Kairos 66
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La métropolisation du monde, kairos de la décroissance ?

Le productivisme adore la grosseur urbaine. Toutes les infrastructures et toutes les technologies y prospèrent grâce à la masse des corps réunis et aux échanges ainsi permis. Les rendements et profits y sont garantis, moyennant densité et croissance présentées comme infinies. Voici notamment la raison d’être des projets du Grand Paris, pour 40 milliards € en deux décennies. Or, de telles concentrations sont loin d’être sans effets, singulièrement à l’ère de la métropolisation des 50 dernières années. En font directement partie l’exclusion des plus pauvres et des populations ainsi en voie de déclassement, ainsi que l’exploitation de toutes les ressources du vivant par consumérisme débridé et extractivisme généralisé.

Or, si tout ceci est maintenant largement documenté[note] et que dès les années 1970 des écrits pointaient de tels effets de la croissance urbaine[note], les pensées de la nébuleuse écologiste de gauche d’aujourd’hui, et même de certains décroissants, continuent largement de négliger une telle réalité. Que les mondes experts et universitaires, très dépendants des financements (urbains) et de la représentation sociale (urbaine), minorent le caractère mortifère de cet antre techno-productiviste que constitue la grande ville, rien d’étonnant. Mais que des pensées défendant des sociétés plus justes et écologiques négligent cela, c’est plus troublant. Par exemple, pour ne parler ici que de la décroissance en France, la Maison commune éponyme parle dans son dernier opus certes de démétropolisation des territoires comme une nécessité, mais loin après la désintensification de l’agriculture, la démarchandisation des liens, la déconsommation des pratiques, la démobilité dans nos déplacements… Plus encore, les productions de l’Observatoire de la post-croissance créé il y a 2 ans, de même que le Festival de la décroissance de l’été dernier à Saint-Maixent-L’école (Deux-Sèvres) ignorent totalement de tels faits, tout comme d’ailleurs des auteurs à la subreptice notoriété[note]. Et, il en va plus largement aussi des pensées militantes dites de gauche écologique et sociale.

C’est en fait comme si la grande ville, icône de la marchandise et surtout creuset du productivisme, quels que soient les régimes, n’était pas la matrice de tous les « dé » évoqués, appelant en retour à faire de la démétropolisation le tout premier objectif pour les espaces et les sociétés. Comme si la grandeur urbaine n’était pas, rien que sur les deux derniers siècles écoulés[note], le lieu fétiche du capital, avec, telles que largement décrites par Henri Lefebvre et David Harvey, rentes et accumulation, infrastructures et reproductions, et ce faisant médiations et subsomptions avec leurs belles mutations à l’ère néolibérale des 50 dernières années : le travail et sa division (tertiarisation et financiarisation des économies urbaines), la marchandise et sa consommation (innovations commerciales urbaines enjoignant l’achat compulsif et l’ébriété généralisée pour l’entièreté des sociétés)… mais également la culture (inspirations et créations urbaines) et nos éducations (concentration et polarisation urbaines de l’offre élitaire de formation), et, bien sûr, les institutions (métropolitaines) et leur puissance d’action. Sur ce dernier point, ce sont toutes les réformes octroyant partout aux métropoles les compétences pour attirer économiquement et concurrencer territorialement tous les projets d’un capitalisme infrastructurel devenu partout levier premier du développement par la croissance.

Mais pourquoi une telle atonie lorsque l’on sait que toutes les grandes capitales occidentales ou presque perdent, certes modestement et très inégalitairement, de la population ? N’aurions-nous pas ici, par ce déni, l’une des causes premières pour laquelle l’émergence du grand récit d’émancipation par l’alternative décroissante a du mal à s’affirmer ? Et si la monade urbaine rencontrait ici son propre kairos ?

Alors, bien sûr, impossible ici en quelques lignes de recenser l’ensemble des facteurs expliquant un tel déni critique d’une totalité métropolitaine devenu nomos biopolitique de la planète entière[note]. Bien des causes (inter-)agissent, et au premier chef le fait que l’ensemble des parcours de vie, y compris chez celles et ceux se prétendant les plus fervents opposants au capitalisme urbain, transitent plus ou moins durablement par la grande ville pour, dit-on, s’émanciper culturellement, se réaliser économiquement, se construire socialement. Cependant, partant du champ des idées politiques, un facteur est ici à mettre en avant : au plus près du capital et des institutions du pouvoir, la grande ville, Urbs et Polis réunis, permettrait à tout un chacun de se construire politiquement. En fait, si elle est aujourd’hui une subjectivation néolibérale totale, celle d’un encastrement biopolitique et psychopolitique du capital dans la pierre et les réseaux, les esprits et les corps, les émotions et les attentions[note], elle continuerait d’être aussi dans ces pensées une subjectivation et une socialisation politiques… par la densité, une solidarité et une communauté politiques… par la proximité, une expression et une visibilité politiques… par le nombre rassemblé. Voici l’une des prétendues vertus d’un « droit à la ville » construit comme récit[note].

