ENTRETIEN AVEC UN GILET JAUNE

Kairos : On connaît les Gilets jaunes français, mais le mouvement existe également en Belgique. Pouvez-vous brièvement nous planter le décor des Gilets jaunes belges ?
G. J. : Bien sûr. Commençons déjà par mentionner que nous manifesterons le samedi 16 novembre à partir de 13h à la place du Luxembourg, à Bruxelles. Il s’agit d’une part d’une célébration d’anniversaire – 6 ans du mouvement des Gilets jaunes (déjà !) – et d’autre part de la dénonciation de l’état des gouvernements européens qui continuent à délaisser les démunis et à nous mépriser. Mais nous existons toujours ! Le mouvement des Gilets jaunes belges est apparu très vite après le mouvement français en 2018. Tout comme eux, ils se réunissaient sur les ronds-points et c’était le même principe : les gens simples et les démunis (mais pas qu’eux) ne s’en sortaient plus financièrement et il fallait changer les choses. Déjà à l’époque, le gouvernement frappait fort et le mouvement a pris cher. Mais le mouvement ne pouvait pas s’éteindre, même s’il a reculé un peu. Puis il y a eu la crise sanitaire. J’ai personnellement rejoint le mouvement au début du covid. Nous avons fait une grosse manifestation au Cinquantenaire à Bruxelles pour protester contre les mesures sanitaires absurdes. Nous avons voulu rester pacifiques et avons manifesté à répétition. L’idée était d’avoir un monde différent. Surtout, ce qui était typique de ces manifestations, c’était l’aspect « bon père de famille » : nous discutions librement, débattions dans le calme et la décence, malgré quelques désaccords entre les participants. Il fallait que cela soit bénéfique pour tous. Il n’y avait pas de gens qui semaient le trouble pendant ces manifestations, mais cela n’a pas empêché les forces de l’ordre de taper dur. Mais bon, soit on continue à accepter [la misère NDLR], soit on continue à manifester. C’est ce qu’on a fait.
Le déclencheur du mouvement des Gilets jaunes en France était la hausse du prix du carburant. Les gens modestes n’avaient plus les moyens de vivre de manière décente. C’était une manifestation du désespoir, puis le mouvement a pris de l’ampleur et a migré des ronds-points vers Paris…
Oui, cela a commencé par les ronds-points en Belgique aussi, et certains d’entre nous sont descendus à Paris. Puis, il y a eu l’aide aux gens modestes et désespérés qui reste une de nos actions sur le chemin, le but réel de notre chemin étant d’améliorer la démocratie, parce qu’en l’état, elle est totalement insuffisante et ce ne sont bien évidemment pas les hommes politiques qui vont faire ce taf, puisqu’ils vivent moelleusement du système tel qu’il est. Prenons l’exemple de ma mère : elle a 75 ans et elle ne sait plus rien payer. Elle devrait vendre notre maison familiale pour subvenir à ses besoins, sans parler de ses 7 petits-enfants. Elle a bossé toute sa vie comme institutrice et maintenant à la retraite, elle est abandonnée par le système tel qu’il est mis en place par ses tenants. Pourtant, elle ne demande pas beaucoup : de quoi pouvoir payer ses factures et parfois encore se permettre un resto pour les grandes occasions. Elle est à la retraite et elle ne peut pas en profiter. Elle s’en moque de vivre modestement mais elle aimerait bien, par exemple, offrir des cadeaux aux petits-enfants, malheureusement ce n’est pas possible. Alors quoi ? Il faudrait aller voter pour améliorer les choses ? Qu’est-ce que cela changerait ? Ou bien, cela changerait pendant un an ou deux, puis rebelote. Comment voulez-vous ne pas être un Gilet jaune ?
À ce propos justement, que sont devenus les Gilets jaunes ? Faites-vous des actions encore aujourd’hui ?
Nous sommes toujours là, d’où notamment la manifestation du 16 novembre : on n’est pas morts ! En gros, nous sommes divisés en « groupes régionaux » en fonction de notre localisation géographique et tenons des réunions régulières [sur internet et les réseaux sociauxNdlr] où nous discutons de nos actions. Le principe est assez simple : si tu as une idée, propose-la. Nous n’avons pas d’organisation centralisée, chacun donne son avis sur les actions proposées et nous fonctionnons de manière démocratique. Une majorité décide. Après, la participation aux actions se fait en fonction des personnes intéressées et de leurs possibilités (géographiques, calendrier, etc.). C’est un fonctionnement que nous n’avons pas inventé, cela existait déjà chez les Celtes. Mais le fonctionnement est très « organique », ce n’est pas uniquement la majorité qui décide : s’il y a 10 personnes qui trouvent une action intéressante et que 20 personnes sont contre, alors il y aura une discussion. En fait, nous discutons pas mal au niveau des idées et sommes souvent bien accueillis. À titre d’exemple, nous avons visité « La Baraque » à Louvain-la-Neuve et cela s’est bien passé. Nous avons échangé avec les jeunes, discuté sur les idées d’actions, la politique, sur comment vivre de manière indépendante… Toutes les idées sont les bienvenues.
