Eugénisme, suprémacisme, ségrégation
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Eugénisme, suprémacisme, ségrégation

Leandre

RÉFUTER ET COMBATTRE TOUTES LEURS VARIANTES, AUSSI CELLES DE NOS DIRIGEANTS

Les idéologies mentionnées dans ce titre n’ont pas disparu et des auteurs qui y sont liés ont un réel succès. L’un d’eux, Piero San Giorgio, s’est récemment vu donner la parole par un média alternatif belge (sans y aborder par lui-même les idées en question)[note]. Ignorant jusqu’il y a peu son lien avec ces idéologies, nous l’avions également interviewé (là non plus, il n’avait pas parlé des idées concernées). Nous continuons à penser que nul ne doit être exclu du débat public, notamment car cela empêche bien souvent la réfutation. Et justement, l’occasion est bonne pour informer davantage sur cet auteur, contribuer à rejeter ces idéologies, ainsi que se pencher sur leurs diverses formes, y compris dans nos systèmes partiellement démocratiques. Ces réfutations seront aussi l’occasion de mettre en valeur de belles et importantes découvertes.

Dans un entretien en 2016, Piero San Giorgio déclarait (avec une langue déliée par l’alcool) : « L’immense majorité des Européens sont irrécupérables, ce sont des tarlouzes et, c’est une bonne nouvelle, ils vont mourir. Ces gens-là ne devraient même pas exister, car le socialisme, le gauchisme, l’humanisme, le droit de l’hommisme et toutes ces merdes, ça fait en sorte que des gens qui n’auraient pas dû exister, existent. On sauve les malades, les handicapés, c’est très bien, ça donne bonne conscience, mais ce n’est pas comme ça que tu bâtis une civilisation[note] ». Et dans un livre que cet auteur a préfacé en 2023, on lit : « La sélection naturelle – compétition entre les peuples, mais également au sein des peuples – est le meilleur moyen de renforcer cette identité [des Européens] puisqu’elle pousse la civilisation vers les hauteurs[note]. »

De telles idées n’ont manifestement pas donné lieu qu’à des mots, au cours de l’histoire. Concernant la réalité de la politique eugéniste nazie (pour ceux qui la mettraient en doute), outre les nombreux témoignages et recherches qui la documentent, cette politique s’inscrit pleinement dans l’idéologie du mouvement concerné, tel qu’on la trouve dans ses publications officielles. D’où une très forte crédibilité de ces données historiques. Un des spécialistes de ce sujet, Édouard Husson, est d’autant plus digne d’attention sur ce thème qu’on le classe très à droite. Dans une de ses publications, on lit que les nazis ont, entre 1939 et 1941, anéanti 70.000 malades, handicapés, aliénés, dépressifs et marginaux[note]. Pour être juste, il faut préciser que dans une interview récente non encore publiée (selon Amin Anouar du média Artémus, qui a coréalisé cet interview), San Giorgio a été interrogé sur les paroles citées ; et qu’il a alors déclaré donner des cours de ski à des personnes handicapées, ainsi que verser de l’argent à des associations de soutien à ces personnes. Pour le cas où ces propos sont honnêtes, on peut espérer qu’ils manifestent au moins un début de changement de point de vue, peut-être réellement favorisé par de telles expériences avec des moins valides. Écrire ça peut sembler naïf, mais il est important de distinguer entre les idées et leurs porteurs, de rester conscient que ces derniers peuvent changer (même si l’espoir est modéré, puisque la préface mentionnée date de 2023).

