à ses anticipations ». Avec une prescience extraordinaire, La Société industrielle et son avenir annonce la domestication de l’homme moderne et la mort de la liberté. C’est ainsi, par exemple, que selon le schéma décrit par Kaczynski, le système industriel détruit les frontières, favorisant la propagation d’épidémies. Puis, lorsque celles-ci surviennent, il suspend les droits les plus naturels afin de permettre la poursuite de son fonctionnement : « la liberté devient donc une variable d’ajustement du système ». La conclusion de Kaczynski est implacable : puisque la société industrielle détruit l’homme, l’homme doit détruire la société industrielle. S’il adhère intellectuellement à cette thèse, Tell reconnaît à quel point il est difficile, voire impossible, pour chacun d’entre nous, de vivre en accord avec elle et, à l’instar du philosophe, de vivre dans une cabane sans eau ni électricité au cœur de la forêt. De plus, le phénomène décrit par Kaczynski est essentiellement occidental, et le fait que nos sociétés sombrent rapidement dans l’horreur de la surveillance de masse, leur exemple pourrait servir de repoussoir au reste du monde. L’auteur suggère aussi d’œuvrer à un découplage entre technologie et blocs de pouvoir afin de privilégier les technologies décentralisées. Sans s’accorder avec le pessimisme radical d’Unabomber, une telle voie représente, malgré tout, un mode de résistance et une lueur d’espoir. 

On peut classer Rémi Tell dans la catégorie des moralistes conservateurs. Avec un tel(l) patronyme, le jeune homme de 27 ans était programmé pour la résistance ! Très bien écrit, son pamphlet oscille entre constats d’une lucidité désespérée et invitation au sursaut citoyen et patriotique, avec des accents messianiques. L’auteur évoque les scandales et turpitudes de l’épisode covid pour déplorer que son pays la France, et l’Occident en général, soit tombé sous la coupe d’une oligarchie perverse transnationale, dont Macron est un VRP roué et sans scrupules. Cependant, Les Républicains, alliés à LREM au parlement, ne sont pas non plus épargnés. Le chapitre sur l’euthanasie (pp. 59-67) apporte de l’eau au moulin du débat et nous apprend que le royaume de Belgique a légalisé l’aide active à mourir pour dépression, y compris chez les enfants ! En lecteur passionné de Georges Bernanos (La France contre les robots) et de Theodore Kaczynski (L’avenir de la société industrielle), l’auteur condamne le transhumanisme à travers son porte-étendard Elon Musk, et en général la fuite en avant technologique du « capitalisme prométhéen ». Même la (non-)existence de Dieu est abordée. Cette ode au recouvrement de la liberté du peuple français envisage, comme réponse à la hauteur de la violence de l’État, la grève fiscale, la guérilla, les sabotages, à condition de ne jamais s’en prendre aux personnes. Mais lisons d’abord ces pages écrites à l’encre du néant pour se mettre en marche, pas à la façon macroniste, bien sûr, mais souverainiste. 

Theodore Kaczynski, La société industrielle et son avenir, Le Verbe haut, 2023, 128 pages, 12€.
F. M. 

Rémi Tell, À l’encre du néant, Le Verbe Haut, 2024, 122 pages, 16€. B. L. 


Selon ces deux chercheurs marxiens du Québec, le capitalisme, depuis la crise financière de 2008, est entré dans un nouveau mode de développement : le capital algorithmique (plutôt que numérique). Triomphe de « l’idéologie californienne », ce nouveau modèle n’évince pas totalement le néolibéralisme en vogue depuis 40 ans, mais le reconfigure d’une manière encore plus dangereuse pour la démocratie et les libertés. Il a été stimulé par l’épidémie de covid. Avec la « datification généralisée des activités humaines » et la « plateformisation de l’économie », toutes deux en pleine accélération, un seuil est franchi. « Le capital algoritmique est [ainsi] une nouvelle façon de produire, d’échanger et d’accumuler de la valeur, via l’extraction massive de données, l’exploitation du travail digital et le développement accéléré de machines algorithmiques ». Il impacte tous les aspects de la vie des individus et des collectivités, forge un autre rapport à soi, aux autres, au travail, à la nature, à la géopolitique, au temps et à l’espace, notamment à travers l’addiction comportementale aux écrans, l’(auto-)contrôle permanent des conduites, l’automatisation et la marchandisation de tout. Intelligence artificielle et robotisation creusent un fossé entre la minorité qui les produit et en maîtrise plus ou moins les rouages et la majorité qui les subit sans comprendre. Dépendant des GAFAM, l’État devient lui-même algorithmique. La Chine et les États-Unis se disputent la suprématie dans ce domaine. Le propos des auteurs est la fois nuancé — ni technophile, ni technophobe — et engagé — ils revitalisent l’anti-capitalisme et proposent des pistes d’émancipation, sans attendre la condamnation à terme du capital algorithmique en raison de sa logique extractiviste intenable sur un plan écologique. Après la critique de l’ordre social, retrouver une souveraineté numérique, planifier démocratiquement les algorithmes, lutter contre les injustices et les vices algorithmiques et rétrécir le monde numérique, voilà des propositions plus ou moins réalistes qui n’attendent que leur mise en œuvre. Leur position sur le solutionnisme technologique n’est toutefois pas claire : ils semblent tantôt ne pas y croire, tantôt y font appel, par exemple pour les imprimantes 3D. 

