Kairos 66
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Ce qui est inconscient est inaltérable…

Le premier enseignement des élections françaises qui viennent de se dérouler, c’est la victoire écrasante des droites. Elles totalisent 70% des suffrages ! La gauche et la droite ne sont plus de forces égales. À la place s’impose un couple, celui du Rassemblement national (RN) contre « les Républicains ». Et bien sûr, le discours catastrophiste qui va avec… il faut faire face au fascisme d’abord ! Ce couple a réussi le tour de force de supprimer toute alternative, tout débat de fond sur les problèmes de l’heure, à commencer par la destruction de la biosphère par l’économie et la société industrielle, la lutte contre le productivisme, le nucléaire, les pesticides, l’agrobusiness, le déracinement et j’oserais dire le capitalisme ! Nous serions dans une configuration plus ou moins similaire à celle vécue dans les années 1930. L’opposition entre pro et anticapitalisme fut remplacée par celle entre des fascistes et des Républicains pour « le pain, la paix et la liberté ». Le Front populaire n’a pas pu empêcher une guerre mondiale, mais le Conseil national de la résistance (CNR) est à l’origine d’une victoire de l’« État modérateur » avec les « conquêtes » comme la nationalisation des grands outils de production et l’instauration d’une sécurité sociale.

Or, aujourd’hui il n’y a plus d’État suffisamment puissant face au capital. Comme très bien expliqué dans le livre de Jürgen Kocka[note], il a toujours existé une dialectique État-capitalisme, le capitalisme essayant de s’exonérer de toutes limites et l’État le rappelant à l’ordre. Or, ce qui caractérise notre époque, c’est justement le fait que l’État n’a plus beaucoup de pouvoir politique (même s’il est la première force économique), face à un capitalisme de plus en plus financier et mondialisé. Comme il est difficile d’imaginer ni l’apparition ni la pertinence d’un État mondial, en sommes-nous réduits à l’impuissance ? En attendant, le RN promet le retour à un État plus fort. Mais le RN est-il fasciste ? A priori, si l’on regarde la situation chez madame Méloni, l’Italie n’est pas fasciste. Néanmoins, même si le RN essaye de gommer tout ce qui pourrait le faire passer pour raciste ou fasciste, nous savons qu’il est soutenu par des gens qui, eux, sont souvent racistes. Quand nous avons l’occasion de discuter avec eux, nous préférons leur rappeler la contradiction pour réduire « démocratiquement » l’immigration, accélérer l’intégration des forces jugées « hostiles » en citant un rare exemple où cette politique a eu du succès, au Xin Xiang dominé par un État chinois dictatorial. Mais pour leur gouverne, nous nous souvenons de la mise en garde de Claude Lévi-Strauss dans Race et culture, où il affirme le droit de chaque culture de se préserver des valeurs de l’autre… (mais aussi sa critique de l’accaparement de l’identité nationale par des États en 2005) aussi celle de Michel Rocard déclarant que l’« on ne pouvait pas accueillir toute la misère du monde ». C’était une autre époque, celle où la gauche était critique de cette immigration « armée de réserve du capital ». En 1845, Friedrich Engels avançait que l’immigration irlandaise avait contribué, en Angleterre, à « abaisser le salaire et avec lui la classe ouvrière elle-même » ; un demi-siècle plus tard, Jean Jaurès faisait l’éloge du « socialisme douanier » pour mieux « protéger la main-d’œuvre française contre la main-d’œuvre étrangère » bon marché. Cette époque est révolue, il n’y a plus de classe ouvrière et les étrangers occupent souvent des postes que les nationaux ne veulent pas ou ne peuvent pas prendre. Mais n’y a-t-il que des impératifs d’emplois, de paiement de retraites ou bien culturels ? Et quid des limites ?

Nous sommes bien obligés d’admettre que les hommes vivent dans des langues et des cultures différentes, malgré leur destruction massive par le capitalisme (plutôt que par les immigrés). Comme nous avons pu le constater au Québec, le multiculturalisme signifie la victoire de l’anglais comme langue intercommunautaire et, à terme, la disparition des francophones. Et l’avenir ?

Nous ne voyons pas comment on pourrait éviter la victoire du RN à terme. C’est le seul parti solide face à des coalitions fragiles dans un monde dominé par « les droites ». Sa victoire signifierait la mise en place d’un régime illibéral, c’est-à-dire un « univers idéologique de droite qui estime que le libéralisme, entendu comme un projet politique centré sur la liberté individuelle et les droits humains, est allé trop loin »[note], avec remise en cause de l’indépendance de la justice et de l’égalité devant la loi, dans la continuité de ce qui a déjà été mis en place par Emmanuel Macron avec la répression et les lois liberticides. La seule perspective positive serait le délitement du RN (et donc du « couple RN-Républicains ») une fois au pouvoir. Selon l’adage de Sigmund Freud, « ce qui est inconscient est inaltérable, mais une fois parvenu à la conscience (au pouvoir), ne disparaît-il pas à son tour ? ».

Jean-Luc Pasquinet