Génies (éducatifs) des alpages
📰 Kairos 66 📑 Sommaire

Génies (éducatifs) des alpages

Fabienne Loodts

Au contraire de bien des jeux où l’on doit souvent se presser, j’ai dû attendre, j’ai eu tout le temps de patienter ; mais me voici enfin attablé chez le Gascon. Je n’en connais pas le prénom, juste la voix quand il appelle les serveuses de cette salle archi-bondée pour qu’elles apportent avec diligence et efficacité leur pitance à une plâtrée de soiffards affamés. Nous sommes en plein cœur de la ruralité française, peu de réseau (à part pour les bandes de copains), peu de touristes, mais beaucoup de pigeons, des transports en commun dont le nombre de passages quotidiens se compte sur les doigts d’une main atrophiée. Si on accède aux grandes villes et à certains villages, c’est un peu grâce à la SNCF, qui a conservé des gares confidentielles, et surtout par la force du poignet d’une bande d’habitants qui se sont cotisés et ont construit une ligne spectaculaire et respectueuse de la nature majestueuse qui s’étale, de part et d’autres des compartiments, faisant échapper des « oh » et des « ah » même au plus farouche afficionado de la machine dont Archimède aurait déclaré qu’elle sonnait uniquement quand on était dans son bain.

Ce contact avec la nature pourrait convaincre bien des acharnés du selfie et du téléphone vissé à la main que rien ne vaut la perception directe, en vrai, avec les yeux et les oreilles, de tout ce que la Dame souvent en colère contre l’appétence consommatrice de biens polluants peut proposer au plus petit de ceux qui la foulent. Cette dilection pour la simplicité, pour le mode de vie le plus proche de ce que la Terre nous laisse (qu’est-ce qu’elle est généreuse !), sans chichis mais avec l’exigence qu’on en prenne soin. Ne se l’est-on pas juré, pendant les confinements imbéciles, qu’on était si heureux de constater une nature vierge de toute corruption humaine, ou si peu, qu’on allait la protéger, fonder des jardins et des petits coins de paradis sur terre ou au cœur du béton… Les enfants en étaient ravis. Excellente occasion, en allant en forêt, de se détacher de la morosité et de la vacuité de ce qu’internet peut offrir (et même pas gratuitement). Une école qui favoriserait l’approche précoce de ce que la nature présente comme forces aurait-elle davantage d’intérêt qu’une école qui collerait les élèves devant leur PC pour mater des vidéos et des capsules et qui clouerait au pilori ceux et celles qui refuseraient cela ? Vous avez deux heures …

En tout cas, moi, ça fait 15 minutes que je suis attablé. L’appétit me vient ; il faut dire que le climat montagnard creuse l’estomac et met à rude épreuve les mollets citadins. Qu’il est dur de devoir marcher plus de 25 minutes et même pas sur du bitume ! J’aurai cultivé ma condition physique pour au moins 2 semaines… En attendant, je hèle une serveuse, qui me rétorque « premier arrivé, premier servi ». Une règle qui m’apparaît tellement étrange que j’en conçois une sérieuse frustration. Comment ?! Moi, qui sais ce que je vais bâfrer, en moins de temps qu’il ne faut pour le dire, je dois attendre pour faire délivrer, à mon auguste bouche, les plats « typiques », bien sûr ? Je réapprends à attendre et je redécouvre le plaisir, non, la jubilation d’attendre. Oui, attendre frustre mais apprend la patience, attendre apprend le respect des autres, attendre met à distance la résolution et la satisfaction de ses désirs personnels, attendre rend conscient qu’il n’y a pas que soi sur Terre, et qu’on n’est ni plus important ni moins important qu’autrui. Une sacrée claque à la religion de la croissance, où tous les désirs doivent être rencontrés illico presto, sous peine de créer des colères et du mépris. Une vraie leçon et un souvenir ému des professeurs qui prenaient le temps de prendre chaque question et de considérer chaque élève en lui donnant la place méritée sans privilégier ni léser. Décidément, ce séjour me fait replonger dans mes racines et les origines de ma vocation, empreinte de valeurs auxquelles je suis attaché (pour les autres) mais que j’avais oubliées (pour moi).

Je renâcle, mais je patiente. Et le résultat, créé par l’attente, est une surprise magnifique : un plat uniquement constitué de mets de saison et locaux. Rien à voir avec les glaces à la fraise que je m’enfile été comme hiver et avec les tomates que je fais venir de 2.000 kilomètres … Le bonheur n’est peut-être pas dans le pré (et l’amour, à moins d’aimer certaines positions particulièrement acrobatiques, non plus, n’en déplaise à Karine L. M.), mais il est dans mon assiette, après avoir fait l’objet d’une culture passionnée et d’un choix précis du spécialiste. Qu’est-ce que c’est bon : besoin ni de sel ni de sauce supplémentaire. Le vrai goût, authentique, rien que cela.