DES RECHERCHES ESSENTIELLES

Concernant la réfutation des idéologies évoquées, on peut consulter par exemple trois études très importantes menées par un même groupe de chercheurs, et publiées en 2011. Elles concernent les enfants trisomiques, mais leurs observations s’appliqueraient sans doute aussi à bien d’autres types de personnes moins valides. La première recherche a porté sur 284 enfants trisomiques. Il en ressort notamment que 99% de ces enfants se disent heureux et que 97% ont de l’estime pour leur propre personne. 99% déclarent aimer leur famille et 86% considèrent qu’ils peuvent se faire facilement des amis[note]. La deuxième étude a porté sur 822 familles d’enfants trisomiques. Selon celle-ci, 96% des frères et sœurs de ces enfants affirment éprouver de l’affection pour eux. 88% de ces frères et sœurs pensent être devenus de meilleures personnes au contact de leur proche trisomique, et 90% prévoient de rester engagés dans sa vie, une fois adultes[note]. Selon la troisième étude, qui a porté sur 2.044 parents d’enfants trisomiques, 99% de ces parents aiment leur enfant, et 79% considèrent que grâce à lui leur regard sur la vie est plus positif[note].

« Ses frères et sœurs parlent de ce simple d’esprit, de cet être infantile, avec un respect, une affection qu’ils ne témoignent à personne d’autre. »

Hermann Hesse, sur un membre de la famille Brentano

Il est également important de s’interroger sur les mystères des destinées humaines et les nombreuses possibilités qui s’y relient. Suivant des traditions millénaires (bouddhisme et hindouisme), les épreuves vécues sur Terre ont une importance essentielle pour la suite du parcours des âmes humaines. Certes, les idées orientales de karma semblent présenter les choses en termes de châtiments, ou d’une façon naïve en général (et même suprémaciste, dans l’hindouisme). Mais il est important de savoir que de telles visions ont poursuivi leur évolution, à travers les cultures. Ainsi, dans l’idéalisme des XVIIIe et XIXe siècles, on trouve des approches purement philosophiques des idées de vies successives et de destinée, approches entièrement dénuées des tendances mentionnées. C’est en particulier le cas dans le petit livre L’éducation du genre humain de Lessing[note], ou encore dans Clara ou Du lien de la nature au monde des esprits[note], de Schelling, sorte de dialogue platonicien moderne, aussi poétique que philosophique (ce qui nous rappelle que Platon avait lui aussi abordé ces questions dans le Phédon.) Et dans la science de l’esprit que s’est efforcé de développer un grand héritier de ces penseurs, Rudolf Steiner, on trouve des approches très concrètes et, là aussi, dénuées de toute conception de châtiment ou encore de castes. Il s’agit notamment de l’idée que les vies des personnes présentant une forte déficience de l’intelligence seraient des formes de préparations où seraient développées les forces d’un « génie philanthropique », en vue d’une existence future[note].

L’agnostique suffisant rira de telles approches, mais il ferait bien de se rappeler que les auteurs et courants cités sont des parts essentielles des cultures de l’humanité, ce qui devrait justifier non la crédulité bien sûr, mais une écoute et des recherches sans préjugés. En particulier, sur base de cette question : naître en tant que moins valide est-il forcément un accident, ou, dans certains cas du moins, cela pourrait-il être la manifestation d’un besoin de vivre certaines expériences, aussi dures celles-ci puissent-elles sembler ?

DES FORMES MULTIPLES

Il est bon, aussi, de contextualiser. En aucun cas pour relativiser les horreurs nazies et les propos révoltants cités plus haut, mais pour remettre à leur place ceux qui, par l’idée de cordon sanitaire, suggèrent qu’ils seraient eux-mêmes « propres ». On peut notamment observer que si prôner l’élimination des personnes fragilisées ou moins valides est une monstruosité, favoriser des malformations à la naissance par des causes extérieures – ce qui est tout autre chose qu’une possible destinée spirituelle – est bien sûr également intolérable. Or, c’est exactement ce que font la grande majorité de nos dirigeants en obéissant à l’industrie des pesticides, substances agissant bien souvent sur les gènes, entre autres. En 2023 encore, les dirigeants européens ont notamment prolongé de 10 ans l’autorisation du glyphosate[note]. Or, le lien entre cette substance génotoxique et des malformations à la naissance a été établi (juste avant cette prolongation)[note]. Bien sûr, là aussi, les nazis auraient fait pire encore, puisqu’au-delà de leur vernis écologiste, ils abondaient dans le productivisme techniciste, en plus de leurs politiques génocidaires. Leur fameux ZyklonB était d’ailleurs censé être d’abord un pesticide. Mais cela ne dédouane évidemment pas les autres criminels évoqués.

