ENTRETIEN AVEC FLORENCE PARENT, MÉDECIN, DOCTEURE EN SANTÉ PUBLIQUE, CHERCHEUSE, ENSEIGNANTE, AUTEURE D’OUVRAGES EN ÉDUCATION MÉDICALE, ARTISTE.
Kairos : Dans un de vos articles[note], vous parlez, à propos de la planification des cours en médecine, d’une « invisible présence qui détermine nos connaissances et nos pratiques ». Est-ce que vous pourriez préciser ce que vous entendez par là ?
Florence Parent : Je vais d’abord faire un petit détour car je me souviens bien à quel point j’avais insisté dans cet article paru au sein d’une revue en éducation, en hommage à la pensée d’Edgar Morin, sur la dimension critique de cette recherche que j’avais alors menée. Je soulignais ainsi l’importance que l’institution éducative, et plus encore celle en santé publique, prend conscience de cet « invisible à l’œuvre » qui détermine si bien, ou, hélas, disons plutôt si mal, notre système de santé. […] Je pensais encore en 2020 que l’histoire des sciences et de la philosophie, quand on l’abordait par le prisme de l’épistémologie, à savoir la connaissance de la connaissance, – ce que je mettais justement derrière cet « invisible présence qui détermine nos connaissances et nos pratiques », que vous soulevez dans votre question – permettait de comprendre le réductionnisme dans lequel nous nous sommes fourvoyés, nous professionnels de la santé […]. Entre-temps [depuis la période covid], j’ai réalisé dans quel réductionnisme de l’histoire je me trouvais moi-même en tant que chercheuse, et que, derrière les choix épistémiques de nos institutions médicales, ce sont la philosophie et la science elles-mêmes qui sont instrumentalisées. Derrière cet invisible à l’œuvre dont j’avais la naïveté de penser qu’il s’agissait simplement d’en soulever le voile, d’en défaire les nœuds, de creuser la recherche et d’expliciter au plus grand nombre, au sein de l’Institution, ses enjeux qui sont ceux de nos décisions en matière épistémique à travers notre histoire des sciences modernes, j’ai rencontré un autre niveau d’invisibilité. Ce dernier est beaucoup plus critique à mon sens – car politique et économique – et qui fait appel aux sciences de l’histoire pour le décoder. Il s’agit en effet de comprendre, de manière factuelle, les raisons des réductionnismes épistémiques, délibérément mis en œuvre, qui favorisent certains pans de l’industrie du médicament d’une part, et, de l’autre, annihilent de nombreuses perspectives de soins favorables à l’émancipation et l’autonomie de la personne possédant ses propres ressources et sachant maîtriser celles de la nature dont elle fait partie. On peut, à titre d’exemple historique et factuel, mentionner le rapport Flexner (cf. article de M. Flodienka). Pour résumer, ce que je nommais invisible présence, c’est donc bel et bien la question des choix épistémiques et ontologiques de nos programmes de cours dont nous n’avons – que l’on soit étudiant ou enseignant – aucune connaissance ! Nous sommes globalement dans l’ignorance complète, et je souhaitais, en effet, soulever le voile comme déjà dit, mais également proposer des modèles théoriques beaucoup plus émancipateurs[note]. Curieuse synchronicité, l’article dont il est question ici a été rédigé en 2019, juste avant la crise sanitaire qui a été une parfaite démonstration du réductionnisme épistémique – formatage étriqué – de la masse critique des médecins et soignants.
Et plus largement, des scientifiques en général : chimistes, pharmaciens, biochimistes, tous ceux qui semblent sortir finalement de l’enseignement scientifique supérieur. Avant d’aller plus spécifiquement vers le XIXe siècle qui nous intéresse, pourriez-vous nous clarifier ce que vous entendez par réductionnisme épistémique ?
J’associe ce réductionnisme à de la perte en Vie : à savoir de la perte dans la forme même de la Vie, dans son mouvement, dans tout ce qui meut — l’émotion est mouvement, par exemple. Afin d’aller droit au but de la philosophie du XIXe siècle, on peut parler de Kant, cependant je vais d’abord me référer à Descartes, lui-même une des principales sources d’influence pour Kant dans sa Critique de la raison pure (1781). Descartes a choisi de garder deux causes sur les quatre causes d’Aristote : la cause matérielle et la cause efficiente. Il supprime ainsi la cause finale et la cause formelle. Il a donc – ou plutôt son siècle dont il est un représentant – nié, d’une part, l’existence du mouvement initial (cause finale) – donc du vivant qu’on peut nommer Nature, Dieu, la Source ou la Lumière, selon les cadres de références de chacun – et, d’autre part, la diversité de ce même vivant, puisque tout est rapporté aux coordonnées cartésiennes.
Nous approchons la période qui nous intéresse. Pourriez-vous nous parler de votre rapport, en tant que chercheuse, à Kant que vous citez ici, inspiré de Descartes, et à la période qui va suivre ?
