Pourquoi haïr l’Occident ?
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Pourquoi haïr l’Occident ?

Petite dérive en Occident, en proie à une sorte de vague à l’âme. On n’aime pas l’Occident. On irait même jusqu’à le haïr ? Certains se demandent ce qui se passe ? C’est fou quand même : haïr l’Occident ! À Bastogne, au War Museum, en avril 2024, un panel d’intellectuels et de dirigeants ont débattu sur le thème : L’Occident, pourquoi tant de haine ?[note] Le titre ne précise pas de quel côté est la haine. Mais, bien sûr, pour la majorité des intervenants, elle est du côté du reste du monde : des Palestiniens, des Arabes, des Africains. Oui et non ! Certains Occidentaux ont un lourd passé interventionniste, néocolonial. Les gens se font une idée très fausse du néocolonialisme. Dans ce monde de bisounours, ils ne perçoivent plus les enjeux réels de la politique extérieure de leur pays. Elle ne les intéresse plus. Il suffit de leur dire qu’un dirigeant du Tiers-Monde se comporte comme une brute pour que les gens souscrivent à une campagne de bombardement, ou à une agression en bonne et due forme. Mais les choses ne sont pas aussi simples. Le néocolonialisme est une authentique oppression. Pour les dirigeants occidentaux, opprimer le Tiers-Monde fait partie de la routine, et en même temps, n’a rien d’une routine. Il s’agit ni plus ni moins de terroriser tous ceux qui peuvent l’être. Par des bombardements, par des campagnes en tout genre, notamment par la propagande climatique et d’autres. Pour justifier les uns, on se sert de la politique-spectacle. Les autres formes d’oppression sont justifiées par des arguments économiques qui ne sont rien d’autre que des diktats. Les pays du Tiers-Monde ne contrôlent pas leur politique économique. Pas plus que les autres. Mais les conséquences de ce manque de contrôle sont très différentes de ce qu’elles sont dans les pays industrialisés en Occident, qui exportent leur pollution, sinon leurs problèmes, qui, parce que les termes des échanges leur sont infiniment favorables, se servent de tout ce dont ils ont besoin, et qui provoquent des conflits quand ils n’obtiennent pas tout ce qu’ils désirent.

Le président français a fait un tour en Afrique en mars 2023 pour expliquer aux dirigeants de là-bas qu’il n’y avait pas de raisons de haïr l’Occident. Que la Françafrique, c’était terminé. Sans blague ! En partie à cause de la France, la situation du Tiers-Monde aujourd’hui est pire que sous la Françafrique. C’est désormais le FMI qui oblige les pays du Tiers-Monde à mener une politique économique systématiquement favorable aux pays industrialisés occidentaux. Installer au pouvoir dans un pays un ancien haut fonctionnaire du FMI fait partie de la routine néocoloniale. Au besoin, des militaires français arrêtent son principal adversaire politique, comme ce fut le cas en Côte d’Ivoire. Les grandes organisations internationales sont complices, ce sont des actrices majeures du néocolonialisme. Les médias tirent à boulets rouges sur les gouvernements qui passent outre leurs recommandations ou leurs interdits. Les gouvernements du Tiers-Monde n’ont pas le droit de remédier à leur manière à toutes sortes de problèmes. Un dirigeant n’est quelqu’un de corrompu que s’il refuse l’argent des Américains, ou des Européens.

Mais les Occidentaux collent sur le reste du monde l’étiquette de corrompu. Ils continuent à voir dans le Tiers-Monde des démocraties ratées ou de monstrueuses dictatures, des vilains cocos, des méchants, et voient dans leurs propres démocraties occidentales des régimes accomplis, exemplaires, des modèles.

Ils alimentent constamment le même narratif, se servent de tout pour le faire. Leurs organisations humanitaires ou écologiques sont partout, et sont censées tout régler. Mais elles ne règlent rien du tout. Elles fournissent une aide alimentaire dans les cas extrêmes à des gens qui se retrouvent dans des camps, ayant tout perdu à cause des conflits que l’Occident génère en modifiant systématiquement les rapports de force existants entre les uns et les autres. Les Occidentaux inversent systématiquement la situation. Tout n’est que supercherie. Et ils voudraient que tout le monde pense comme eux.

En général, l’équation est la suivante : l’Occident = démocratie, et le reste du monde = dictature. À quelques exceptions près, comme Israël, le Japon, l’Ukraine, depuis que la mafia américaine a mis la main sur les riches terres agricoles des pauvres gens que leurs oligarques envoient tous au front sans exception. Mais les médias occidentaux dénoncent ceux qui désertent en masse. L’Ukraine serait un pays où se cachent des millions de déserteurs. La transformation des faits est telle que dans certaines dictatures, les Occidentaux voient des démocraties, et, dans certaines démocraties, ils voient des dictatures. N’y voyant que du feu, les gens souscrivent. Logique, c’est un discours de façade. Les mots ont un sens second. Ou n’ont aucun sens. De sorte qu’on finit par s’y perdre. Le Congo : démocratie ou dictature ? Le Venezuela ? Haïti ? Le Rwanda, dictature ou démocratie ? L’Ukraine ? La Russie ? La France ? La Belgique ? Derrière cette façade, il y a la réalité que l’on documente bien sûr, mais d’une curieuse façon. Dans cette documentation, le rôle des services secrets, omniprésents dans le Tiers-Monde, est invisible.