Reprenons : je sors de ce restaurant, j’ai réappris à patienter et à me satisfaire de ce que l’on trouve à proximité. Si j’ai pesté sur le moment, je me sens comme délivré. C’est galvanisant : ici, il n’y avait aucune compétition. Il y avait des règles claires, établies pour tout le monde, riche ou pauvre, du cru ou d’ailleurs, étranger ou local, vieux ou jeune. Le plus fascinant est que cela n’a paru nullement étrange ou discriminatoire à quiconque. Une vision qui m’inspire pour ma pratique de l’école : règles claires, expliquées patiemment, appliquées rigoureusement, et justifiées pleinement. Le bonheur n’en est, par après, que plus grand. Le respect n’en est que plus admirable, dans tous les côtés de la vaste salle aux plafonds voûtés. Comme la sensation de se sentir les bienvenus, nettement plus en tout cas que dans une salle emplie de musique braillarde et de serveurs lessivés qui deviennent des blasés de la restauration… La joie se propage : on sait ce qu’on est venus chercher, on sait la qualité de ce qu’on aura, on salue la vraie politesse et la courtoisie rugueuse mais sincère des membres du personnel.

J’étais parti pour vous pondre une chronique de derrière les fagots, je me retrouve à distiller une chronique de derrière les bottes de foin. Me voilà, coucou, au bord des champs, à m’émerveiller d’éléments inattendus : un troupeau de vaches paissant gentiment, des chevaux qui semblent me considérer comme l’être le plus inintéressant du monde, l’odeur du foin coupé et des fleurs des champs, le bruit — ou, plutôt, l’absence de celui-ci. Ici, on ne constatera aucune vaine tentative de remplir les vastes étendues et la tranquillité des champs et des prairies. Le silence, tranquillement, s’installe et laisse le temps et l’occasion à l’esprit et au cerveau de se régénérer, de se retrouver, de se poser — voire ! de se reposer. Assassinés de bruit et de cohue dans nos vies quotidiennes, nous en avions oublié la puissance rassérénante du vent qui souffle et du rien qui trône au-dessus d’un ensemble naturel. Nul besoin de musique pour combler notre absence éventuelle de neurones, nulle nécessité de paroles pour combler la peur du vide, le vide est partout ici et il rassure. En matière d’éducation, comme dans les émissions de Pivot, ou ici, en plein cœur de ces collines et de ces montagnes, le silence est signifiant et il fait avancer doucement et sereinement.

Vient alors le point d’orgue de ce voyage, dans cette diagonale du vide ainsi appelée par les Parisiens qui ont ajouté, dit-on, le tirage de tête aux disciplines olympiques, sitôt les festivités sportives terminées. Une maison, perdue au cœur d’un dédale de rues, dans une commune de 3.000 âmes. Une maison qui rend hommage à un produit patrimonial en France : un fromage dont le nom évoque la noblesse, mais plus encore la majesté du goût et la magnificence du savoir-faire. Cette maison bat en brèche les idées reçues sur ce qu’on appelle les « manuels ». Formation rigoureuse, sérieuse, diversifiée, s’axant autant sur la pratique du métier que sur les connaissances, objet de vocation et de passion, art autant qu’artisanat, amour du produit autant que de ce qui a présidé à sa naissance ; et, par là, un respect immense pour toutes les parties prenantes à la confection d’un produit dont la fabrication ne peut s’exercer que dans un terroir délimité, sous peine de ne pas être reconnu. Objet de délectation dans bien des pays, mais surtout de coopération et d’excellente communication, ce fromage met en œuvre une machinerie épatante, émouvante, bouleversante. Ses fabricants sont des personnes qui ont choisi pleinement et sciemment leur métier, sans aucune forme de relégation. Ici, le manuel n’est pas honni par l’intellectuel : les deux s’entraident, se répondent, se complètent. Voilà à nouveau une claque pour celui qui écrit ces lignes et qui avait encore dans son petit cerveau de bigorneau des idées toutes faites sur les métiers de production. L’éducation, pourtant, continue de se nourrir de ces préjugés, sans jamais revenir sur ces idées préconçues et, disons-le, totalement imbéciles.

Messieurs-dames de la politique éducative, encore bien déconnectés de la réalité protéiforme de ce que vous prétendez connaître et diriger, j’ai l’honneur de ne pas vous saluer.

Jean-Guy Divers