Goethe et Faust :vers une tout autre idée de la santé
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Goethe et Faust :vers une tout autre idée de la santé

UN POÈTE THÉRAPEUTE ET DES CRITIQUES SI ACTUELLES

En harmonie avec son profond intérêt pour la nature dans son ensemble, Goethe s’est aussi passionné pour la médecine. En outre, on trouve dans son Faust des réflexions qui s’appliquent si bien aux politiques sanitaires contemporaines.

Les observations de Johann Wolfgang von Goethe sur la santé et la maladie traversent toute son œuvre. C’est le grand mérite du Dr Frank Nager d’avoir rassemblé les nombreux éléments dispersés et de les avoir présentés dans un livre passionnant : Der heilkundige Dichter[note] (Le poète thérapeutique). Nager était cardiologue, professeur à l’Université de Zurich et président de la Société suisse de médecine interne. Durant ses études de droit, Goethe suit de nombreux cours de médecine, comme élève libre. Ces cours éveillent chez lui bien plus d’intérêt que les matières juridiques, et ce sont les étudiants en médecine qu’il fréquente surtout, car il trouve chez eux une vraie passion pour leur domaine. Par la suite, il a de riches échanges avec des médecins importants (dont C. G. Carus, à la fois grand artiste et chercheur multidisciplinaire). De plus, ses nombreux et graves problèmes de santé (physiques et psychiques) lui permettent bien des observations éclairantes.

DÉPLOIEMENT GLOBAL, « SAINES MALADIES », DÉCRYPTAGE

Ces cours, échanges et expériences aident Goethe à dépasser l’approche habituelle de la santé, qui voit celle-ci comme simple bien-être ou absence de maladie. Ce chercheur va concevoir la santé comme équilibrage, actif et constant, des forces opposées et complémentaires présentes dans le corps, l’âme et l’esprit, ainsi que comme déploiement de ces forces dans leur ensemble. Ces idéaux, il les incarne fortement dans sa vie, développant connaissance (recherches inédites en botanique, optique, zoologie…), sensibilité (poésie, peinture, musique…), corporéité (grandes randonnées, danse, affinement des sens par l’observation constante…), tout en reliant ces pôles, son approche artistique fécondant sa recherche scientifique.

En lien avec tout cela, ce poète aborde la maladie en tant que facteur d’évolution, car elle pousse justement à œuvrer pour rétablir les équilibres, reconstituer les unités, brider les appétits. Goethe écrit ainsi : « Le malheur forme l’être humain et le force à se connaître lui-même, la souffrance dédouble les aspirations et les forces de l’esprit. Notre propre douleur nous apprend à partager celle des autres[note]. » Tout cela conduit même Carus à parler, en lien avec la vie de Goethe justement, de « saines maladies[note] ».

Ces points de vue impliquent aussi l’importance des ressources individuelles du malade, de son autonomie et de sa créativité (capacités elles aussi sous-estimées par les visions sanitaires dominantes).

Ces approches se relient aussi à l’effort de Goethe pour une vraie connaissance, et, ainsi, à son refus de se limiter à l’action sur les symptômes. Comme tout phénomène qu’il étudie, ce poète voit les maladies comme des « mystères manifestés[note] », qu’il s’agit de décrypter. Il récuse donc les visions qui divisent l’expérience entre phénomène et « chose en soi » inconnaissable, ou entre « écorce » visible et cœur inaccessible : « La nature donne tout à profusion et volontiers ; elle n’a ni cœur, ni écorce, elle est tout en un[note] ». En effet, ces visions favorisent précisément une médecine qui reste en surface, au lieu de tenter de comprendre l’intelligence active dans la nature et de coopérer avec elle. (Voir par exemple les politiques autour du covid et leur mépris des potentiels de l’immunité naturelle). Et au sujet de cette intelligence, les observations très attentives de Goethe, entre autres en botanique, l’ont mené à la conviction de son omniprésence, dans la nature : « …nous ne sommes plus en situation (…) d’opposer l’expérience à l’idée ; bien plus, nous nous habituons à rechercher l’idée dans l’expérience, convaincus que la nature procède selon des idées[note]».