Il importe de tracer la généalogie de ce qui nous a amenés à tant nous réduire nous-mêmes, nous, êtres divins et créateurs. Comment s’est-on tant diminué en Vie ? Pourtant Nietzsche a vraiment — au prix de sa folie — tenté de nous prévenir, tel Zarathoustra nous disant que le seul chemin est celui du Surhumain ! Mais Nietzsche, tout comme son maître Schopenhauer, ne sont-ils pas, encore aujourd’hui, appelés des philosophes du soupçon ?[note] Pire, Nietzsche aura été, et sera encore, par les pourvoyeurs de mort[note] tels qu’il les nommait, détourné du cœur le plus juste de son œuvre : celui de nous dire que nous sommes créateurs de nos propres valeurs ![note] Et, en effet, Kant et son siècle ont participé à ce lent et long travail civilisationnel d’une modernité qui s’est nommée celle des « Lumières », tandis que l’on fermait justement nos yeux sur ce qui fait la poésie de ce monde, de l’être, de ses dimensions imaginaires, créatrices, émotionnelles, sensitives, perceptives, métaphysiques par le biais d’une épistémologie qui s’est restreinte à la physique newtonienne et à la science de cette fin du XVIIIe siècle. Kant est avant tout un épistémologue : il vise à des formes universelles de la connaissance sur base de sa notion de Sujet transcendantal[note]. Pour mieux comprendre cette notion, je fais un détour historique et me réfère à un autre philosophe, beaucoup plus contemporain, qui s’est inspiré du Sujet transcendantal de Kant, c’est Husserl, père de la phénoménologie[note]. Ces deux philosophes étaient surtout des épistémologues visant à des formes universelles de la connaissance, mais Kant limitait son Sujet transcendantal à la physique newtonienne, tandis que Husserl visait à définir les structures universelles de l’agir, englobant de façon beaucoup plus large, et le Sujet et le Monde dans toutes ses dimensions perçues. [Pour donner un exemple concret], il paraît évident, sur un plan épistémique, qu’un curriculum de formation en médecine, élaboré à partir du Sujet transcendantal de Kant, versus celui de Husserl, n’aurait pas grand-chose de commun, sans pour autant penser à les exclure l’un de l’autre. Ces divergences [entre ces deux formations] se manifesteraient en matière de mouvement — savoir universel statique vs agir — ou de diversité — savoir universel selon le positivisme d’un Auguste Comte et la rationalité scientifique et mathématique de tout ce début du XIXe siècle propre à Kant vs une ouverture aux « données du monde tel qu’il se donne à voir » en phénoménologie.[note]
Je souhaiterais revenir sur le terme philosophe du soupçon que vous avez employé concernant Nietzsche et Schopenhauer. En 2024, ce terme m’interpelle forcément avec l’appellation massive de « complotiste » qualifiant un individu qui s’écarte de la pensée unique et dominante. Est-il possible de faire un parallèle entre ces deux termes, tant dans ce qu’ils signifient que dans ce qu’ils représentent à leurs époques respectives ?
Tout ce qui s’écarte de la pensée dominante, ou conventionnelle, amenant au soupçon, il serait bon de changer de paradigme et de considérer que ce qui va de soi devrait être questionné. Je réhabilite ici Descartes, car nous lui devons et la méthode du doute, et le libre-arbitre qu’un certain scientisme, toujours très opérant, tout comme des mouvements aussi tendancieux que le New Age, tendent à nous faire croire qu’ils n’existeraient pas…
Si je vous comprends bien, vous pointez que nos connaissances scientifiques modernes [et donc nos enseignements comme vous l’exemplifiez avec le cursus de médecine] auraient pris l’orientation au XIXe siècle du paradigme kantien, c’est-à-dire un savoir universel statique, matérialiste et positiviste, plutôt que celle d’un paradigme husserlien (savoir agir, ouverture aux « données du monde tel qu’il se donne à voir » et qui pourrait rejoindre peut-être un peu l’idée des 7 savoirs nécessaires à l’éducation du futur d’Edgar Morin) ?
En effet, oui, et c’est un lien toujours extrêmement pertinent d’en revenir à Edgar Morin[note] et son œuvre, aussi bien pour ce qu’il nomme la pensée complexe[note] que pour la reliance[note]. Et, dans les programmes d’éducation en général, on ne forme ni à l’un ni à l’autre parce que l’enseignement [ancré dans les héritages du XIXe] est trop profondément statique — centré sur le seul savoir et non sur le mouvement, la Vie, l’agir, tout ce que l’on vient de nommer — et trop exclusivement enseigné en silo — pas en interdisciplinarité qui permettrait les reliances.
Pourrions-nous alors essayer de décrire l’impact d’un tel paradigme [matérialisme et positivisme] ? En d’autres termes, et pour résumer ce que vous nous avez partagé, est-ce possible que ces deux courants nous aient enfermés dans le paradigme scientifique actuel qu’il faudrait rétablir et réactualiser ?
Ce matérialisme et ce positivisme nous ont amenés à nous réduire et à éliminer toutes sortes de champs possibles (cf. article d’A. Colin) et le changement est maintenant urgent ! Je l’appelle de tous mes vœux depuis longtemps ![note] Ces éléments [les enjeux du sujet transcendantal, les concepts de matérialisme et de positivisme] sont inhabituels à comprendre, autant au niveau du langage que de leur signification. Pourtant, en tant que telles, ce sont des informations cruciales : on nous a trop longtemps occulté ces connaissances critiques et sans doute à raison obscure. Je dis ça en lien avec le début de l’interview, je pense qu’il y a vraiment des raisons obscures, que ce qui nous a amenés à ces rétrécissements ne sont pas seulement des non-connaissances épistémiques dues à l’orientation de ces philosophes comme on vient de le voir. Il y a eu des mécanismes… plus obscurs. C’est ainsi que j’encourage les lecteurs à approfondir ces concepts et ces connaissances, car l’épistémologie est au fondement de nos connaissances et oriente totalement l’ensemble de l’institution éducative !
Propos recueillis et retranscrits par Marzie Flodienka. Pour des raisons pratiques, l’entretien a été raccourci ici, mais il est disponible et complet en podcast, dans l’émission « Philo, crises et Connaissance », sur le site d’Artemus https://artemus. info/podcasts-2/