Jonathan Durand Folco, Jonathan Martineau, Le capital algorithmique. Accumulation, pouvoir et résistance à l’ère de l’intelligence artificielle, Écosociété, 2023, 489 pages, 29€.
B. L. 


Dans cet ouvrage réalisé sous forme d’interview, l’économiste Serge Latouche, figure emblématique de la théorie de la décroissance, dénonce l’orthodoxie économique qui règne dans un monde où la globalisation avance à grand pas. Il décrit comment la rationalité occidentale a entraîné une pensée économiciste qui a mené à une sorte de tyrannie des marchés financiers devenue si commune que l’on ne perçoit plus cette « banalité du mal » (on trouve cet économisme derrière les termes qui constituent la langue de bois d’aujourd’hui : globalisation, mondialisation, développement durable, etc.). Ce que l’on nomme désormais tout simplement « développement » se fait aux dépens du social, de la culture, du bien-être physique et psychique de l’humain et de l’environnement. Il est de fait urgent de se débarrasser de ce marteau économique qui est dans nos têtes pour favoriser plutôt l’épanouissement et le bienêtre commun (des concepts que l’on retrouve dans des cultures ancestrales) en basculant dans l’après-développement. S. Latouche parle de la décroissance qui, malgré ses apparences, n’est pas un terme qui signifie une croissance négative, mais bien une forme de sobriété heureuse. Loin d’une utopie (même s’il reconnaît la nécessité du rêve), il s’agit par exemple de s’inspirer de la charte « Consommation et styles de vie » du Forum des ONG de Rio, synthétisée par les 8 R : réévaluer, reconceptualiser, restructurer, relocaliser, redistribuer, réduire, réutiliser, recycler. Si l’auteur reconnaît que la déséconomisation des esprits est une tâche ardue, cela ne la rend pas moins nécessaire et peut se faire graduellement par des initiatives alternatives comme les entreprises coopératives en autogestion et les associations locales. Il s’agit, in fine, de concevoir et de promouvoir la résistance et la dissidence contre cette mégamachine qui nous dévore. Décoloniser l’imaginaire est un ouvrage d’une clarté rare avec des propositions simples et d’actualité ! 

Serge Latouche, Décoloniser l’imaginaire. La pensée créative contre l’économie de l’absurde, Libre et solidaire, 2023, 236 pages, 19,90€.
K. J. P. 


Le schéma du nouveau livre de Jean-Pierre Gicquel est le même que celui de son ouvrage précédent. Les parties du livre sont par contre cette fois bien intégrées les unes aux autres. L’ouvrage peut même se lire comme une démonstration philosophique. L’effort poursuivi est notable. Dans la première partie, l’auteur reprend l’histoire de sa sœur, Bernadette, confrontée aux médecins-conseils. Il s’interroge sur les institutions et, en particulier, sur la médecine conseil, la médecine du travail. Il élabore une hypothèse au sujet du système de santé. Dans la seconde partie, il décrit ce système, autrement dit l’industrie médicale, le système assurantiel et ses implications médicales et politiques. Répétitions, nuances, exemples se succèdent, jusqu’au moment où il établit un fait, un élément de sa démonstration, jusqu’à ce que l’idée voulue, qu’il s’agit d’extraire soi-même du contenu, soit exprimée. Style un peu touffu, donc. Épais, parfois redondant. Mais efficace. Dans l’avant-dernier chapitre, il explique que toute une partie de la médecine a tendance à fonctionner comme un mythe, en prenant la vaccination comme exemple. L’industrialisation de la médecine, en particulier la vaccination de masse, transforme ce mythe en un mythe de l’homme nouveau, bref en une idéologie. Cette fabrication ne tient pas compte de toutes sortes de dimensions de l’être humain. La médecine industrielle abuse des corps. Elle ment, également, notamment à propos de l’efficacité de certains vaccins. Dans la dernière partie, il fait le lien entre le libéralisme et cette idéologie. Non seulement, le libéralisme, ou plutôt ses conséquences, comme la malbouffe, engendre des maladies, mais il transforme le mythe fabriqué à partir de la médecine et de son industrialisation en prédation pure et simple. Conclusion : une culture polyvalente permet d’éviter les pièges qu’une société fonctionnant à partir de principes sème sur le chemin de la vie. 