L’économie toute puissante, le business as usual, détruit les collectivités locales à un rythme accéléré. C’est le cas depuis des siècles. Au Congo, on a commencé par tuer les éléphants, puis des millions de gens. Le sol de deux immenses provinces est dramatiquement pollué par les déchets miniers. Au Nigéria, le delta du Niger est devenu un dépotoir pétrolier. Ne parlons pas du Putamayo, de l’Amazonie équatorienne, ou de Bornéo. Du Serengeti, ce somptueux parc national, dévasté par la multinationale Total. L’Occident ne laisse personne, aucun peuple, aucune nation, tranquille, que leur sous-sol soit bourré ou pas de matières premières, qu’il soit pauvre ou riche. Mais cela ferait moins de dégâts que
l’économie vivrière. Les Occidentaux ont besoin de se répandre, de se mêler de tout, de fabriquer des règles, d’être les seuls à pouvoir les violer impunément, et ne laissent jamais les autres en paix. Il s’agit avant tout que leurs plans marchent. Quoi qu’il en coûte. Le job de leurs dirigeants est de dissimuler tout cela derrière des idéaux humanitaires, ou démocratiques. Les droits de l’homme servent de prétexte. Dans certaines régions du monde, les organisations humanitaires couvrent des génocides, et servent même à les perpétrer ou à les provoquer.

L’intérêt des pays occidentaux pour les droits de l’homme est aussi à géométrie variable. La diplomatie étale au grand jour ses efforts pour parvenir à la paix, pour promouvoir partout la démocratie. Sauf que cela se solde par des génocides auxquels on assiste impuissant, et par la mise en place de dictatures. Ce que la diplomatie occidentale conclut en secret demeure caché à jamais. La presse ment. Julian Assange, le seul journaliste ayant réussi à percer quelques secrets a vécu 12 ans entre la vie et la mort, dont 5 ans dans une prison de haute sécurité, comme un truand de haute volée. Ce mensonge organisé, ses procédés pour dissimuler certains faits, pour en étaler d’autres, et ses explications font horreur. Pas seulement au Tiers-Monde. Ils font horreur à certains Occidentaux eux-mêmes qui essaient de ne pas se laisser berner par le spectacle auquel ils ont droit. Ils représentent un piège mortel pour les populations du monde entier.

La culture médiatique de masse fait l’éloge de dictateurs militaires en tout genre, des seigneurs de guerre.

Les médias occidentaux décrivent aussi plus que positivement des dictatures féroces, en font des modèles, et vont jusqu’à les considérer comme des démocraties, même lorsqu’on y assassine en prison un président élu. Ils cessent enmême temps de s’intéresser aux pays qui se retrouvent sous la coupe de ce genre de régime. Dans un cas, on considère que le régime auquel les peuples ont affaire, c’est leur affaire, et dans l’autre cas, on n’a rien de plus urgent que de provoquer un changement de régime. On pointe toutes les fautes que les gouvernements concernés accumulent. Il s’agit avant tout de faire triompher un narratif général qui provoque une forme d’amnésie et d’en nier un autre.

En 1973, Noam Chomsky et E. S. Herman ont écrit un livre intitulé Bains de sang, précédé de L’archipel Bloodbath[note]. Il est question de la manière dont l’Occident présente les choses. En d’autre mots, du double standard qu’il pratique en matière géopolitique, quand il traite d’un conflit, surtout de ceux qui sont particulièrement sanglants. Cette pratique du double standard sert à tout justifier : interventions, bombardements massifs, occupations et sanctions en tout genre. L’Occident banalise ce qui l’arrange, et monte les faits en épingle, quand, au contraire, il y trouve un intérêt. Il soutient des régimes, et sanctionne les autres, les humilie, les rabaisse. Il les traite en inférieurs. Mais en Occident, on parle. Même si ce sont toujours les mêmes qui parlent, qui ont accès aux médias, qui les possèdent. Qui disent ce que la majorité veut entendre. On se sert des sentiments. Tout est cousu de fil blanc. Il est plus que temps de se ressaisir. De changer son fusil d’épaule. De changer de registre. Mais comment ? Toutes sortes de voix se font entendre et disent que l’Occident se trompe. Il n’y a nulle haine là-dedans. Seulement du bon sens.

P. W.

antoine demant