Vous avez aussi des jeunes parmi les Gilets jaunes ? Quel en est le profil « typique » en Belgique ?
Il y a de tout : des jeunes, des moins jeunes, de gauche, de droite…
…et des anarchistes ?
Bien sûr ! Mais cela dépend de ce que l’on entend par « anarchiste ». S’il s’agit uniquement de s’abstenir du vote, et bien, il n’y a pas que cela. Nous avons des anarchistes parmi nous, certes, mais également des engagés en politique qui incitent à voter. Je l’ai dit : « Toutes les idées sont les bienvenues. À chacun son affinité. »
Parce qu’il y en a encore qui croient au vote ? Coluche l’avait bien dit : « Si voter changeait quelque chose, il y a longtemps que ça serait interdit ».
On est d’accord, mais nous ne nous fixons pas de charte, il y a de la place pour tout le monde, même pour ceux qui sont convaincus du vote. Mais pour revenir à nos actions, nous avons réalisé déjà plusieurs actions dans des cafés et restaurants qui exigent un paiement par carte.
Notamment à La Bastoche au cimetière d’Ixelles (Bruxelles), cela a été médiatisé…[note]
La Bastoche n’acceptait pas de paiements en liquide. Nous nous y sommes rendus en un grand groupe pour y manger et boire, puis au moment de payer, nous avons mis nos gilets jaunes et avons exigé de payer en liquide. Cela a été refusé et le gérant a appelé la police. Nous avons dit à la police que « l’on ne sortirait pas avant d’avoir payé ». La police nous a donné raison et le gérant a dû se débrouiller pour nos paiements. On a même présenté nos cartes d’identités : le but n’était pas de s’attaquer aux policiers, mais bien à l’établissement. D’ailleurs, cela se passe souvent pas trop mal avec les policiers, nous ne sommes pas violents. Nous avons ensuite appris par la suite que La Bastoche continuait à exiger un paiement par carte, donc quelque temps après, rebelote, nous y sommes retournés et avons refait le même coup !
Je suis surpris que les policiers ne vous causent pas des misères…
Généralement, tout se passe bien. Nous sommes calmes, avons un but précis et dans le cas du cash, avions tout à fait raison. Après, les policiers arrivent très vite lors d’une action comme celle que l’on a faite à ce restaurant. Cela nous est déjà arrivé quelques fois de devoir cesser une collecte d’argent pour une cause, car cela avait été jugé comme étant de la « mendicité ». Mais bon, généralement il n’y a pas trop de problèmes.
L’image que vous en donnez est celle d’actions pratiques et « simples », si j’ose le terme.
Tout à fait, c’est parce que c’est du concret, du terre à terre. Il existe une action, un besoin et nous sommes là. Il existe une solidarité touchante qui règne, ce sont des gens empathiques qui veulent aider et changer les choses. Ou du moins dire que nous ne sommes pas d’accord quand cela est le cas (et il y a du pain sur la planche). Nous n’avons pas de voix ailleurs, mais chez les Gilets jaunes, nous donnons la voix à ceux qui n’en ont pas. Ce n’est pas le gouvernement qui vous écoutera, mais nous, nous sommes là. Pour les plus cyniques d’entre nous, nous dénonçons et prédisons les dystopies qui vont se produire.
Un peu comme chez nous Kairos, par exemple au niveau des mesures covid…
Exactement ! Puis nous entendons souvent qu’« ils n’oseraient pas, ça ne va jamais se produire », lorsque l’on parle des mesures gouvernementales. Eh bien si ! Combien de fois n’avons-nous pas eu raison ! Et qui bouge quand on nous matraque et qu’on nous enlève nos libertés ? Et bien nous, nous bougeons, nous. Nous faisons des actions. C’est cela la vraie démocratie, l’action, le concret. N’importe qui n’étant pas d’accord peut enfiler son gilet jaune et nous rejoindre.
À ce propos, où pouvons-nous vous suivre ?
Sur les réseaux sociaux – Telegram et Facebook, par exemple. Rendez-vous sur « Pur Gilet Jaune » sur Facebook, vous y trouverez nos actions passées et celles du futur !
Un grand merci pour cet entretien !
Propos recueillis en direct par Kaarle Parikka, octobre 2024.