Jean-Pierre Gicquel, La fin des médecins, Vérone, 2024, 360 pages, 26€. Paul Willems 


Comme toujours dans ses livres, le psychanalyste Jean-Pierre Lebrun nous livre une analyse magistrale du social au travers de cette toute nouvelle édition des Couleurs de l’inceste. Loin de se renfermer sur le lieu unique du divan, l’auteur se montre toujours soucieux d’articuler la clinique individuelle et l’analyse plus globale d’une société qui vit une importante crise de l’humanisation. Il reste difficile de résumer en si peu de mots une œuvre aussi riche pour la pensée. Retenons donc simplement le principal constat dressé par le psychanalyste : quoi qu’en dise certains, le patriarcat n’est plus — il ne s’agit pas de regretter cet état de fait, mais de prendre la mesure de ce que ce changement anthropologique implique sur la construction psychique des sujets —, mais ce n’est pas pour autant que nous vivons sous le joug du matriarcat. Disons que nous vivons dans une société du maternel et que lorsqu’il devient difficile de se dépendre du maternel, on entre dans l’incestuel (il s’agit d’un climat familial voire social dans lequel les limites ne sont pas reconnues, où les différences générationnelles et sexuelles sont poreuses, et où l’inceste finalement est réalisé sans être mis en acte). Ici, le lien avec le capitalisme de la consommation est frappant, dans le sens où ce modèle promeut la Jouissance au travers de la marchandise, tout en infantilisant le plus possible la population afin de faire appel aux pulsions de régression. D’ailleurs, l’auteur éreinte à plus d’un titre la société néolibérale (dommage que le capitalisme ne soit jamais ou très peu nommé, comme s’il s’agissait d’un mot devenu tabou), ainsi que l’idéologie de l’illustration qui lui est propre. Bref, l’œuvre de J.-P. Lebrun, bien que de prime abord éloignée de la décroissance, devrait être mise entre toutes les mains des penseurs et acteurs de ce mouvement.
Jean-Pierre Lebrun, Les couleurs de l’inceste : se dépendre du maternel, Érès, 368 pages, 17€. 

K. C. 


Une lecture originale de l’histoire du XXe siècle à nos jours, voilà ce que Michel Weber propose ici. On aura beau dire qu’il a tendance à se répéter au fil de ses essais, celui-ci fera aussi bien l’affaire que les autres. Le propos est à la fois synthétique et érudit. Les aveugles et les sots le traiteront à nouveau de « complotiste », car il ose parler des groupes réels mais discrets qui indéniablement influencent le devenir de l’humanité qu’il voit comme totalitaire, sauf hypothétique sursaut de la communauté humaine. Hors « complotisme », son angle de vue est aussi sociologique et anthropologique. Entre optimisme de la volonté et pessimisme de la raison, attachement envers et contre tout au clivage gauche/droite, liberté de pensée et démocratisme radical, M. Weber tisse une broderie contrastée de l’état de notre monde. Cette fois, remarquons que l’écriture philosophique est plus accessible que d’habitude. 

Michel Weber, Les fins de l’histoire. Clinique du totalitarisme contemporain, Chromatika, 2023, 231 pages, 21€.
B. L. 


Voici un essai qui tombe à point nommé. Car à Kairos nous nous inquiétons depuis quelques temps de la dégradation du débat public en matière de politique et de mœurs. Sans échange ni écoute, ce qui tient lieu actuellement de « débat » n’a plus pour but que de condamner, disqualifier et tenter de faire taire, tout en affirmant « des “vérités” antagonistes qui ne se discutent pas ». Sont surtout montrés du doigt comme responsables les réseaux (a)sociaux et les chaînes d’information en continu, celles-ci étant peuplées de « pundits », c’est-à-dire des professionnels des joutes oratoires, spécialistes des « punchlines ». Opinions et émotions règnent en maître dans un jeu de « pif-paf », soit des « face à face opposant un pour et un contre », d’où toute nuance est évacuée. 4 journalistes et 2 historiens échangent leurs points de vue sur la situation, avec des anecdotes significatives, mais aussi des réflexions philosophiques. On peut considérer ce livre comme une introduction à ce problème spécifique, et, pourquoi pas, le début d’une salutaire réaction. 

Olivier Christin & Henri-Pierre Mottironi (dir.), Taisez-vous ! Le débat démocratique est-il mort ?, Le Bord de l’eau, 2024, 114 pages, 12€. B. L. 


Dès l’introduction, l’auteur de cet ouvrage aiguisa notre intérêt en annonçant une critique radicale d’un capitalisme qui serait en crise terminale : « L’érosion de nos libertés par l’asservissement au matériel, la réification de nos êtres et la destruction de nos esprits sera le thème principal de cet ouvrage ». Il voit également dans la crise du Covid-19 une conséquence de la crise économique et non une cause, crise qui fut le déclencheur de la rédaction de ce livre. Néanmoins, malgré la radicalité initiale de la critique, nous devons avouer que nous n’avons pas été en mesure de terminer la lecture du bouquin ; le style de P. Quadens étant non pas compliqué, mais tout simplement très moche d’un point de vue purement esthétique. Si l’ouvrage n’avait eu que ce défaut, nous aurions encore pu faire un effort et continuer notre route. Malheureusement, il contient qui plus est une quantité non négligeable de grossières coquilles (mots manquants, syntaxe et ponctuations oubliées, notes de bas de page mal placées) qui rendent la lecture indigeste une bonne fois pour toute. Tout simplement dommage. Pol Quadens. Philosophie de la soustraction. Pour une vie de liberté et d’épanouissement dans la soustraction des biens contre le dogme de la soumission à la société de l’addition, Les impliqués, 2024, 406 pages, 40 euros. 

K. C.