C’est toutefois un peu vite oublier que vouloir transformer politiquement le monde par la masse urbaine crée une nasse, et même parfois une classe, celle faisant de la représentation et de la délégation, de la spécialisation et ce faisant des institutions politiques, des solutions, y compris par la confrontation. D’où d’ailleurs des militances qui ne rechignent pas à briguer quelques mandats. Doit-on en fait rappeler que les villes naissent de et pour les États[note], au point que certaines deviennent même Cité-État, et que comme techniques du pouvoir, urbanisme et aménagement ont, depuis les Empires et leurs enclaves urbaines, toujours cherché à créer les densités nécessaires à leur propre colonialité. Nous avons là par cette construction en fait affaire aux pratiques routinisées totalement intégrées dans le jeu ordonné des pouvoirs institués, ceux de l’État en particulier, rendues dialectiquement compatibles par l’organisation des hiérarchies et des légitimités. Et ceci sans même parler du rôle de l’atomisation néolibérale et du narcissisme propre au capital dans la construction métropolitaine de tels parcours et identités, ni évoquer ce que la masse offre techno-politiquement aux autorités urbaines pour tracer, surveiller, contrôler. Bref, nous gouverner.

Voilà sans doute la raison de luttes de plus en plus stériles pour affronter et commuer de l’intérieur le deus ex machina, que ce soit par un municipalisme très en vogue dans les pensées de gauche ou par le renouveau très actuel du blocage et du sabotage. Voilà surtout pour le pendant politique de la supériorité, proclamée historiquement, de la ville sur toute autre forme d’organisation territoriale, venant s’ajouter aux cultures et arts, sciences et techniques, grande histoire et sa mémoire. Pourquoi dès lors les affronter du dedans en y vivant au risque de participer soi-même de l’aliénation ? Telle que la pensée situationniste aimait à décrire la mise en spectacle de la société, c’est l’anesthésie planétaire annoncée, le coma animé assuré.

Alors, j’entends d’ici que l’idée même de prendre distance et de commencer un peu à se sevrer en cessant d’être des agents du tout urbain serait une lubie insignifiante, voire un désir romantique effroyablement bourgeois. J’entends d’ici que partir renouerait avec le mythe ancestral de la cabane, une désertion face à la puissance tellurique des mécanismes du capitalisme, l’expression de capacités bien trop limitées d’indignation, l’expression d’un retranchement de la solidarité collective incapable d’accoucher d’une « forme politique complète[note] » de la destitution. Mais, doit-on poursuivre dans cette voie lorsque, dans un mépris du vivant, l’être métropolitain travaille tranquillement à sa propre fin, avec hectares fantômes et esclaves énergétiques en sous-mains ? Ne serait-il pas en fait temps de politiser différemment nos façons d’habiter et accessoirement de les choisir avec un peu plus de liberté ?

Suivant Raoul Vaneigem, la campagne offre à la perspective d’un bouleversement collectif et individuel ce que l’on pourrait qualifier de « champ de bataille démilitarisé[note] », un lieu des possibles. À condition toutefois de renouer avec d’autres cultures politiques, d’autres économies morales, au premier chef celles de la paysannerie et ses héritages (ses capacités d’autosubsistance vivrière, sa jouissance coutumière, sa gestion communautaire), ainsi que de quelques autres subalternités, non moins autonomistes, exprimées récemment justement en opposition à la métropolisation (cf. les Gilets jaunes). C’est l’objet du mouvement post-urbain né en France il y a 4 ans, accompagné pour ce faire par des organisations ruralistes et, c’est à souligner, quelques objecteurs de croissance[note]. Il y a bien d’abord à décoloniser les imaginaires de l’écologie politique, avec un soupçon de géographie, biorégions post-urbaines à l’appui, si l’on veut repeupler les espaces périphériques et déconcentrer les grandes villes, relocaliser les productions et démarchandiser les relations, et surtout réempaysanner la société et ce faisant réempuissanter un peu les corps abreuvés de confort… urbain[note].

Guillaume Faburel, Université Lumières Lyon 2