Souvenons-nous aussi que l’eugénisme au sens strict a été pratiqué bien au-delà des puissances auxquelles on le relie d’habitude. Notamment en Grande-Bretagne et aux USA[note]. Et dans ce dernier pays, les stérilisations sans consentement d’Afro-Américains se sont poursuivies jusqu’en 1974[note]. Quant à l’injection massive de vaccins géniques, à renfort de propagande et au mépris des messages d’alertes de nombreux grands scientifiques, il s’agit là aussi d’un eugénisme irresponsable et destructeur, à très grande échelle. Enfin, concernant les tendances à la ségrégation, pensons au dénigrement actuel de vastes parts des populations auquel on assiste : les anathèmes d’« antivax » ou de « complotistes » et leurs lourdes charges de mépris et d’hostilité sont très susceptibles de préparer, volontairement ou non, de nouvelles politiques ségrégationnistes. Ainsi, autant les propos cités plus haut nous rappellent qu’une extrême droite classique reste pleinement d’actualité et nécessite toutes les vigilances et résistances, autant ces vigilances et résistances sont nécessaires, aussi, vis-à-vis des dérives et crimes massifs qui viennent d’être évoqués. Mais là aussi, n’oublions pas que les auteurs de ces crimes ne sont pas liés indissolublement à leurs idées, que des remises en question sont toujours possibles (même si, là encore, les espoirs sont modérés, tant que ces gens sont pris dans les réseaux où ils se trouvent).

UNE LAMPE PLUS BELLE QUE DES ÉTOILES

Pour terminer et pour renforcer les réfutations esquissées plus haut, il est bon de faire appel à l’art et la littérature, par exemple à une lettre de Hermann Hesse, qui est comme un développement magistral de ce si beau proverbe arabe : « Si tu ne peux être une étoile au firmament, soit une lampe dans la maison » : « […] comme on le voit dans beaucoup de contes de fées, il y a souvent un personnage qui est l’idiot de la famille, le bon à rien, et il se trouve que c’est à lui qu’incombe le rôle principal et c’est précisément sa fidélité à sa propre nature qui fait paraître médiocres, par comparaison, tous les individus mieux doués […]. C’est ainsi qu’au commencement du siècle dernier vivait à Francfort la famille Brentano, riche en individualités supérieurement douées. Sur la vingtaine d’enfants qu’elle comptait alors, deux sont célèbres aujourd’hui encore : les poètes Clemens et Bettina Brentano. Eh bien, ces nombreux frères et sœurs étaient tous […] des esprits étincelants, des talents de premier ordre. Seul l’aîné était et demeura simple d’esprit et passa toute sa vie dans la maison paternelle, paisible génie du foyer dont on ne pouvait rien faire […] ; en tant que fils et frère, il se montrait patient et débonnaire et, au milieu de la joyeuse et spirituelle bande de ses frères et sœurs où l’excentricité se donnait souvent libre cours, il devint toujours plus le centre silencieux et calme de la famille, une sorte d’étrange joyau domestique d’où rayonnaient la paix et la bonté. Ses frères et sœurs parlent de ce simple d’esprit, de cet être infantile, avec un respect, une affection qu’ils ne témoignent à personne d’autre. Donc, à lui aussi, à ce bêta, à cet idiot, il avait été donné d’avoir un sens et une charge, et il les avait assumés d’une manière plus complète que tous ses brillants frères et sœurs. Bref, lorsque quelqu’un éprouve le besoin de justifier sa vie, ce n’est pas le niveau général de son action, considérée d’un point de vue objectif, qui compte, mais bien le fait que sa nature propre, celle qui lui a été donnée, s’exprime aussi sincèrement que possible dans son existence et dans ses activités[note]. »

Daniel Zink