« Toutes les prairies, toutes les mousses, tous les monts et collines comme pharmacie divine. »

Johann Wolfgang von Goethe

Tout cela mène Goethe à une série de pratiques curatives, entre autres : recours au sommeil, au mouvement (extérieur comme intérieur), au contact à la nature, aux retraits réguliers dans la solitude et le silence, aux propriétés des plantes et des minéraux.

Ces pratiques semblent très simples, en ce temps de technicisation exponentielle, de démultiplication des médicaments, de valorisation irrationnelle de la nouveauté – même quand les effets des bricolages concernés nous échappent complètement (Goethe n’était pas contre l’innovation, mais contre la précipitation et la survalorisation de la technologie). Mais malgré toute cette simplicité, une série d’études montrent la grande valeur des démarches évoquées : sommeil[note], mouvement[note], contact avec la nature[note] et calme qu’on y trouve[note], tout cela s’avère être de vrais et puissants moyens thérapeutiques. Quant aux potentiels des plantes et des minéraux, là aussi, la science est toujours plus amenée à les admettre (voir, parmi bien d’autres exemples, la reconnaissance officielle de l’artemisia comme meilleur remède contre le paludisme[note]).

En lien avec tout cela, Goethe décrit la nature comme une immense pharmacie : « Toutes les prairies, toutes les mousses, tous les monts et collines comme pharmacie divine[note] ».

JADIS COMME À PRÉSENT

On trouve dans Faust un passage à la fois intemporel et très prémonitoire. Le vieux médecin et son assistant Wagner y passent près d’une fête de village. Les habitants y acclament le docteur :

« Le vieux paysan : C’est vraiment fort bien fait à vous de reparaître ici un jour de gaieté. Vous nous rendîtes visite autrefois dans de bien mauvais temps. Il y en a plus d’un, bien vivant aujourd’hui, et que votre père arracha à la fièvre chaude, lorsqu’il mit fin à cette peste qui désolait notre contrée. Et vous aussi, qui n’étiez alors qu’un jeune homme, vous alliez dans toutes les maisons des malades […]

Tous : À la santé de l’homme intrépide ! Puisse-t-il longtemps encore être utile ! […]

Il [Faust] va plus loin avec Wagner.

Wagner : Quelles douces sensations tu dois éprouver, ô grand homme ! des honneurs que cette foule te rend ! […] Le père te montre à son fils, chacun interroge, court et se presse, le violon s’arrête, la danse cesse. Tu passes, ils se rangent en cercle, les chapeaux volent en l’air, et peu s’en faut qu’ils ne se mettent à genoux […].

Faust : Quelques pas encore, jusqu’à cette pierre, et nous pourrons nous reposer de notre promenade. Que de fois je m’y assis pensif, seul, exténué de prières et de jeûnes. Riche d’espérance, ferme dans ma foi, je croyais, par des larmes, des soupirs, des contorsions, obtenir du maître des cieux la fin de cette peste cruelle. Maintenant, les suffrages de la foule retentissent à mon oreille comme une raillerie. Oh ! si tu pouvais lire dans mon cœur, combien peu le père et le fils méritent tant de renommée ! Mon père […] avait coutume de s’enfermer avec une société d’adeptes dans un sombre laboratoire où, d’après des recettes infinies, il opérait la transfusion des contraires. […] les malades mouraient, et personne ne demandait : « Qui a guéri ? » C’est ainsi qu’avec des électuaires infernaux nous avons fait, dans ces montagnes et ces vallées, plus de ravage que l’épidémie. J’ai moi-même offert le poison à des milliers d’hommes ; ils sont morts, et, moi, je survis, hardi meurtrier, pour qu’on m’adresse des éloges[note] ! »

Daniel Zink